La falaise de Gaugin, un texte de Dominique Blondeau…

8 juin 2017
alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Dominique Blondeau

LA FALAISE DE GAUGUIN

Les cheveux libres et blonds, elle court, elle s’essouffle, elle trébuche. Sa pensée déliée comme sa chevelure sur ses épaules, l’incite à se remémorer les larmes qu’elle a versées à la mort de ses parents, celles, quand Paul s’est exilé. Elle se trompe. Dans ce paysage, il n’y a rien à se remémorer : elle n’a pas versé de larmes, elle n’a pas connu le goût salé de la douleur qui se déverse sur les joues jusqu’au havre de la lèvre, la caresse de la langue. Les larmes sont un effet du mois d’août. De la sueur, par exemple. Des yeux qui transpirent.

Il n’y a qu’une seule réalité autour d’elle. L’herbe jaune qui, sous ses pas, se brise. Le ciel déjà crépusculaire épuisé du bleu et du jaune qu’oblige l’été, chavire dans le mauve, dans le rose. La mer, cordillère écrêtée, rémanence de vert. On dirait la grandeur du monde. La femme s’est défaite de l’être qu’elle s’était ajouté. Elle souffre, la chair rongée, vitriolée. Elle ne peut croire à l’inexistence de Paul qui est mort là-bas, auprès de femmes brunes et grasses. Languides.

Elle court. À force de délirer entre le visage de Paul et l’absence d’elle dans ce cadre échevelé de jaune, de rose, de vert, ses yeux embués brouillent

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La falaise, Paul Gaugin

la perspective, le relief. Jusqu’à sa chevelure éparse enrubannant le front, le regard.

Ce littoral que Paul a aimé, autrefois. Il avait promis de l’emplir de sa présence à elle. Trop de vent, de sauvagerie. Sa blondeur l’adoucirait, riait-il. La mort a implacablement dénoué sa promesse. Plus rien d’elle ne subsistera ici.

Elle s’essouffle, elle s’aveugle. Son pied heurte le vide, il bouscule le jaune, le vert, le mauve. Dans ce tableau crépusculaire, elle s’immortalise.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé.Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


Drag : Une critique de Dominique Blondeau…

6 mars 2017

Un femme, une homme ****


À deux semaines du printemps, on rêve d’une promenade dans un parc, un grand bassin d’eau rafraîchirait  l’atmosphère. On se souvient de l’adolescence et de ses audaces. On se fringuait n’importe comment, on mangeait n’importe quoi. Filiforme, on ne savait trop quel sexe nous définissait. Visage insolent, anguleux, on se moquait des adultes qui nous observaient d’un air indulgent, ce qu’on ignorait. Aujourd’hui, on lit le troisième roman de Marie-Christine Arbour, Drag.

Faut-il s’étonner d’un couple qui, en quelques mois, vivra un amour déconcertant, se suffisant à lui-même ? Il a soixante-neuf ans, elle trente-cinq. À Vancouver, dans un quartier marginal, ils se rencontrent sur le balcon de leur appartement. Lui est russe, pianiste de génie. Elle, québécoise, artiste-peintre ratée, dit-elle. L’histoire serait banale si Nicolaï et Claire se complaisaient dans leur corps d’homme et de femme respectifs. Or, quand ils font connaissance, Nicolaï porte une longue robe noire, ses cheveux blancs noués en chignon, au point que Claire hésitera sur son appartenance sexuelle. Elle-même est habillée en garçon ; la tête presque rasée, une cravate noire la transforment en androgyne. L’accoutrement de Claire attirera Nicolaï, étonné que cette femme aux abords fragiles s’intéresse à lui, homme jugé perverti, chassé du Conservatoire de Moscou pour avoir suscité une aventure avec un jeune flûtiste. Pourtant, « il se voulait marié à la musique. » Épouse intransigeante et rivale de Claire, la prévient Nicolaï. Chacun s’offre à l’autre, Claire obsédée par son passé où défilent sa mère, son père et un enfant prénommé Claude. Fille ou garçon, peu importe, l’enfant sera son premier amour. Plus tard, Ian pendant huit ans, d’autres amants. Une tentative de suicide. Nicolaï, fils d’aristocrates, sa famille décapitée à la Révolution. Pour gagner sa vie, il deviendra pianiste au Bolchoï « pour les classes de débutantes. » Lui raconte, elle se raconte. Lui philosophe, elle se révolte. Leur différence d’âge les maintient chacun dans un monde où ni l’un ni l’autre n’a accès. Seul le désir amoureux les unit dans une jouissance sensuelle surprenante. Nicolaï n’a-t-il pas confié à Claire qu’elle était sa première femme ? L’aveu en dit long sur son appétence charnelle. Claire est avant tout séduite par un être, il et elle à la fois, d’où ses réminiscences fulgurantes vers l’enfant Claude…

