G-20, temps et poésie, par Alain Gagnon…

16 juin 2017

Actuelles et inactuelles…

Post-attentats de Paris — Voici ce que j’aurais dit à Justin Trudeau et à Stéphane Dion si j’avais été en Turquiechat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec pour le G-20 :
— Lorsque le feu est dans la friteuse, ce n’est pas le moment rassembler un conseil de famille, ni de penser à organiser une formation pour les pompiers : on l’éteint !
Le Canada est devenu un long navire qui dérive sans capitaine.

*

Je voudrais mes poèmes espace. Immuables, hors du temps. Le temps est un legs du dix-neuvième siècle. Taylor, Hegel, Darwin, Marx : chaîne de montage, histoire sacralisée, évolutionnisme, matérialisme dialectique… Ce siècle est le siècle du temps. Cet intrus nécessaire à l’imperfection.

*

La poésie, c’est quoi ?
— Traverser une ville, une fin d’après-midi d’octobre, alors qu’aux fenêtres s’allument les lumières.
— Les septembres chauds des classes à cahiers mauves et les soirs hâtifs aux lunes montantes des équinoxes.
— Ces barges aux fous pavillons verts qui glissent sur le fleuve en une nuit de novembre.
— Ces chiens qui aboient aux nuits lentes et pivelées d’étoiles.
— Boire sa colère aux membres difformes et aux crânes rasés des enfants croisés de rouge.
— Ces fenêtres sombres : yeux ensommeillés des maisons endormies.

*

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecNous sommes la première société où, par les jeux statistiques des sciences sociales, l’humain idéal est l’humain moyen, évalué par des courbes normales et encensé par le discours public. S’en dégagent le culte de la prévention et un jeu de cache-cache avec l’inéluctable mortalité : boire peu, manger peu, courir, faire de l’exercice, assurer sa retraite, ses vieux jours, comme s’ils devaient s’étirer éternellement. Tout cela sous le sourire niveleur de la liturgie publicitaire. Sans exigences lourdes, nous vous conduirons au bonheur.
Je n’écris pas pour ces gens. Je n’écris ni pour les pauvres ni pour les riches. Mes poèmes demandent un effort — mot honni ! J’écris pour ceux ou celles qui ont le désir et le courage d’explorer ces marges chatoyantes où univers et conscience se rencontrent, se testent, s’apprennent, s’étudient, s’éprennent et s’étreignent parfois.

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet) ; récemment il publiait un essai, Fantômes d’étoiles, chez ce même éditeur .  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Le corbeau, Edgar Allan Poe…

7 juin 2017

Voici la traduction par Charles Baudelaire  de son chef-d’œuvre The Raven.

Le corbeau


« Une fois, sur le minuit lugubre, pendant que je méditais, faible et fatigué, sur maint précieux et curieux volume d’une doctrine oubliée, pendant que je donnais de la tête, presque assoupi, soudain il se fit un tapotement, comme de quelqu’un frappant doucement, frappant à la porte de ma chambre. « C’est quelque visiteur, — murmurai-je, — qui frappe à la porte de ma chambre ; ce n’est que cela, et rien de plus. »

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Edgar Allan Poe

Ah ! distinctement je me souviens que c’était dans le glacial décembre, et chaque tison brodait à son tour le plancher du reflet de son agonie. Ardemment je désirais le matin ; en vain m’étais-je efforcé de tirer de mes livres un sursis à ma tristesse, ma tristesse pour ma Lénore perdue, pour la précieuse et rayonnante fille que les anges nomment Lénore, — et qu’ici on ne nommera jamais plus.

Et le soyeux, triste et vague bruissement des rideaux pourprés me pénétrait, me remplissait de terreurs fantastiques, inconnues pour moi jusqu’à ce jour ; si bien qu’enfin, pour apaiser le battement de mon cœur, je me dressai, répétant : « C’est quelque visiteur qui sollicite l’entrée à la porte de ma chambre, quelque visiteur attardé sollicitant l’entrée à la porte de ma chambre ; — c’est cela même, et rien de plus. »

Mon âme en ce moment se sentit plus forte. N’hésitant donc pas plus longtemps : « Monsieur, — dis-je, — ou madame, en vérité j’implore votre pardon ; mais le fait est que je sommeillais, et vous êtes venu frapper si doucement, si faiblement vous êtes venu taper à la porte de ma chambre, qu’à peine étais-je certain de vous avoir entendu. » Et alors j’ouvris la porte toute grande ; — les ténèbres, et rien de plus !

Scrutant profondément ces ténèbres, je me tins longtemps plein d’étonnement, de crainte, de doute, rêvant des rêves qu’aucun mortel n’a jamais osé rêver ; mais le silence ne fut pas troublé, et l’immobilité ne donna aucun signe, et le seul mot proféré fut un nom chuchoté : « Lénore ! » — C’était moi qui le chuchotais, et un écho à son tour murmura ce mot : « Lénore ! » — Purement cela, et rien de plus.

Rentrant dans ma chambre, et sentant en moi toute mon âme incendiée, j’entendis bientôt un coup un peu plus fort que le premier. « Sûrement, — dis-je, — sûrement, il y a quelque chose aux jalousies de ma fenêtre ; voyons donc ce que c’est, et explorons ce mystère. Laissons mon cœur se calmer un instant, et explorons ce mystère ; — c’est le vent, et rien de plus. »

Lenore

Je poussai alors le volet, et, avec un tumultueux battement d’ailes, entra un majestueux corbeau digne des anciens jours. Il ne fit pas la moindre révérence, il ne s’arrêta pas, il n’hésita pas une minute ; mais, avec la mine d’un lord ou d’une lady, il se percha au-dessus de la porte de ma chambre ; il se percha sur un buste de Pallas juste au-dessus de la porte de ma chambre ; — il se percha, s’installa, et rien de plus.

