Je pense, et je suis, par Jean-Marc Ouellet…

 

Billet de Québec

L’être humain pense. Descartes disait : « Je pense, donc je suis. » Indubitable. L’inverse n’est pas certain. La roche existe, elle ne pense pas. Dans le coma, l’homme alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec existe, mais ne pense pas, du moins, pas notre réalité. Comment savoir ? La pensée se dérobe à l’investigation des sens. Elle n’apparaît qu’aux yeux d’un témoin intérieur, soi-même. La pensée ne se voit pas, ne s’entend pas, ne se palpe pas. Tu regardes, et toi seul sais si tu vois. Tu penses, et toi seul sais que quelque chose se déroule dans ton esprit. Nous ne pourrions savoir que la pensée existe si nous ne pouvions la vivre à travers la conscience. Elle n’apparaît qu’à soi-même. Penser, c’est agir en soi. Et sans la pensée, voir, entendre, imaginer ne servirait à rien.

Je suis devant une statue. Je perçois la chose devant moi. Je peux faire semblant de ne rien voir. Un effort me sera nécessaire. Je devrai penser pour ne pas regarder. J’abandonne, je regarde. Je décide de ne voir que le marbre, rien d’autre. Aussitôt, je vois les replis de la surface, la physionomie qui l’anime, l’attitude que l’artiste lui a fait prendre. Le personnage n’est pas réel, il ne vit pas devant moi. Mais la statue lui ressemble. Pendant que mon inconscient élimine, déforme, filtre, une image me vient en tête, je fais des liens, avec mon langage, mes souvenirs (une personne, un lieu, un événement), mes croyances, mes valeurs, mes stratégies. J’appréhende pour moi seul l’objet devant moi. La statue ne pénètre pas en moi. Elle devient une image. Dès lors, je ne suis plus le même. Je suis enrichi d’une réalité nouvelle, une représentation intérieure qui agira sur mes émotions, sur mon comportement, et finalement, sur mes expériences de vie.

Il en est de même de toute pensée, qu’elle se rapporte à une personne, à un objet, à un projet, à une création. Au départ, une image naît des informations reçues des sens, ou des profondeurs de soi. Cette image sollicite les liens, se peaufine, s’approprie le réel. Elle sera rejetée, ou deviendra un roman, une peinture, un projet, une symphonie… « Avec nos pensées, nous créons le monde », disait Bouddha.

On peut s’imposer une pensée, plusieurs mêmes, mais une à la fois, à la queue leu leu. Trop de pensées embrouillent. Elles se bousculent, s’inhibent, comme des gestes inutiles retardent l’action, comme trop de légumes dénaturent la soupe. Dans les arts martiaux, on dit de ne pas penser, de laisser venir l’action, sans distractions, l’esprit libre étant le maître de l’action. Les meilleures idées sont d’ailleurs celles qui surgissent en voleur, sans qu’on s’y attende, souvent dans les moments non propices. Si l’on ne les saisit pas au passage, si l’on ne s’y attarde pas, elles s’évanouissent, se camouflent dans un tiroir du subconscient, et attendent d’émerger à nouveau, sans crier gare.

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecDe la sensation, ou de l’inconscient, la pensée germe, crée la connaissance, qui sera réutilisée par les sens. Ce processus dépendra de la fonctionnalité chimique cérébrale, des mouvements moléculaires dans les centres nerveux. Profitant des technologies modernes, des chercheurs exploitent le pouvoir de la pensée. Un patient quadriplégique, incapable d’utiliser ses membres, mais qui pense comme vous et moi, dirigera son fauteuil roulant par la pensée. Comment ça marche ? Au début, on calibre le système. On demande au patient de se concentrer sur une seule pensée, bouger sa main droite paralysée par exemple. On enregistre le profil encéphalographique de cette pensée, puis on fait de même pour la main gauche. On programme ensuite la chaise de sorte qu’elle réponde adéquatement au tracé spécifique à ces pensées. Ainsi, lorsque le patient entraîné focalisera son esprit sur sa main droite, la chaise ira à droite. De même pour la gauche. S’agissait d’y penser! Et ça ne fait que commencer. Bientôt, nous conduirons notre auto, jouerons du piano, écrirons en pensant. Sceptiques ? Vous verrez…

Un dilemme pointe. Les ondes cérébrales produisent-elles la pensée ou cette dernière vient-elle d’abord, les ondes s’enregistrant ensuite ? L’œuf ou la poule ?