À Vancouver sur la Main, Nicolaï et Claire déploieront leur amour excentrique, certains diraient obscène… Sans tabous ni préjugés. Ils font l’amour dans des ruelles, dans des salles de cinéma. Désargentés, ils conviennent d’une certaine pauvreté, « posséder est un acte illusoire. » Peu à peu, lui se fait tyrannique, il ne la laisse partir que quinze minutes. « Vivre avec Nicolaï, c’est jeter une goutte d’encre dans de l’eau de rose. » Ils ont beau se goinfrer d’amour anarchique, elle, continue à dessiner, lui, à pianoter sur un instrument imaginaire. Invité au concert de l’un de ses amis russes exilé, Nicolaï, accompagné de son amante, exhibera l’un de ses dessins qu’un Japonais achètera. Peu après, Claire deviendra une artiste reconnue. Avec l’argent, elle offrira un clavier à Nicolaï qui, après l’avoir refusé, ce qui vaut au lecteur une émouvante débandade de Claire dans la nuit de la Main, le ramènera à la musique. Ancrés à leur art propre, et même s’ils ont accompli un étrange mariage, on se demande si ce retour à leurs occupations artistiques ne les perdra pas. Leur art retrouvé les fera vieillir au-delà de ce qu’ils avaient rêvé l’un pour l’autre. Claire, aveuglée par les nécessités de son vieil amant, refuse de regarder son corps se flétrir. « Elle se soumet à cette autorité avec une obéissance amusée. » Amants compliqués, transfigurés par un improbable amour, régénérés par l’art. Déjà l’ennui suinte, Claire est « ramenée à sa vocation première : la survie. » Fissures où se glisse le premier concert de Nicolaï, peut-être le premier souffle de sa mort.

Roman sensuel, voire érotique. Écrit en de courtes phrases élégantes, enjolivées d’aphorismes rutilants comme les diamants. Chaque trouvaille philosophique de l’auteure se raccorde intelligemment à quelque événement rassemblant Claire et Nicolaï. Une ample chaîne poétique, tels les anneaux d’acier liant le travesti et l’androgyne, scinde le récit en de brefs chapitres, invitant sans cesse à poursuivre les péripéties d’une homme et d’un femme optant à leur manière pour un monde où l’hétérosexualité se présente tel un drame du siècle dernier, mais où les opposés peuvent s’opposer. « Il est si belle et elle est beau. » Ne s’appellent-ils pas entre eux Babouchka et John. Est-il nécessaire de revenir à la réalité quand deux êtres, indifféremment homme et femme, se parent de sentiments inhumains, dans le sens où aucune société bien pensante ne les accepterait. Nicolaï ne chuchote-t-il pas à l’oreille de Claire au moment de quitter le concert de son ami russe : « Maintenant il est temps de partir. Le carrosse va se transformer en citrouille. » Pour aller où et comment ? Phénomènes ils sont et resteront. Des aphorismes qu’on ne citera pas, combien révélateurs de la clairvoyance du couple, nous dépeignent leur lucidité, surtout celle de Claire, plus sensible que Nicolaï à l’opinion publique. L’existence n’est-elle pas un casse-tête à demi défait ? Rejetés là, repris ici, « c’est comme s’ils suivaient le mouvement de l’océan. » À souhaiter qu’un jour nous transformions l’eau en vin. « On sera fou. On vivra. »

Il faut se laisser porter par les inclinations altruistes, éblouissantes que contient le roman. Nous le lisons en nous émerveillant sur l’originalité prégnante du thème, captés que nous sommes par l’exigence stylistique d’une écrivaine préoccupée par une condition humaine inusitée, éloignée des modes, de leurs limites temporelles éphémères.

Drag, Marie-Christine Arbour
Les éditions Triptyque, Montréal, 2011, 183 pages

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


Une nouvelle de Dominique Blondeau…

1 janvier 2017

(Avec l’assurance et le métier qui la caractérisent, l’écrivaine et critique littéraire Dominique Blondeau nous offre cette nouvelle où printemps et désespoir jeune se conjuguent dans une musique claire-obscure…  Verbe feutré des malheurs qui jouxtent nos quotidiens.)