Alors cet oiseau d’ébène, par la gravité de son maintien et la sévérité de sa physionomie, induisant ma triste imagination à sourire : « Bien que ta tête, — lui dis-je, — soit sans huppe et sans cimier, tu n’es certes pas un poltron, lugubre et ancien corbeau, voyageur parti des rivages de la nuit. Dis-moi quel est ton nom seigneurial aux rivages de la Nuit plutonienne ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »

Je fus émerveillé que ce disgracieux volatile entendît si facilement la parole, bien que sa réponse n’eût pas un bien grand sens et ne me fût pas d’un grand secours ; car nous devons convenir que jamais il ne fut donné à un homme vivant de voir un oiseau au-dessus de la porte de sa chambre, un oiseau ou une bête sur un buste sculpté au-dessus de la porte de sa chambre, se nommant d’un nom tel que Jamais plus !

Mais le corbeau, perché solitairement sur le buste placide, ne proféra que ce mot unique, comme si dans ce mot unique il répandait toute son âme. Il ne prononça rien de plus ; il ne remua pas une plume, — jusqu’à ce que je me prisse à murmurer faiblement : « D’autres amis se sont déjà envolés loin de moi ; vers le matin, lui aussi, il me quittera comme mes anciennes espérances déjà envolées. » L’oiseau dit alors : « Jamais plus ! »

Tressaillant au bruit de cette réponse jetée avec tant d’à-propos : « Sans doute, — dis-je, — ce qu’il prononce est tout son bagage de savoir, qu’il a pris chez quelque maître infortuné que le Malheur impitoyable a poursuivi ardemment, sans répit, jusqu’à ce que ses chansons n’eussent plus qu’un seul refrain, jusqu’à ce que le De profundis de son Espérance eût pris ce mélancolique refrain : Jamais, jamais plus !

Mais, le corbeau induisant encore toute ma triste âme à sourire, je roulai tout de suite un siège à coussins en face de l’oiseau et du buste et de la porte ; alors, m’enfonçant dans le velours, je m’appliquai à enchaîner les idées aux idées, cherchant ce que cet augural oiseau des anciens jours, ce que ce triste, disgracieux, sinistre, maigre et augural oiseau des anciens jours voulait faire entendre en croassant son Jamais plus !

Je me tenais ainsi, rêvant, conjecturant, mais n’adressant plus une syllabe à l’oiseau, dont les yeux ardents me brûlaient maintenant jusqu’au fond du cœur ; je cherchais à deviner cela, et plus encore, ma tête reposant à l’aise sur le velours du coussin que caressait la lumière de la lampe, ce velours violet caressé par la lumière de la lampe que sa tête, à Elle, ne pressera plus, — ah ! jamais plus !

Alors il me sembla que l’air s’épaississait, parfumé par un encensoir invisible que balançaient des séraphins dont les pas frôlaient le tapis de la chambre. « Infortuné ! — m’écriai-je, — ton Dieu t’a donné par ses anges, il t’a envoyé du répit, du répit et du népenthès dans tes ressouvenirs de Lénore ! Bois, oh ! bois ce bon népenthès, et oublie cette Lénore perdue ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »

« Prophète ! — dis-je, — être de malheur ! oiseau ou démon, mais toujours prophète ! que tu sois un envoyé du Tentateur, ou que la tempête t’ait simplement échoué, naufragé, mais encore intrépide, sur cette terre déserte, ensorcelée, dans ce logis par l’Horreur hanté, — dis-moi sincèrement, je t’en supplie, existe-t-il, existe-t-il ici un baume de Judée ? Dis, dis, je t’en supplie ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »

« Prophète ! — dis-je, — être de malheur ! oiseau ou démon ! toujours prophète ! par ce Ciel tendu sur nos têtes, par ce Dieu que tous deux nous adorons, dis à cette âme chargée de douleur si, dans le Paradis lointain, elle pourra embrasser une fille sainte que les anges nomment Lénore, embrasser une précieuse et rayonnante fille que les anges nomment Lénore. » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »

« Que cette parole soit le signal de notre séparation, oiseau ou démon ! — hurlai-je en me redressant. — Rentre dans la tempête, retourne au rivage de la Nuit plutonienne ; ne laisse pas ici une seule plume noire comme souvenir du mensonge que ton âme a proféré ; laisse ma solitude inviolée ; quitte ce buste au-dessus de ma porte ; arrache ton bec de mon cœur et précipite ton spectre loin de ma porte ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »

Et le corbeau, immuable, est toujours installé, toujours installé sur le buste pâle de Pallas, juste au-dessus de la porte de ma chambre ; et ses yeux ont toute la semblance des yeux d’un démon qui rêve ; et la lumière de la lampe, en ruisselant sur lui, projette son ombre sur le plancher ; et mon âme, hors du cercle de cette ombre qui gît flottante sur le plancher, ne pourra plus s’élever, — jamais plus !

(Si vous voulez entendre Le Corbeau en anglais — une gracieuseté de Jean-François Tremblay : http://www.youtube.com/watch?v=LqlzElvN95g)


Divaguer sur le crépuscule, par Clémence Tombereau…

4 mai 2017

Chronique de Milan

  Il ne viendra plus.  Il viendra forcément.  En retard.  Un problème.  Des problèmes.  Des contretemps.  Des accidents.  Ton cœur bondit.

Il a oublié.  Il va venir.  Il ne peut pas oublier.  Il met du temps à se préparer pour toi.  Vendredi.  Les embouteillages de la ville.  On ne sait pas.  chat qui louche maykan alain gagnon francophonieOn ne sait pas tout ce qui peut se passer.  On imagine.  Le pire et le meilleur.  Il achète des fleurs.  Non, tu détestes ça.  Il te fait patienter.  Il te fait marcher.  Il veut vérifier si, vraiment, tu ne l’attends pas.  Il joue.  C’est une histoire normale et, dans les histoires normales, on joue, tu le sais.  Alors tu continues.  Ta vie comme sans lui.  Ta soirée trop normale.

Tu as la lumière.  Tu as tes lunettes.  Tu as ton livre.  Pourtant tu ne lis que des souvenirs à la place des lignes noires.  Lui évidemment.  Sa peau.  La tienne.  Le reste.  Les étreintes torrides qui épuisent vos sens.  Ce n’est que ça : du torride.