Parlant de poule, les animaux pensent aussi. Le chien pense. Le chat et la poule pensent. Ils sentent une menace, ils réagissent. Ils voient la nourriture approcher, une image se forme, ils font des liens avec la faim, se diront peut-être : « Enfin ! », accourront au moment opportun, immédiatement si le porteur est leur maître, ou après le départ d’un étranger. Le chien te regarde tristement quand tu es contrarié, il hésite, quelque chose se déroule dans son esprit canin. Pas juste l’instinct.

En 1966, Cleve Backster, l’inventeur d’un système de détecteurs de mensonges, imposera sa notoriété en réalisant des expériences chez des plantes. Il installa des  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecélectrodes sur une d’elles et enregistra ses réactions à un stimulus (l’arroser, l’orienter dans une autre direction, etc.). En pensée, il menaça la plante de la bruler avec une allumette. La lecture du polygraphe se transforma, la plante s’affola. Elle avait perçu la cruelle pensée du chercheur. Quand par la pensée, il menaça de génocide un groupe de plantes branchées, toutes s’affolèrent en même temps. Par ailleurs, il découvrit aussi que les plantes manifestaient de l’aversion pour les personnes qui ne les aimaient pas, et de l’affection pour celles qui les traitaient avec soin. Ses travaux furent critiqués quant à ses méthodes. Mais… s’il avait raison ?

Des observations par résonance magnétique indiquent que le cerveau décide 300 millièmes de seconde à 10 secondes avant que cette décision n’atteigne la conscience. Comme l’écrit Sam Harris, spécialiste américain en neurosciences et auteur de Free Will, « nos décisions ne sont pas de notre fabrication. » De l’eau du corps, le rein sécrète l’urine. Le cerveau ne pourrait-il pas sécréter un fluide conceptuel filtré d’un flux d’idées universelles dans lequel les êtres vivants baignent, une énergie supérieure qui abreuve la vie ? Pour le religieux et le mystique, la pensée relie la matière à la création, au Créateur, qui génère la pensée. À la limite infinitésimale de la matière, les particules sont composées d’ondes d’énergie. Et comme la matière, la pensée est une énergie qui vibre à sa source, sous une forme autre, insaisissable. « La pensée se forme dans l’âme comme les nuages se forment dans l’air », écrivait l’essayiste français Joseph Joubert.

Pour conclure, je laisse la parole à M. J. Tyndall, physicien anglais du 19e siècle :

« Si notre intelligence et nos sens étaient assez perfectionnés, assez vigoureux, assez illuminés, pour nous permettre de voir et de sentir les molécules mêmes du cerveau; si nous pouvions suivre tous les mouvements, tous les groupements, toutes les décharges électriques, si elles existent, de ces molécules; si nous connaissions parfaitement les états moléculaires correspondant à tel ou tel état de pensée ou de sentiments, nous serions encore aussi loin que jamais de la solution de ce problème : Quel est le lien entre cet état physique et les faits de conscience ? L’abîme qui existe entre ces deux classes de phénomènes serait toujours intellectuellement infranchissable. » (1)

 (1)     Les forces physiques et la pensée, M.J. Tyndall, Revue des cours scientifiques 1868-69, Trad. De l’anglais par Éd. Barbier

Quelques sources :

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/phlou_0776-5541_1894_num_1_4_1389

http://www.ulaval.ca/phares/vol4-ete04/texte06.html

© Jean-Marc Ouellet 2012

Notice biographique

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche

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