Dix-sept ans

Dominique Blondeau

Elle est assise sur un banc du parc, les épaules courbées en avant, ses mains couvrant son visage, elle pleure. Elle est si triste qu’elle ne voit pas la couleur du ciel, ni celle des arbres. Elle n’entend pas les enfants qui crient de joie, tournent sur eux-mêmes, autour d’eux-mêmes, tels des derviches. On pourrait dire aussi les oiseaux. Les enfants, les oiseaux, au printemps, se ressemblent. Sa peau, sous la masse des cheveux, fait des taches dorées, invente des ombres, à son âge, lumineuses. Le tableau à partir d’elle s’inspire d’un frais matin, d’un arbre en fleur, d’une rivière qui gazouille. On se demande pourquoi la jeune fille pleure, elle qui devrait être myosotis, pivoine, forsythia. Ainsi le passage du printemps avec ses tendresses irrésolues, ses ébauches évanescentes, ses hésitations balbutiantes. À l’âge de la jeune fille, les yeux ne fixent rien, ils effleurent, rejettent et renient. Les mouvements, les paroles, du vert limpide au vert turquoise, cassent ce qui ne convient pas à l’immédiat. Si on regarde la jeune fille pleurer, des images violentes surgissent qui n’ont rien à voir avec elle. Le vent dans la masse de ses cheveux, le kiosque à musique un peu plus loin, et qui ne sert à rien, sont des idées romantiques teintées de gris perlé, de rose trop pâle. C’est une image de jadis qui fait sourire, elle aide à ce que le temps glisse sans trop nous blesser. Il y a aussi des figures rondes, des pirouettes endiablées, on imagine des lutins rouges comme des pommes d’api. On pense aux enfants, aux oiseaux, à tout ce qui tourne en rond, donne le vertige quand on a dix-sept ans. On pense aussi à des éclats de mercure insaisissables. Le vert rutilant envahit la tête, des odeurs de champs aux trèfles mauves montent aux narines. On imaginerait n’importe quoi pour que la jeune fille ne pleure plus. On inventerait un violon tsigane qu’on placerait entre ses bras, on la vêtirait d’une longue jupe, ample et soyeuse, un tissu gitan où le rouge, le jaune se confondraient au pastel de son regard, si elle ôtait les mains. Autour de ses poignets tintinnabuleraient des bracelets, des cercles trop lourds à ses os fragiles, on évoque les branches de noisetiers, souples et mordorées, des bouquets de joncs translucides au bord d’un étang. On n’y croit pas vraiment, les paysages inertes ne sont pas faits pour les yeux éperdus de curiosité, de bousculades avides, chaque fois qu’ils voient plus loin. Sur les épaules de la jeune fille, flotterait la masse de ses cheveux, noirs, on invente, cela est sans importance, c’est l’image mouvante des cheveux s’ouvrant, se refermant, qui est belle. On voudrait dire à la jeune fille que de longs cheveux noirs étalés sur un châle aux dessins tarabiscotés, aux teintes impossibles à dénombrer se superposent à l’image troublante d’un éventail andalou. Des anémones parme, des œillets pourpres, des roses noires gonflées de pétales doux comme le satin, dissimulent la bouche incarnate derrière l’éventail. Le regard foncé, fendu jusqu’aux tempes, est si intense qu’on entend les hourras de la foule, les pas des chevaux, on sent le goût âcre du sang, noir lui aussi. La lame d’un poignard déchire les yeux en deux, tout s’efface. La jeune fille assise sur le banc n’a pas le cœur à l’heure andalouse, sa vie est si courte que les teintes grenat de la passion ne lui ont pas encore percé les paumes, percé le flanc. Il y a tant de jeunes filles qui s’appellent Marie, ce n’est pas possible, se dit-on, qu’elle reste là jusqu’à la nuit, des hommes sillonnent les parcs, ils visent des proies crédules, un homme s’approchera d’elle, qui prétendra vouloir l’aider, elle a si mal qu’elle se laissera conduire n’importe où. Au printemps, les jours ne sont pas si longs, d’ailleurs, les enfants, les oiseaux crient moins fort, le kiosque à musique rassemble ses ombres, les images, les teintes se décomposent, il ne reste rien du tableau inventé : rutilances fleuries, débordements andalous. La jeune fille a suscité des scènes du passé, on ne nomme aucune ville, aucun homme, aucune femme, nos yeux se plissent de bonheur, le sourire sur nos lèvres se pare d’une nostalgie heureuse. Le gris de la vie, les bleus, tous les bleus qui peuplent le cœur, s’imprègnent de magenta, le crépuscule peu à peu se teinte de rouille, devient rond et paisible. On voudrait rentrer chez soi, retrouver les objets familiers et neutres, parfois, on les habille d’un souvenir fade, on les contourne, on les range dans le vert espérance d’un événement qui pourrait arriver, qui sait. On hausse les épaules, on se sent ridicule, c’est fini, l’andalou de la vie, c’est la jeune fille qui, après nous, le vivra. Alors, on profite de la beauté de l’heure, on se cache derrière un arbre, voilà qu’à notre tour, on joue les voyeurs, on imite les hommes qui torturent les femmes dans le noir, tous les noirs, ceux d’une enfance rabougrie, d’un vie rachitique. On essaie de comprendre, on ne voit rien qui rachèterait la vie d’un homme qui s’en prend aux jeunes filles démunies, pillent leurs rêves. On se dit tout ça, le temps de se le dire, on aperçoit une silhouette tremblante qui marche à pas lents vers le banc, la jeune fille n’a pas bougé, ses épaules courbées en avant, ses mains couvrant son visage sont les gestes de la révolte que, seule, elle ne peut supporter. La silhouette aux traits ratatinés, aux cheveux blancs noués sur la nuque, se penche, on tend l’oreille, elle murmure : «Marie… Marie… je savais que tu serais là… dis-moi ce qu’il t’a dit…» La jeune fille secoue la tête dans tous les sens, détache ses mains de son visage barbouillé de larmes, ses yeux sont incroyablement rouges et laiteux, on en reste saisi d’effroi, elle crie en hoquetant : «Il a dit, c’est fini… fini… je suis aveugle…»