Une histoire normale.  Tu te concentres.  Deux mots.  Une phrase.  Et tu bifurques.  Ta mémoire se plait à se vautrer dans des scènes lascives aux allures de fantasmes.  Te vautrer.  Avec lui.  Avec son fantôme en attendant.  En italien, fantôme se dit « fantasma ».  Les deux mots sont pour l’heure si proches qu’ils sont synonymes.  Car c’est bien son fantôme qui rôde dans ta tête, que tu crois voir passer, là, par la vitre pas nette.  C’est bien son fantôme qui a laissé des traces sur ton cœur comme sur un lit.  Son corps emboité dans la matière.  Son empreinte sur les draps, au matin.  Fantasme.  Fantasma.  Les termes se mélangent alors que, sur les feuilles que tu tournes, les mots n’existent plus ; ils ont fui dans le réel à l’insipide odeur.  Toi, tu es dans le rêve.  « On est dans un rêve. » Tu ne sais plus.  Tu ne sais plus qui, de lui ou de toi, a prononcé ces mots.  Sa bouche ou la tienne.  Ou l’une sur l’autre.  Ou l’une dans l’autre.  Votre bouche unique scellée par le désir.  Votre bouche incendie qui embrase le monde.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieClémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments, et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai(Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Dires et redires : Musique et vent, par Alain Gagnon…

2 mai 2017

Musique et vent…

Je salue l’air, et je salue ce vent qui porte les voix et les miséricordes de la musique.  Devant moi cette lucarne prolonge la page et l’ouvre par leschat qui louche maykan alain gagnon francophonie souffles du suroît sur la frontière des marches.

(L’espace de la musiqueÉd. Triptyque)

*

Nous aimions les feux de feuilles et de prêles ; et tous ces porteurs de flammes, inédits, que cachent les bruits d’un jardin calme.  Entre les flaques de lumière que nous abandonnait la lune, hissés sur la pointe des pieds, nous retenions notre souffle et exigions de la nuit une délivrance sûre, cette musique froide que l’orée des bois, à l’ouest, avait promise aux asclépiades blanches, en allées aux hivers.

(L’espace de la musique, Éd. Triptyque)

*

Ces dimanches de soleil sous les vents de suroît.  Dans la poussière, les flâneurs à même le trottoir s’étiraient sous la marquise des cinémas muets.  Parfois, ils parlaient gravement ; ou gardaient silence, yeux vers la grand-rue où passaient les autos engluées dans cette musique que les glaces baissées échappaient au vent.  Deux chiens s’approchaient, salivant à l’odeur des sorbets et des frites.

(L’espace de la musique, Éd. Triptyque)

 *

L’Autre répétait à satiété lorsque la lumière entrait par les carreaux le soir :

— La pluie coule jusqu’à nous du ciel lourd.

— Le fleuve possède-t-il un ventre ou n’est-il que fluidité et musique ?

— Les oiseaux gris s’égarent sur les branches.

(L’espace de la musique, Éd. Triptyque)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Imagination, Chesterton et Jacques Parizeau, par Alain Gagnon

20 mars 2017

Notes de lecture…alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

L’imagination, c’est une pensée qui a du corps. (H. Justin)

La poésie qui oublie ce corps devient éthérée, sans prise sur le réel — ni quotidien ni absolu. La poésie qui oublie la pensée oublie le chant, et se fait oublier de lui : elle demeure simplement vulgaire, sans envergure, sans durée.

*

Les faits, me semble-t-il, indiquent toutes les directions comme des milliers de ramilles sur un arbre. C’est seulement la vie de l’arbre qui a de l’unité et qui monte. C’est seulement la sève qui jaillit comme une source vers les étoiles. (Chesterton)

Chesterton illustre bien cette vérité : sans le Dessin Intelligent qui l’anime, le réel serait néant.

*

Ils (mes parents) n’aimaient pas, ni moi, d’ailleurs, le mot « tolérance ». Ce mot était pour eux une espèce de condescendance vis-à-vis de l’autre. Ils préféraient le mot « partage », pour le partage de la nationalité, des ressources matérielles et de tout ce qui peut se partager entre humains qui se respectent. C’est le principal héritage que j’ai reçu d’eux et que j’ai cherché à promouvoir toute ma vie. (Michel El-Khoury, politicien libanais, in Ils ont vécu le siècle, Mélanie Loisel.)

Bonne distinction… La tolérance réduit l’autre au rôle de sujet passif. La participation en fait un égal. À ruminer en ces temps de frontières qui éclatent.

*

Vous doutez toujours, mais, le doute, c’est la liberté. Et le défi de la liberté, c’est de le relever avec sa conscience… (Michel Camdessus, ancien directeur général du FMI, in Ils ont vécu le siècle, Mélanie Loisel.)

À l’inverse, la certitude serait l’ennemi de la liberté ?…

*

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJe pense cependant que l’on a fait une grosse erreur en fermant les écoles normales. On n’aurait pas dû confier la formation des maîtres aux universités. Ce n’est pas dans les universités que l’on apprend à enseigner à des enfants du primaire et du secondaire. (Jacques Parizeau, ancien PM du Québec, in Ils ont vécu le siècle, Mélanie Loisel.)

À l’intérieur des facultés d’Éducation, on apprend à apprendre… aux autres. Les apprenants sont des récepteurs plus ou moins passifs, et la matière importe peu. Aucune pédagogie ne remplacera la passion d’un enseignant enflammé par la matière qu’il transmet.

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet) ; récemment il publiait un essai, Fantômes d’étoiles, chez ce même éditeur .  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Bar et crépuscule : Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

21 janvier 2017

Au Crépuscule

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecUne façade en lambeaux, anciennement flamboyante.

De grandes vitres tellement encrassées qu’elles se prennent pour des murs.

Un fantôme de bâche, timide, agite quelques souvenirs poussiéreux pour ne pas s’ennuyer.

En lettres effacées, un mot semble s’écrire, ou s’écrier, bancal et incertain. L’impie lira avec peine Acepule, et croira en un nom bizarre, cependant que le regard bien gaillard des initiés déchiffrera le poétique rendez-vous. AU CRÉPUSCULE.

Dans cette rue de Paris si semblable à d’autres, vous passerez devant le bar sans même y jeter un œil ou un brin d’attention – trop précieuse attention accaparée à coup sûr par votre vie remplie. Peut-être que le rêveur, le flâneur, le paumé ou le dingue laissera glisser sa vue sur cet établissement si vieux qu’il n’existe probablement pas. Il osera entrer. Il tombera sur les yeux doux d’Eurydice, derrière ses grosses lunettes, derrière son comptoir. De sa bouche vermillonnée et charnue, elle dessinera un sourire immense en guise d’invitation.

Il commandera un verre, avide d’un peu d’ivresse pour égayer l’insipide. Elle aura la main lourde, pas avare pour deux sous, et poussera même l’audace à lui dire quelques mots. Le temps qu’il fait, la politique : elle s’en fout. Elle parle juste de l’humain et sait aussi se taire, consciente des vérités qui planent dans le silence.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présente bimensuellement une chronique.


Rimbaud, Alain Gagnon…

19 décembre 2016

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Rimbaud — Cette phrase magnifique de Borer sur Rimbaud : « Mais il avait un destin, il n’aurait pas pu faire carrière. »

Ce seul poème alchimique prouve la justesse du propos de Borer :

Voyelles

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges ;
O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

Pour l’art pictural,Cézanne, Picasso Léger et autres nous affirmaient : une pomme, un visage, tout objet du monde familier, sont aussi, ou d’abord, des formes, des volumes. Par ce poème, en regard de la poésie, Rimbaud nous présente la valeur sonore intrinsèque des lettres qui constituent les mots de cette langue supposément connue de nous.  Métagraphie et métalangue.


Nécessité de la poésie, Alain Gagnon…

15 décembre 2016

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir… 

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Poète — Le poète, cet inutile plus nécessaire que jamais.  (Pour ce, la poésie n’a jamais été si ignorée.)  Dans ce monde matérialiste, aseptisé de froide irraison, il est là pour exprimer le mal de l’homme en incomplétude, le mal des portions négligées de l’homme.

Il n’est ni médecin, ni architecte, ni sociologue…  Il est le nerf sensible dans la dent.  Il hurle : « Ça fait mal ici !  Attention ! Il y a des manques ici !  »

Le poète est une nécessité dont seul l’Éden pourrait – peut-être ?  – se passer.


Poésie et émerveillement, Alain Gagnon…

14 décembre 2016

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Poésie (5) — Toute poésie qui porte à conséquences ne peut être que naïve, car faite d’étonnement.  Ébahissement, ahurissement, ébaudissement : états inhérents à la poétique vraie.

 

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Ébahissement

 

Poésie (6) — Roc et fragilité.  Roc par la solidité et la provenance des matériaux amoncelés.  Fragilité : un seul mot mal affecté ou mal affrété, un seul désir de mensonge à soi, et le poème s’écroule, par implosion, comme ces édifices aux murs bourrés d’explosifs.

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Poésie et dialectique, Alain Gagnon…

12 décembre 2016

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

 

Songe de saint Joseph, de la Tour

 

Poésie (3) — Le poème se métamorphose constamment.  Non seulement d’un lecteur à l’autre, mais pour le même lecteur, à l’intérieur du même tour d’horloge.

Création continue.  Destin autonome de chaque vers, de chaque strophe, dans son rapport dialectique avec le discours intérieur du lecteur, au moment précis où son œil parcourt la page imprimée, de la gauche vers la droite.

Effarant !

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Notes de lecture… : Jack Kerouac et la poésie, par Alain Gagnon

3 décembre 2016

 

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Kerouac

 

« Pas de temps pour la poésie, mais exactement ce qui est. » Jack Kerouac

Je viens de ramasser cette citation de Kerouac en exergue au blogue Sédiments — Carnets d’une ex-fuligineuse…

Je n’ai pas le contexte, donc je fais sans…

On peut se demander ce que voulait dire notre Franco-Américain de Lowell.  Ce qui est … La réalité.  Il veut saisir la réalité, donc il délaisse la poésie ?  On pourrait répondre : quelle réalité saisit si efficacement la prose ?  Et quelle réalité recherche l’écrivain ?  Celle que les sens peuvent appréhender dans l’immédiat ?  L’épaisseur du réel qui inclut le subjectif et le transcendant, et autour duquel rôde souvent la phrase en vain ?

Toute discussion est inutile.  Laissons Kerouac répondre par ce qu’il appelait ses haïkus.


Toute la journée,
j’ai porté un chapeau
Qui n’était pas sur ma tête.

De superbes jeunes filles
grimpent les marches de la bibliothèque
En short.

Longues soirées d’alcool
et de piano – Noël
S’en est allé.

Terrain de baseball vide,
un rouge-gorge
Sautille sur le banc.

Le soir descend –
la secrétaire
Desserre son écharpe.

Gelée
sur le sentier des oiseaux,
Une feuille d’automne.

Dans mon armoire à pharmacie,
la mouche d’hiver
Est morte de vieillesse.

Brume devant le pic
– le rêve
Continue.

Nuit tombante,
un garçon bat les pissenlits
Avec un bâton.

Les semelles de mes chaussures
sont propres
à force de marcher sous la pluie.

Merci, Jack  Kerouac, d’avoir ainsi perdu du temps avec la poésie...

 


Poésie et manque, par Alain Gagnon

28 novembre 2016

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Poésie (2) — Limites inhérentes à toute poésie.

… un junco s’avance vers la mangeoire…

Difficile de saisir et de refléter la vie, car le poète est lui-même conscience et vie.  Tout comme il ne peut saisir l’amour, l’arrêter, le décrire, car il est lui-même amour.  Amour, conscience et vie : trois vecteurs dynamiques de la Réalité.  Miroir qui ne peut refléter sa propre substance.

 

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Un et multiple

 

L’art ne saisirait donc toujours que les manques, les accidents, les ratées ?  La tache de gras ou l’amoncellement de poussière qui empêche le miroir de retourner l’image dans son intégralité ?  Les béances dans le tissu du réel ?  Les imperfections conséquentes à la liberté et à l’éloignement entre l’émané et l’Émanant ?

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Nelligan, par Alain Gagnon…

25 novembre 2016

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Nelligan — Lorsque Nelligan a laissé sortir ce cri : Qu’est-ce que le spasme de vivre, il a donné l’ultime raison d’être, le sens fondamental de toute poésie autre que purement plasticienne.