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


Dominique Blondeau nous parle de Daniel Grenier…

21 décembre 2016

À la conquête d’un homme ****alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

 

Le pire échec que nous puissions subir, affirme C., c’est d’aimer intensément une personne, de se lever un matin, de ne plus rien ressentir pour elle. Verdict qui nous fait frémir. On ne connait pas cette frénésie désordonnée des sentiments, pas mieux que leur vertigineuse désaffection. Le contraire nous décevrait de soi-même. On parle du roman de Daniel Grenier, L’année la plus longue.

Ça commence tel un roman psychologique, genre décrié depuis plusieurs décennies dans la littérature québécoise. Comme si cette connaissance de l’âme humaine ne définissait pas nos comportements. Dans le cas particulier de Thomas Langlois, son enfance a été traumatisée par le fait qu’il soit né un vingt-neuf février, en 1980, son anniversaire se fêtant tous les quatre ans. De cette manière inusitée, nous pénétrons dans son histoire, ou plutôt dans celle d’Aimé Bolduc, par l’intermédiaire de son père, Albert Langlois. Ce dernier a quitté femme et enfant pour aller quérir un homme de qui il sait peu, mais dont il est persuadé qu’il est l’un de ses ancêtres. Durant deux siècles, de Chattanooga, Tennessee, à Sainte-Anne-des-Monts, le lecteur suivra les péripéties d’Aimé Bolduc qui, pour des raisons complexes planétaires, a vécu plus de deux cents ans. Lui aussi serait né un vingt-neuf février, en 1760, à Québec. Vieillissant d’une année sur quatre, ce leaper serait âgé à la fois de cinquante-six ans et deux cent vingt-six. L’avenir de Thomas Langlois s’affichera plus discret mais exceptionnel. Comme s’il était devenu le prolongement transparent d’un aïeul de qui son père l’entretiendra jusqu’à sa mort.

Traversant de grands événements patriotiques, Aimé Bolduc a participé à la Conquête anglaise, à la guerre civile américaine — guerre de Sécession —, qu’il racontera en partie à Stephen Crane, écrivain américain de la fin du XIXe siècle, à qui l’auteur rend hommage, quand Crane cherche des témoignages de soldats ayant survécu à ces conflits. Seront aussi décrites la révolte des Patriotes, la révolution industrielle, toujours à travers le regard acéré d’Aimé Bolduc. Dans une réception mondaine, il échangera avec Buster Keaton sur la différence entre la réalité et le cinéma. Autre clin d’œil, nostalgique celui-ci. Ces occurrences, qui tiennent lieu de balises dans le temps et l’espace, permettent au lecteur de suivre, sans s’égarer dans les méandres de siècles écoulés, les personnages secondaires se démenant avec leur existence ordinaire. Les chapitres se ramifient autour de protagonistes se présentant, non par hasard, mais parce que le temps occasionne des rendez-vous auxquels personne n’échappe. La rencontre de Jeanne Beaudry avec Aimé Bolduc, qui sera son phare amoureux, ne pouvait survenir à un moment moins opportun. Le lecteur s’étonnera d’un homme aux triples identités. Avant la campagne de Lincoln, Aimé Bolduc emprunte le nom de William Van Ness, fils de bourgeois, qui ne veut pas « compromettre son héritage. » En 1960, à Pittsburg, Kansas, nous le retrouvons se dénommant Kenneth B. Simons. Ce même Bolduc a été contrebandier d’alcool durant la prohibition, inventeur d’une boussole détraquée, spectateur plusieurs fois de la comète de Halley. Quand il se retirera enfin sur ses terres, nous nous rendrons compte de la démarche stupéfiante de son existence, dispersée à travers l’Amérique du Nord, laissant derrière lui des passages à vide, des souvenirs confus dans l’esprit de ceux et celles qui l’auront discerné, telle une nova perdant son éclat mais aussi phœnix immortel, ce que prophétisera Jeanne à Aimé, sur son lit d’agonie. Quand Thomas Langlois, devenu un éminent chercheur scientifique, héritera de sa fortune en 2020, la question sera posée plusieurs fois : Aimé Bolduc est-il vraiment mort ?

Le roman, magistral, qui se terminera en 2047 à Québec, s’avère un tour de force de par sa conception structurale géographique, de par son cheminement passionné pour l’histoire américaine. Si, dans une entrevue, Daniel Grenier nous informe de ses emprunts littéraires, ce qui est honorable à tout écrivain porteur d’une épopée semblable, il est encore une fois établi que rien ne se crée seul. Un roman roboratif comme celui-ci, doit s’inspirer d’œuvres auparavant édifiées et s’y enchaîner pour le meilleur de la créativité. Les témoignages d’admiration habitent toutes sortes de territoires jusqu’à ce que, se propageant, ils entrent dans la légende. Terreau fertile enrichissant des écrivains avides de se servir d’intemporalité, se convaincre qu’en littérature tout est possible et permis. On a aimé que Daniel Grenier rebondisse hors des frontières terrestres, flirte avec le fantastique. Plusieurs chapitres admirables se lisent au rythme du temps qui s’effiloche et ralentit. Sans omettre le style scandé par le roulis constant de phrases sans cesse recommencées…

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecIl est indéniable que certaines vies s’inscrivent dans un destin forgé par nous ne savons qui, permettant au lecteur de savourer une histoire ourdie sur fond de force et de fragilité. De certitudes fendillées par le doute. De conquête de soi et de l’autre. Fabulations certes, mais constamment basées sur des tragédies que des hommes ont vécues lors de guerres trop souvent fratricides. Ou encore sacrifient leur vie, comme le laisse entendre Aimé Bolduc, à son endroit. Cette généralité pour conclure qu’il faut un immense talent, faire preuve d’une profonde générosité, pour reproduire mentalement ce que des êtres ont subi dans une trame disproportionnée de leur existence. La souffrance — il y en a beaucoup dans ce récit — est-elle un sentiment extrapolable ? Il semblerait que cela soit possible sous la plume intelligente, terriblement efficace, d’un écrivain boulimique de mythes et des replis de la littérature américaine.

Roman, à lire absolument, qui se singularise dans le firmament étourdissant de la production littéraire de l’automne.

L’année la plus longue, Daniel Grenier
Éditions Le Quartanier, Montréal, 2015, 432 pages.

Notes bibliographiques

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu.

Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Domminique Blondeau nous parle de Stéphanie Deslauriers…

23 novembre 2016

Aux limites de la vie *** 1/2

 

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

À la suite des événements tragiques survenus à Paris, le 13 novembre, nos introductions sont en berne, tel un drapeau déchiré par la haine. On voudrait faire part de nos pensées solidaires aux familles des victimes, les assurer de notre détestation des atrocités commises par des gens qui radicalisent l’islam, s’en servent lâchement à des fins inhumaines. De tout cœur, on souhaite que les blessés se remettent sans trop de souffrance, toutes les souffrances, de tant d’aberration meurtrière. Que Paris retrouve ses airs invitants de capitale culturelle la plus prisée au monde. On a terminé la lecture du roman de Stéphanie Deslauriers, La trahison des corps.

Ce n’est pas un grand roman, c’est un roman humain. C’est une fiction, ce pourrait être le témoignage bouleversant d’une femme qui, atteinte d’un cancer incurable, a choisi de mourir plutôt que d’être soumise aux traitements médicaux qui lui accorderont quelques mois de sursis. C’est l’histoire émouvante de Camille, quarante-deux ans, qui, aux abords de sa mort, fait un ultime retour sur elle-même, sachant qu’elle n’a plus rien à donner sinon entretenir sa dignité, en mourant comme un être entier et non diminué par la chimiothérapie, les médicaments et la souffrance. Le lecteur sera le confident d’un passé raté à cause de circonstances qu’une enfant naïve, plus tard une jeune fille, n’a pas eu le pouvoir de prendre en main, ni d’apprivoiser. Il faudra la mort accidentelle du petit frère, à dix ans, pour que Camille réalise qu’il était l’enfant préféré de leur mère. Mais lui sera révélée la bonté de leur père envers elle. Donc une mère revêche, un père débonnaire, engendreront le premier chagrin révolté, une lucidité maladroite qui se manifestera par le refus des conventions. Ne plus croire en Dieu, ne plus chanter dans une chorale religieuse. Des riens cruels qui, doucement, au secondaire, la feront glisser vers le confort amical que lui offrira Mathias, étudiant comme elle. Ils rient beaucoup ensemble, fument des joints, font innocemment l’amour… Mais tous les deux grandissent et vieillissent. Mal, pour Mathias. Camille, fidèle à ce qu’elle est. Lui est devenu avocat, elle, professeure d’arts plastiques. Deux univers qui iront toujours à contre-courant. Ils vivront ensemble, elle refusera de l’épouser, aura une fille, Jane-Anaïs, qui comblera en partie le vide qu’elle ressent avec un conjoint de plus en plus souvent absent, consacré entièrement à sa profession. Puis, un soir de pluie et de grand vent, Camille, réfugiée dans un bistrot, voit entrer une jeune femme échevelée : elle cherche une place, le bistrot est bondé. Sans trop savoir pourquoi, Camille lui fait signe de venir s’installer à sa table. Signe aussi d’un unique amour qui bouleversera sa vie. Celle de Mathias à qui elle avouera vouloir le quitter. Celle de ses parents qui ne lui adresseront plus la parole. Jane-Anaïs, trop jeune pour réaliser la transformation de sa mère en refusant de se plier aux normes d’une société abrutissante d’ennui.