 

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Nelligan

 

Les romanciers et les poètes, avancent certains critiques, valent souvent, pour la postérité, par une seule phrase, un seul vers, un seul paragraphe.  Vrai aussi   pour les musiciens : que de mélomanes se tapent Tristan et Iseult de Wagner pour vibrer enfin au Prélude à la mort d’Iseult. J’écoute souvent Schéhérazade de Rimski-Korsakov pour quelques mesures où l’ex-officier de la marine impériale russe permet aux vents des steppes de souffler la liberté modale des improvisations tziganes au cœur de l’harmonique occidentale.

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Politique et arrière-cour… par Alain Gagnon…

12 novembre 2016

Actuelles et inactuelles

Remèdes et politique — Il existe des remèdes trop forts. Théoriquement, ilschat qui louche maykan alain gagnon francophonie pourraient guérir une affection ; toutefois, l’état général du patient fait qu’il en mourrait. On s’abstient alors de les administrer. On attend que l’organisme soit en meilleure condition ou on offre un médicament de rechange.

De même en politique ? Certaines vérités ne sont pas bonnes à dire ? Elles traumatiseraient le corps social et causeraient plus de tort que le mal à dénoncer et guérir ? On les tait ; on se les confie sous le manteau ou autour d’une table entre esprits libres, mais faillibles — et timorés peut-être.

L’œil du poète — Dans mon enfance et mon adolescence, je chassais. En compagnie d’adultes, dont mon oncle Wilfrid. Lorsqu’on approchait d’un étang où reposaient pilets et sarcelles, ce dernier disait : « Ne les regardez pas droit dans les yeux. Regardez-les du coin de l’œil. Autrement, ils vont sentir qu’on est là. Ils vont se sauver. »   Il fallait donc regarder de biais. Ne pas les fixer.

Les poètes et les peintres regardent comme ça. Sans scruter. À la dérobée. Pour ne pas effrayer le sujet — ou l’inspiration. Pour en dire davantage sur les contours et les alentours.

Cour arrière — Toute une faune pour quelques dollars. Deux mangeoires, des alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecgraines diverses, et de tournesol, quelques arachides quotidiennes.

Les geais, surtout. Les plus bruyants – et de loin ! Qui non seulement piaillent et superposent leur bleu à celui du ciel, mais de plus exigent au petit matin que nous sortions dans le froid pour les nourrir, polissons.

Et ces mésanges, discrètes filles au bandeau noir. Elles se posent en silence, choisissent et retournent au bosquet où, on me dit, elles emmagasinent.

Toutes ces vies, ces joies animées qui nous côtoient et dont nous ignorons tout. Sauf ce qu’en disent les manuels.

L’auteur

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecdu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

 


Naufrage, par Claude-Andrée L’Espérance…

1 novembre 2016

Billet de L’Anse-aux-Outardes

Sombrer.  L’un dans l’autre, se perdre.  À bout de souffle, couler à pic.  Mouvante, obscure, floue et trouble, la chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophoniemer.  Et toi, rejeté sans égard sur la grève.  Seul.

L’éternité.  Le sable grain à grain roulant vers le large.  Le sable grain à grain repoussé par la vague vers le rivage.

Ramper.  Dans le sable sec t’enfouir.  Attendre.  L’engourdissement, le sommeil, la métamorphose.  Mais dans la nuit impassible, il y a le cri des oiseaux.  L’aube tarde et tu n’as pas sommeil.  Tu voudrais t’ensabler, t’enliser, disparaître.  Te laisser cette fois emporter par la prochaine marée.  Malgré toi tu tends l’oreille.  C’est qu’il y a là-bas, à la lisière de l’eau, des voix, des ombres, des hommes qui marchent.  Une lampe accrochée à leur front comme un troisième œil.  C’est qu’il y a, là-bas, les reflets de leurs lampes qui dansent comme autant de mirages de lune à la surface de l’eau.  Pour ne plus les voir, tu fermes les yeux.  Et tu te répètes qu’ils auront beau chercher, chercher encore, ils ne trouveront rien.  Simplement se souviendront avoir vu, cette nuit-là sur la grève, le silence.

L’éternité.  Le sable grain à grain roulant vers le large.  Le sable grain à grain repoussé par la vague vers le rivage.

Les voilà qui s’éloignent.  Bientôt avalées par le brouillard, leurs voix ne seront plus que murmures.  Et toi, il te faudra encore patienter.  Espérer à nouveau le ciel, la mer, la terre.  Et quand les premières lueurs de l’aube viendront enfin dissiper le brouillard, quand tu verras poindre la lumière à la ligne d’horizon, quand, à tes pieds dans le sable mouillé, des ombres de la nuit il ne restera que quelques traces, alors et alors seulement tu voudras t’approcher des humains.  Mettre tes pieds dans leurs traces et marcher.  Marcher jusqu’à la brûlure du soleil et du sel sur ta peau.  Marcher jusqu’à la soif.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieJe le sais car je suis de ceux qui chaque nuit patrouillent sur la côte.  De ceux qui, bien avant l’aube, s’empressent de disparaître.  Et, comme mirages de lune à la surface de l’eau, vont rejoindre l’équipage de quelque vaisseau fantôme.  Y boire à leurs rêves naufragés.  Quand la vie se fait petite dans une bouteille.  Et que tanguent les hommes à la mer.

Je sais aussi que tu ne tarderas pas à nous rejoindre.  Car ici sur la côte ne vivent que les oiseaux.

Défiant l’éternité.  Le sable grain à grain roulant vers le large.  Le sable grain à grain repoussé par la vague vers le rivage.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québecchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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Michel Tournier, Petites proses : Notes de lecture…

25 octobre 2016

Petites proses, Michel Tournier, Gallimard

Dans cet ouvrage où il assemble des souvenirs impressionnistes, Michel Tournier parle de lieux où il a voyagé et de maisons qu’il a habitées.  Ilalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec y rappelle le rôle fondamental, symbolique que Gaston Bachelard attribuait au grenier et à la cave, ainsi qu’au fait de descendre et de monter.  Tout ceci m’a rappelé, à moi, un poème inédit que j’ai ressorti des électrons.  Il  paraîtra aux Éditions Triptyque dans un recueil intitulé Chants d’août.

Les versets des animaux à la cave et au jardin

1. Il était une fois une maison jaune, isolée de la ville et de la forêt loin.  Au sous-sol vivaient les animaux.  Ce n’étaient pas des bêtes que nous avions menées là, mais elles vivaient dans ces lieux bien avant notre venue à la lumière.

2. Des musaraignes d’abord, des souris ventrues, des mulots au nez suave et l’araignée soyeuse.   Et toutes ces larves blanches que rendait le décati des fondations humides.  Ils vivaient tous, alors que nous mangions, et s’agitaient la nuit lorsque que nous dérivions au sommeil.

3. Nous mentionnions rarement leurs présences ou leurs noms.  Nous les savions régnant toujours dans le silence des caveaux, des bûches à l’écorce tendre et des murs forés de vers.  Parfois leurs odeurs rances grimpaient jusqu’à nous, chauds parfums qui s’entremêlaient aux relents froids des hivers.

4.  Au jardin, de mai à novembre, triomphaient les insectes suceurs.  Partout ils duraient et exerçaient la vie comme une cléricature certaine.  Ils pullulaient et s’imposaient sans honte sur la mousse sombre des sous-bois.

5. Feuilles en hexagramme et insectes aux ailes pellucides, la terre les dégorgeait – monomanies de ces vies cavalantes, conjuguées à jamais dans l’éternel sacrifice.  Pléiade de lichens gris et oreilles dures de ces champignons rouges que les rochers secrètent.

6. Au sol des batailles, collaboraient les fourmis fermes ; d’autres bestioles s’évitaient, diligentes.  Mollesses gélatineuses des limaces et rigidités des phasmes.  Herbacées vertes ou renoncules fauves.  Graminées sèches, spores redoutables.  Cailloux ronds, polis de ciels passant.

7. Fraisiers retenus aux jardins pauvres et blonds en novembre.  Calice d’une fleur qu’aspirait l’insecte bicolore.  L’autre roulait une boule infime, pétrie longtemps, si longtemps…  Tous périssaient pour une fin, sauf l’homme qui l’ignorait.  Aucun être inutile, sauf l’homme qui s’ignore.

8. Les insectes déraillaient sur leurs jambes flexibles et longues, et, pour aller plus loin toujours, ridaient la surface des fossés qui débordaient en août.  Les taures y venaient boire, comme les montagnes enfouissaient la lumière au sous-sol de la forêt.  Leurs naseaux luisaient, roses, sous leurs oreilles agitées de mouches folles.

9.  Nous observions ces choses, derrière nos fenêtres closes, et c’est derrière nos paupières closes que nous allions revivre ces humbles scènes au lit lorsque grinceraient les volets.

10. Au temps de la lune et des étoiles, naissaient les bruits nocturnes : huants sur les toits, vents en coulis contre les bardeaux humides, renards sur les chaumes qu’entendait glapir la nuit, cônes de fumée fade qui s’élevaient des maisons calmes entre les peupliers lombards…

11. Au détour de la rivière lente, dès mai, cancanaient les sarcelles, assurées de vaincre ainsi la nuit.  Au haut du noyer mort, entre les remous de l’ouest et la route où les fardiers ahanent, un busard dévorait l’une d’elles sous une planète haute, qui ignorait la terre.

Alain G.

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Actuelles et inactuelles, par Alain Gagnon…

8 septembre 2016

Décembre 2014chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Écriture — Nous n’écrivons pas l’histoire du Rien. Parfois de l’inanité, je vous l’accorde. Souvent d’une recherche vraie, de ce qui hausse l’humain au-dessus des circonstances.

*

Écrite pour qui ? — Nous sommes la première société où l’humain idéal est l’humain moyen. Statistiquement évalué à des courbes normales et encensé par le discours public. S’en dégagent le culte de la prévention et un jeu de cache-cache avec l’inéluctable mortalité : boire peu, manger peu, courir, faire de l’exercice, assurer sa retraite, ses vieux jours, comme s’ils devaient s’étirer éternellement. Tout cela sous le sourire niveleur de la liturgie publicitaire. Sans exigences lourdes, nous vous conduirons au bonheur.

Je n’écris pas pour ces gens. Je n’écris ni pour les pauvres ni pour les riches. Mes poèmes demandent un effort — mot honni ! J’écris pour ceux ou celles qui ont le courage d’explorer ces marges chatoyantes où univers et conscience se rencontrent, se testent, s’apprennent, s’étudient, s’éprennent et s’étreignent parfois.

 *

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieDes ponts vers l’insignifiance — Je viens de voir à la télé la bouffonnerie ultime. Des ministres fédéraux et provinciaux se congratulent, s’encensent et s’égosillent sur ce fait extraordinaire : les contribuables vont payer 100 millions de dollars pour repeindre une infrastructure qui appartient à une entreprise privée — le Canadien National… Et le maire de notre capitale de se réjouir. Évidemment ! Moins que les actionnaires du CN, toutefois.

Toujours dans les ponts, l’ineffable ministre Lebel vient d’annoncer que le pont Champlain s’appellera… le pont Champlain ! Après des semaines de tiraillements inutiles. On a les leaders que l’on mérite, semble-t-il. Pauvres de nous !

 *

Distraction — Ce verbe, distraire. À l’origine, il signifiait séparer, démembrer. En finance, détourner une somme de la fin à laquelle on l’avait destinée. En terme nautique, perdre le cap, ne plus voguer vers le but fixé au départ. Donc, si je suis distrait, je me suis laissé disloquer, je me suis détourné (ou une cause externe m’a détourné) du travail auquel j’avais décidé de consacrer temps et énergie.

À la décharge de la distraction, il est honnête de souligner que sans elle, de nombreux sens, de nombreuses images nous auraient échappé – dont (et donc) la poésie même.

 

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

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Variations pour une nuit, par Luc Lavoie…

11 juillet 2016

Opus 1

C’était une nuit.

Une nuit sans lune. Une nuit qui s’éternise. Un combat perdu d’avance. Une autre nuit qui se prostituait sous les regards des voyeurs.

Pour quelques malheureuses clopes…

Une sale nuit. Une nuit comme celles d’avant. Comme celles encore à venir…

À en finir…

Une lutte contre la promiscuité tragique des lieux. Intermittences ; transit entre les gouffres obscurs. Une vie qui s’amenuise. S’atrophie. Là où les étoiles se meurent. Petit à petit. Peu à peu. Emportée. Engloutie dans une redoutable torpeur.

À l’instant d’un dénouement cruel.