Huit ans de bonheur absolu avec Jacinthe, jusqu’au jour où, sous la forme d’un cancer du côlon, le malheur viendra ombrer les sentiments sereins qui unissent les trois femmes. Jane-Anaïs, difficilement, a accepté le lesbianisme de sa mère, sa sensibilité et l’affection de Jacinthe ont eu raison de ses réticences. Mathias, peu à peu, laisse entrevoir ses émotions, lui tellement réfractaire à tout épanchement. Les parents de Camille ajouteront leur chagrin à celui encore si lourd de la mort de leur fils. Les collègues de travail uniront leur gentillesse compassée pour aider Camille à supporter cette épreuve sans issue. Cependant, personne ne sait qu’elle a décidé de mourir à une date bien précise, ses affaires testamentaires étant ordonnées.

C’est de tout cela dont nous fait part Stéphanie Deslauriers, une vie qui s’arrête sans que nous alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec puissions y faire quelque chose qui irait au-delà de notre humanité. On ne parle pas d’écriture, contrairement à l’histoire de Camille, elle est simple et fluide, composée de mots parfois durs, parfois tendres, qui racontent le fatalisme auquel, impuissants, nous devons faire face. Un récit poignant, rédigé entre fiction et réalité. Entre ce que le cœur possède d’authentique et la défaite des corps rongés peut-être par d’anciennes blessures inguérissables.

On n’élaborera pas davantage sur ce roman — label qui nous dérange —, on redouterait de trahir les intentions courageuses de l’écrivaine. Avant tout, être fidèle à soi-même, à la vie, à la mort.

La trahison des corps, Stéphanie Deslauriers
Éditions internationales Alain Stanké, Montréal, 2015, 136 pages

Notes bibliographiques

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu.

Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Dominique Blondeau nous parle de Dominique Fortier…

8 novembre 2016

Une bibliothèque, quatre jardins ****

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

G. s’exclame, et nous fait rire : « J’ai changé d’ordinateur, d’amant et d’éditeur ! » On convient qu’elle a raison de dépoussiérer la face insolite de son existence, celle contenant deux onces de rébellion, plus une touche de défi enfantin. Ne venons-nous pas d’entrer dans une saison nouvelle ? De quitter l’été pour tendre une main à la fois prometteuse et gourmande vers l’automne ? On parle du récent roman de Dominique Fortier, Au péril de la mer.

Ces dernières semaines, on a lu et analysé plusieurs romans réalistes, écrits au masculin. L’alcool, le sexe, le langage défloré, serti d’humour noir, parfois de cynisme. En ouvrant le roman de cette écrivaine talentueuse reconnue, dont l’œuvre nous impressionne, on s’est laissée charmer par une histoire qui n’appartient pas à notre siècle mais à un temps où les hommes se cherchaient encore. En eux ou à travers les livres si peu nombreux, Gutenberg n’intervenant qu’à la fin de l’histoire d’Éloi Leroux. Peintre réfugié dans l’une des abbayes du Mont-Saint-Michel, il y est venu pour noyer un désespéré chagrin d’amour. Dans ce lieu de prières, de sérénité, Éloi édifiera un récit autour de la construction de la prestigieuse bâtisse. Cela se passe au XVe siècle, Dieu faisait partie de la vie des hommes, de leurs joies, de leurs tracas. Du clair et de l’obscur. Dieu, mais surtout la foi traquée par les ombres vénéneuses de l’analphabétisme, soutenant quelques certitudes erronées, celle, par exemple, de prétendre que le Soleil tournait autour de la planète Terre. L’écrivaine mentionne qu’il n’est pas simple de se reporter au passé pour dépeindre le futur. Il faut regarder devant et non derrière. Être dérangé par des écrits subversifs, comme le sera Robert de Torigni, ami d’enfance d’Éloi, moine en partie responsable de l’abbaye et de ses livres. Empruntant le discours parabolique digne de celui de Jésus, il élude les péjorations qui pourraient nuire à quelques-unes des personnes complices qui l’entourent. Ne pas savoir lire ne signifie-t-il pas entretenir une naïveté amère qu’il est impossible de fracasser, le monde se restreignant à des frontières symboliques nécessaires, évitant ainsi d’élever son regard au-delà de soi-même, les assertions des érudits ne pouvant être remises en cause.