C’était une nuit sans nom. Une nuit troublée de l’écho des pas d’une marche funèbre. Loin de toute clarté. Quand le sommeil ne vient pas. Lorsque le triste sort a choisi. Que l’homme perd pied sur les escarpements d’une falaise.

Et que sa chute ne peut être alors… qu’inévitable.

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Opus 2

 

Nos rêves filent tels des cerfs-volants aux cieux et leurs teintes arc-en-ciel dessinent des mouvements dans l’aube du firmament. Ces oiseaux étranges et fragiles remontent dans les nuées et redescendent. Objets fugaces qui s’estompent parfois sur le bleu azur du ciel noyé de lumière.

Un fil ténu relie leurs ailes d’envergure à notre bras tendu, à notre regard brillant, et c’est lui qui ramène cet oiseau du paradis qui glisse et fend l’air. Pour ne pas qu’il chute. Pour ne pas qu’il s’écrase. La main et le regard en communion. Le rêve et l’oiseau en équilibre. La force et la fragilité dans l’instant.

Tout en mouvement.
Tout en contrôle.

La nuit.

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 Opus 3

 

La lune est massive et blême par cette nuit de novembre. C’est avec force et détermination qu’elle repousse encore les dernières nuées qui tentent de l’encercler. Un faible halo pénètre par la fenêtre de la cuisine inanimée. Dans ce silence froid, chaque goutte d’eau se gonfle. Se forme. Se sépare du tout. Tombe. Une à une. Pour se fracasser au fond de l’évier. Une perle qui, sur les traces de la suivante, minute après minute, marque un temps qui semble interminable au présent. Une seconde, une vie ; le chaos décomposé s’opère dans l’immense espace qui sépare la mobilité presque parfaite de l’insaisissable et qui, elle, s’oppose au mutisme de l’endroit ainsi qu’aux illusions fortuites de l’existence. Lorsque, au-delà de l’œil se soustrayant au vide, l’infini se révèle, le rythme de l’horloger est projeté dans les affres de l’ultérieur. Masse en mouvement lorsqu’elle fend l’air. Gravité exige. Ce plein vide. Cette sonorité, rythme sur la surface métallique, trouble la rigidité cadavérique d’une scène horrible. D’un événement insolite. D’un spectacle tragique. Gestes passés. Lointains.

Arrêt sur image.

Le couteau repose sur le parquet. Du sang écarlate en macule la lame au carbure. Une courbe liquide cramoisie entoure d’un côté le corps inerte. La plaie est au thorax. Apparente. Yeux vides. Membres tendus. Et ce regard absent plaqué au plafond dans une rigidité grave…

Une mouche bourdonne. Arrivée de nulle part elle exécute un ballet aérien compliqué au-dessus du visage d’une occulte finitude. Le diptère se pose sur le bout de son nez aquilin. Incline sa tête au regard composé. Par moment, l’insecte entre par une narine. Qui sait ce qu’il y mijote. Quel dessein odieux se trame encore par ici. Dans la pénombre. Après quelques minutes il en ressort. Il remonte ses pattes arrière et lisse ses ailes transparentes. Sa trompe sonde la peau froide dans une forêt de capillaires. Une autre fois, c’est par la bouche ouverte que l’intrus pénètre.

Le lustre du plafond se reflète dans la marre rubiconde qui glisse sur le carrelage en damier noir et blanc. La main féminine aux ongles manucurés y baigne. Elle tient entre ses doigts crispés une photographie. Celle d’un homme. L’image est éclaboussée de sang.

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Opus 4



Un Jack Daniels « on the rocks » sur le comptoir usé de ma vie.
Du midi arrosé aux goulots de mes nuits blues harmonicas étranglées
Les vapes dans ma tête et une taverne au fond d’un verre
Odeurs illicites
Fond de tonne
Quartier du désespoir
Entonnoir
Défonce
cale
De l’autre côté du mur hurle du dedans la douleur du bitume des nuits qui s’écoulent
Les pleurs engourdis sont fleuves lents
Des entrailles démembrées aux éclats de verre brisé dans la glace froide d’une soirée de décembre
Quand le feu brûle la gorge et noie le cœur
Qu’encore une lampée découpe les mots
Lame maudite entre les dents
Ressac
Aphrodite
Fer amer
Instrument pervers
Qui submerge la vie
L’aurore lève le coude et boit à l’eau-de-vie du moment d’osmose avec les brumes
Dans la noirceur le cri du vieux sorcier mohawk hante la langue ancestrale
Écho sur les masses liquides aux palais des mouvances inaudibles aux marées viscérales
Tremble
Du bout des doigts qu’un verre de trop ne tinte les glaciers sur la paroi miroir océane et que tout bascule

La coupe aux lèvres
Regard vitreux sombre aux abîmes dans une geste déséquilibrée aux étranges visions où chavire l’incertain
S’enfonce le lointain
La noirceur avale, la musique cavale et de ses déhanchements,  soubresauts sous les « spotlights » l’ivrogne trinque encore
Voir les corps qui se vrillent et oscillent
Ces femmes qui ondulent fluides sur le « stage » enfumé
Chambranle chancèle vacille
Jusqu’aux chiottes à minuit
Pisse détresse de dégoût aux égouts
Imbibé
Les vapeurs de cognac se libèrent du mal mené aux amygdales déchues
Macère dans ton jus tout le long des rivières en méandres
Rampe vers la claire lune des caniveaux
Couleuvre des forêts endormies et des marécages vaseux loin des villes sauvages
Au retour des mouvances éthyliques
Aux extases mystiques
Boit
Boit au sommeil de l’ivresse
À la kermesse de la veille
Ingurgite
alcoolique du biberon enfant de la boisson ton amour platonique ta bouteille
Cette bouche pâteuse qui dégueule les mots
Cette gueule farouche des héros à tête creuse
Boit
Boit à t’en tordre les boyaux
Branle encore au sommet des gratte-ciel et à l’aube de l’hécatombe meurs
Pleure l’alcool de ta jeunesse
Les déboires de ta vieillesse
ta vie frelatée
Ta fin fermentée
Avale ta tasse
Par les soirs qui passent
Pilier de bar s’écroule buveur éteint plein au bouchon
Le cœur brisé
Saoul
« Last call »
Le barman le videur la ruelle
Destination misère humaine et sacs-poubelle

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Luc Lavoie
© Tous droits réservés 2014

 

Notice biographique

Âgé de 47 ans, Luc Lavoie vit à Roberval.  Il a suivi une formation en graphisme au Collège de Rivière-du-Loup.  Il est présentement courtier enalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec alimentation. Auteur autodidacte, il écrit pour le plaisir depuis quinze ans.  Il privilégie la nouvelle fantastique, d’anticipation ou de science-fiction.

Il aime voyager à travers l’espace des mots et traverser avec eux le temps.  Il explore la page blanche – cette toile vierge de l’immensité –  comme un cosmonaute aux commandes de son clavier numérique, et qui s’est lancé, de son propre chef,  dans l’infini littéraire.

Son rêve ?  Être un jour remarqué et publié. Il prépare, à cette fin, un recueil de nouvelles.  Il envoie également des textes à des magazines spécialisés.

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Notes de lecture : De St-Denys Garneau, une biographie pertinente…

22 juin 2016

De Saint-Denys Garneau : lenfant piégé, Antoine Prévost, Boréal, 1994…

Une biographie où contexte social et naissance esthétique se côtoient…

De mon dernier bouquinage, j’ai rapporté cette biographie habile.  Le cadre de présentation du personnage et de son milieu est original et  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecefficace ; j’ignore s’il est historiquement véridique — qu’importe !  Nous sommes le 24 octobre 1943.  La famille élargie de  de St-Denys Garneau, en visite au Manoir Juchereau-Duchesnay à Sainte-Catherine de Fossambault, attend le poète qui, parti en excursion sur la rivière Jacques-Cartier, tarde.  Le jour décline.  On s’inquiète et, pour tuer le temps, on parle.  De soi et des autres.  Nous retrouvons dans ces pages une fresque assez précise de ce que sont ces descendants des familles seigneuriales des régimes français et anglais.  Les noms passent : Fraser, Baby, Le Moyne, Hébert, Taché…  Un aspect de notre histoire et de notre constitution ethnographique peu connu.

Mais, pour moi,  c’est pour une autre raison que le livre de Prévost apporte de l’inédit : pour la première fois, nous assistons, en direct, à la naissance d’un poète authentique, par l’entremise d’une lettre que de St-Denys envoie à André Laurendeau le 6 juillet 1931, dont voici un extrait :

« .. Je suis allé parcourir les lieux où j’errai bien des fois ... j’avais la seule envie de revoir les choses qui me sont familières et d’étudier les réactions que j’aurais devant elles. J’ai été déçu. J’étais là comme un étranger. Était-ce l’ancien moi que j’y cherchais comme pour me rendre compte de ce qu’il avait vraiment existé ? Et je n’ai rien trouvé. Le lendemain j’y suis retourné et j’ai senti que vraiment les lieux tiennent à nous…, que leur aspect n’y est pour rien…, qu’un lien nous y attache, un lien physique mais impalpable, tissé en silence et enraciné au sein même de la terre, un lien qu’on ressent parfois profondément quand on se tait longtemps et qu’on cesse de penser, quelque chose qui ne semble pouvoir s’exprimer qu’avec des mots d’une étrange simplicité.

« Je me suis aperçu que j’avais longtemps revêtu cela de littérature mais que c’était la première fois que je le ressentais vraiment et j’attends que peut-être à un long contact ces mots-là, ces mots simples, ces mots d’une langue d’enfants viennent du fond de moi chanter, que je puisse les répéter. »

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Le manoir

Ce qu’est la poésie est souvent décrit par des critiques, des spécialistes diplômés de la poétique, des poètes qui, après coup, tentent d’expliquer aux autres comment ils ont pu faire ça…  Mais c’est soit du savant, soit du réchauffé, c’est-à-dire à une très grande distance de la poésie.  Cette lettre de de St-Denys à Laurendeau est un document unique : il nous donne à voir à chaud, sans intermédiaire, sans commentaires extérieurs, sans glose, ce que c’est, pour un poète, de passer de l’imitation des maîtres , des goûts du jour et des joliesses apprises à la simplicité et à l’efficacité de sa propre voix.  Nous avons là, en quelques lignes, mieux que ce que Rainer Maria Rilke nous offre dans Lettres à un jeune poète.

Et cela donne, entre autres, ce poème sobre :

SAULES

La tête penchée

 

Le vent peigne leurs chevelures longues

Les saules au bord de l’onde

Les agite au-dessus de l’eau

Pendant qu’ils songent

Et se plaisent indéfiniment

Aux jeux du soleil dans leur feuillage froid

Ou quand la nuit emmêle ses ruissellements

 

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L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (MBNE) ; récemment il publiait un essai, Fantômes d’étoiles, chez ce même éditeur .  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Musique, errance et Dieu, par Alain Gagnon…

26 mai 2016

Dires et redires…

C’est en ces moments d’errance et d’exil qu’il y a nécessité âpre de la musique ; mais celle-ci nous fuyait ou n’arrivait plus à soumettre ce monde, chat qui louche maykan alain gagnon francophonieni à le raccorder à ce qu’il devait être.

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Et alors nous avons compris : la Chine est partout où l’interrogation erre, et nous nous sommes résumés à un point de l’espace où toute musique se laque d’eaux perdues dans les milles mirages de la mer – et y convergent les miels lactés d’une alarme immobile.

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Dieu, c’est le vent, dans l’espace de la musique ; celle qui chante et sait relier en sa caresse uniforme.

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Dieu était partout – où il est demeuré d’ailleurs : dans l’espace de la musique, celle que toute oreille a entendue – avant d’avoir un nom à soi, avant qu’on nomme même la musique, dans la plus pure réminiscence.

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Nos mains cherchaient cette vaine géométrie des mots qui nous avait tant rassérénés jadis.  La joie nouvelle exigeait le grand large, celui de Dieu, celui de la musique froide – étendue vaste, plaquée, déployée, où les horizons s’allient aux eaux sourdes de la mer, où aucun oiseau de rivage n’a même rêvé d’un voyage pour soi, ni d’errance au soleil.

(Ces citations sont tirées du recueil de poèmes L’espace de la musique, publié aux Éditions Triptyque.)


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