Pendant que la vie reprend ses droits au XVe siècle sous la plume réflexive, élégante, de Dominique Fortier, une narratrice promène le lecteur dans le quartier Outremont, en compagnie de sa petite fille. Narratrice-écrivaine ne pouvant ôter de son esprit le choc qu’elle a ressenti quand, adolescente, elle a contemplé le Mont, à ses débuts appelé Mont-Tombe. Plus tard, elle apprendra qu’il était désigné comme étant la Cité des livres, une bibliothèque de quatre cents livres enrichissait ses murs, plutôt ses pierres. Dans la solidité vaine du présent, nous frappe d’étonnement la friabilité illusoire du siècle des découvertes — flottent les silhouettes de Vinci, Gutenberg, Colomb, présences immortelles glissant entre les murailles du Mont, pour les consolider, les protéger des éléments naturels ou des incendies qui, tant de fois, ont dévasté ces lieux de plénitude. La prière est la vertu primordiale qui domine l’atmosphère monacale, parfois oppressante, drainant une prudence recueillie mais aussi une sagesse salutaire entre les moines et les pères. Frère Clément, modeste moine, tait son savoir en se consacrant aux quatre jardins, qui font l’admiration et l’envie du frère Adelphe, de passage au cloître. Frôlements des regards, silences amorcés, sourires perceptibles, le récit se teinte de ces allusions, camouflant la vanité d’hommes plus puissants. Même s’il est dit que les moines ne doivent laisser aucune trace d’eux-mêmes, surtout de leurs œuvres.

Dominique Fortier éblouit le lecteur en décrivant l’histoire et la légende de la bâtisse, entrecoupées d’une recherche élaborée plus intime, constamment insufflée de l’abbaye. L’écrivaine nous rappelle ce que signifient, dérivés du latin, le vocable « cloître », le verbe « croire ». Le sens du mot « miniature ». Elle dépeint, à travers gestes et paroles de Robert, l’éclat ornemental des enluminures, rondit les heures riches du Haut Moyen-Âge. Fusionnant entre un siècle révolu et celui dans lequel nous devons témoigner de tant de merveilles, nous ne savons plus, semble-t-il, apprécier la qualité des silences, écouter le vacarme des vagues, contempler le tourbillon de grains de sable. Ce sont des enfants d’autrefois qui auront le dernier mot quand l’un d’eux, au risque de sa vie, retirant de l’eau glaciale des feuillets rejetés par la mer, annoncera à Éloi qu’il a trouvé un trésor. Il s’agit de livres qui jamais ne mourront, contrairement à nous.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecMagnifique fiction et témoignage d’une écrivaine exigeante qui, d’un roman à l’autre, se renouvelle, fait preuve d’une inventivité agrémentée d’un savoir remarquable, d’une intelligence passionnée et subtile. Ici, Dominique Fortier s’est confondue aux pierres d’un monument qui ne sera jamais terminé, affirmation prophétique du frère Robert de Torigni, farouchement opposé au conservatisme mais qui n’en dit mot. Le frère Clément, en sa profonde humilité, pétrissant la terre, nourrissant les plantes, en compagnie de son chat, dévoilera à Robert et à Éloi que les livres parlent entre eux avant que les humains les confisquent. Il suffit d’un tissu de lin les recouvrant pour dérouler le fil ténu de l’avenir, les retrouver en quelque bibliothèque contemporaine, alors que le Mont-Saint-Michel « à la barre du jour, est redevenu une île. » Et ceci, depuis le début de l’ère chrétienne, au péril de la mer…

Au péril de la mer, Dominique Fortier
Éditions Alto, Québec, 2015, 176 pages.

(Semblable à tous les articles publiés dans le blogue Ma page littéraire, ce texte est interdit de reproduction par la loi sur les droits d’auteur et sans l’autorisation de l’auteure, Dominique Blondeau.)

Notes bibliographiques

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensongeAlice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu.

Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)


Dominique Blondeau nous parle d'Emmanuel Bouchard…

25 octobre 2016

La noirceur d’un sentiment interdit *** 1/2

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Aphorisme. Traverser une rue, marcher dans un parc, prendre le métro ou l’autobus avec la personne qui nous aime et que nous aimons, n’est-ce pas une manière de voyager ? Courte distance dans l’absolu, mais c’est aussi bousculer les étoiles dispersées sur le sol et dans le ciel. Parlons du récent roman d’Emmanuel Bouchard, La même blessure.

Cette histoire qui se résume en quelques lignes, nous fait rêver non pour ce qu’elle représente mais pour la manière dont l’auteur l’a traitée. Délicatesse et pudeur. L’époque s’y prête, les années quarante à soixante au Québec. Il était recommandé de se résigner aux diktats formulés par une Église dominante. Pas question de baliser sa vie d’amours interdites. Ce que devra taire Antoine Beaupré, ses sentiments passionnés pour Rose, jeune fille de son âge, dix-sept ans, qu’a épousée Thomas, son frère aîné. Pour aggraver les silences obligés du jeune homme, il a quitté Kénogami pour vivre chez Thomas et sa belle-sœur, à Arvida, petite ville qui commence à s’ouvrir à la modernité. L’usine où travaillent les deux frères doit faire face aux changements sociaux. C’est l’ère des premières revendications ; des grèves s’organisent avec Thomas comme figure de leader. Il est estimé de ses compagnons, l’énergie de son corps d’athlète incite les hommes à le suivre. Contrairement à Antoine, maigre et petit. Taciturne. Mais un après-midi, alors que la grève s’amorce, un accident mortel va changer le cours de la vie d’Antoine et de celle de Rose, enceinte d’un premier enfant.

À partir de cette tragédie survenue en 1941, inévitablement d’autres s’ensuivront. Rose se remet mal du décès de son mari, Antoine est abandonné à ses sentiments exacerbés, qu’il entretient sournoisement. Des nœuds se tissent de plus en plus comprimés, impossibles à défaire. Il se rend compte de l’indifférence de Rose à son égard. Les frustrations se démesurent, les souvenirs d’enfance et d’adolescence affluent à sa conscience obscurcie par le fantôme envahissant de Thomas. Celui-ci a été un garçon choyé par son père, admiré de Rose, qui fréquente la famille depuis de longues années. Le temps passant, les rumeurs s’insinuent, le doute s’installe sur la relation de Rose et d’Antoine qui continuent à vivre ensemble. Un ami leur conseille de partir à Québec, Antoine travaillera à la papetière du port.

Alors que des souvenirs empoisonnés assaillent Antoine, que son amour stérile pour sa belle-sœur le lancine, la grossesse de Rose est parvenue à terme. L’enfant sera un garçon qu’elle ne reconnaîtra pas, qu’elle abandonnera aux religieuses. Elle le prénommera Jérôme, seul indice de son attachement à Thomas. En fait, la dépression la guette, son comportement morbide, ses rires étourdissants se mêlant aux larmes, dénotent un signe inquiétant de sa vulnérabilité. Elle si petite, si fragile, mentionne parfois Bouchard. Plus tard, ayant surpris Rose dans un stade désert, avec le couturier de la manufacture, Antoine se rebiffe violemment, se considère trahi. Il devra se séparer de sa belle-sœur, sera embauché dans l’usine de pâtes et papier. Rose épousera le styliste, deviendra une femme conséquente, la situation de son mari privilégiant son statut d’épouse socialement comblée, qu’elle tolérera de mal en pis.

C’est sans compter sur les événements qui réfléchissent des décennies de déceptions ou de réjouissances. En 1962, vingt ans ont passé, Antoine rencontrera Jérôme dans l’usine où lui-même travaille. Ses sentiments pour Rose, la mère du jeune homme, se teintant d’inassouvissements haineux, il dressera Jérôme contre elle, acceptera toutefois que mère et fils fassent connaissance. Dernier acte d’un drame shakespearien que Rose ne supportera pas. Devenu servile, responsable de moult situations déplorables, Antoine n’a plus que la folie de Rose à aimer. Tous les deux auront bientôt quarante-six ans.

Roman hors de ce qu’on a l’habitude de lire. Dans un monde où les apparencesalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec ne dévoilent pas grand-chose du cœur humain. Le doigté habile et posé d’Emmanuel Bouchard pour transcrire cette histoire d’amour contrarié suscite notre admiration. Le ton, mesuré et juste, toujours en harmonie avec les péripéties contrant les projets, que des êtres jeunes ont le droit d’attendre de l’avenir. Récit de mœurs sociales, ancré dans un Québec où tout commence à changer — en 1962, Jean Lesage a été réélu à la tête du pays —, où hommes et femmes manifestent enfin leur volonté de vivre comme bon leur semble. Révolution tranquille, révolution collective dont Antoine et Rose ne sauront profiter, l’un et l’autre possédés, dévorés, par leur tragédie familiale et sentimentale. Par leur folie personnelle, étouffante. Ressassant la même blessure.

Récit à la fois conformiste et rebelle, faisant fi des modes actuelles, Emmanuel Bouchard ayant su imposer un style familier, soutenu de livre en livre. Le talent affirmé d’un écrivain n’a nul besoin d’effets démonstratifs. Nous n’avons qu’à surveiller le prochain roman, ou recueil de nouvelles, de l’écrivain, qui se posera, discret et influent, sur les tablettes surchargées des librairies.

La même blessure, Emmanuel Bouchard
Éditions du Septentrion, collection Hamac,
Québec, 2015, 225 pages

(Semblable à tous les articles publiés dans le blogue Ma page littéraire, ce texte est interdit de reproduction par la loi sur les droits d’auteur et sans l’autorisation de l’auteure, Dominique Blondeau.)

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Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)


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