Chronique de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

L’air d’un préjugé

 C’était un matin de semaine, un matin de congé, de lendemain de garde. Une sonnerie m’annonce que quelqu’un est à la porte. Je l’attendais. C’est l’électricien, venu régler mon petit problème de son domaine. Je lui ouvre et l’invite à entrer. Sans sa ceinture bourrée de l’attirail de circonstance, je n’aurais pu deviner que ce trentenaire était spécialiste en courant dans les fils électriques. Il aurait bien pu être aussi un menuisier, un laitier ou un avocat en vacances. Je reconduis l’homme vers l’atelier, là où les électrons de la maison se rejoignent. En entrant dans la pièce, il me pose cette question qui me transforme en statue de chair.

—  Vous êtes vraiment médecin ?

Figé, je le toise. Que me veut-il, ce monsieur ? Une consultation rapide ?

— Oui… pourquoi ? que je lui réponds et demande, un peu inquiet.chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec

L’homme est mal à l’aise.

— Euh… bien, c’est votre conjointe qui me l’a dit l’autre jour. Moi, j’trouve que vous n’en avez pas l’air.

C’est certain que je ne porte pas de sarrau à la maison. Et c’est certain qu’avec mes cheveux en broussailles, mes yeux pochés, mon T-shirt percé et mon jeans défraîchi, je n’ai rien d’un intellectuel. Mais travailler dehors, dans la terre, vêtu de mon complet ou de mon uniforme vert de salle d’opération, ne me dit rien qui vaille.

─ Et d’après vous, ça a l’air de quoi un médecin ? que je lui rétorque, de mon air bourru de lendemain de garde. Et un électricien, ça ressemble à quoi ?

Je pense qu’il n’aime pas mes questions. Il se retourne et se concentre sur la boîte électrique. Sa facture est salée.

Cette anecdote m’a fait réfléchir. D’abord, sur ma manière d’aborder les gens après 21 heures de travail consécutives. Mais ça, en général, on me le pardonne.

Par contre, ma cogitation s’est surtout concentrée sur un autre élément. Comment les gens en viennent-ils à développer des idées préconçues sur telle ou telle chose ? Jadis, je me rasais les cheveux. Je semblais « sévère ». Maintenant, je laisse pousser les mêmes cheveux, sur la même tête, et j’ai l’« air rebelle ». Pourquoi un docteur ne pourrait-il pas porter un jeans défraîchi dans l’antre de son logis ? Pourquoi aurais-je déjà chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecconsommé des poisons vu que dans ma vie, j’ai assisté à des dizaines de spectacles de hard rock ou de heavy métal, de la musique de drogués comme certains disent ? Pourquoi un paralytique cérébral accablé de mouvements involontaires ne pourrait-il pas être un génie ? Pourquoi un Noir, un juif, serait-il si différent de l’être humain que je suis ? Pourquoi ?

D’où vient le préjugé ? Inné, ou acquis ? Dans sa définition, Le Petit Robert affirme que « cette croyance, cette opinion préconçue, est souvent imposée par le milieu, l’époque, l’éducation. »  Donc, acquis. Mais sûrement, une base individuelle existe, un terreau fertile propice au parti pris : l’ignorance. William Hazlitt disait dans Sketches et essais : « Le préjugé est enfant de l’ignorance. » Carlo Goldoni, auteur dramatique italien du 18e siècle, écrivait quant à lui que « qui n’a pas quitté son pays est plein de préjugés ».

Quand nous ignorons, nous avons la fâcheuse manie de puiser dans notre vécu les données qui guideront notre interprétation d’une chose, d’une situation. Et souvent, nous nous trompons. Et si notre vécu est dérisoire, nous utilisons celui des autres, accroissant d’autant le risque d’erreur. Notre opinion s’éloignera davantage de la vérité, la déformera, la niera. Victor Hugo disait : « Les plus petits esprits ont les plus gros préjugés. »

Hélas, les préjugés rongent l’esprit, s’incrustent, et s’étendent dans tous les aspects de la vie. Dans De la recherche de la vérité, Nicolas de Malebranche, philosophe et théologien français, écrivait que « les préjugés occupent une partie de l’esprit et en infectent tout le reste. » Résultat : l’apriorisme, la conjecture et la présomption deviendront un mode de vie.

Le préjugé est tenace. Terriblement tenace. Selon Albert Einstein, il serait « plus facile de désintégrer un atome qu’un préjugé. » Quand tu penses l’avoir évincé, il se terre, il s’imprègne dans l’inconscient, prêt à rebondir lorsque les circonstances deviennent favorables. Comme disait Frédéric II : « Chassez les préjugés par la porte, ils rentreront par la fenêtre. »

Plus virulent qu’un virus grippal, il est tout aussi contagieux. Il s’étend d’un individu à l’autre, d’une communauté à l’autre, d’un peuple à l’autre, d’une civilisation à l’autre. Ambrose Bierce, écrivain et journaliste américain né en 1842, définissait le préjugé comme une « opinion qui se promène sans moyen visible de transport », alors que Jean-Jacques Rousseau écrivait : « la raison, le jugement, viennent lentement, les préjugés accourent en foule. »

Or, les préjugés blessent, les préjugés tuent. Les préjugés inassouvis mènent à l’intolérance, au harcèlement, au racisme, et… aux atrocités.

Dans le mot préjugé, on découvre le verbe juger. Juger, avant de savoir. Ne jamais juger serait donc le vaccin du préjugé. Beau contrat !

Le chercheur de vérité fuit le préconçu, il écoute son cœur, pas le ouï-dire. Il regarde l’autre et oublie ce qu’il voit. Il se concentre sur l’au-delà de la personne, des apparences. Le dehors ne lui dit rien. L’évidence l’effraie. Il s’intéresse à connaître, à comprendre. Il se penche sur l’intérieur, l’invisible, là où cela importe, l’âme. Et qui sait quel trésor il découvrira ?

(Citations tirées du site EVENE.)

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecFleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a été lancé en avril au Salon du livre de Québec (Éditions de la Grenouillère).  Il est chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles.

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11 Responses to Chronique de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

  1. Karine Gelais dit :

    Belle chronique, je suis tout à fait d’accord avec vous. Merci de ce petit moment d’ironie, surtout avec docteur House tous près des mots si justes et frappants! Bon week-end Karine.

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    • Jean-Marc Ouellet dit :

      Merci Karine.

      Parfois, un peu d’ironie fait du bien. Je pense qu’ironiser sur nos travers aide à mieux encaisser le coup. Reste plus qu’à faire attention ensuite.

      Je regarde peu la télé. Je connais peu docteur House, mais pour ce que j’en connais, il est l’exemple typique du docteur qui n’a pas l’ « air du docteur ».

      De plus, sur cette illustration, son « air » ressemble au mien quand j’ai travaillé la nuit.

      Bon weekend à vous.

      Jean-Marc

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  2. pierre patenaude dit :

    Oui, Jean-Marc, les préjugés sont si tenaces qu’après avoir donné le faits, les gens les récusent et continuent de vous juger avec les menteries d’antan. La vie est dure, mais cela donne le goût de la raconter.
    pp.
    P.S. merci à vous tous d’écrire. Et un grand merci à Alain de nous donner la parole sans jamais rechigner.

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    • Jean-Marc Ouellet dit :

      Tu as raison, Pierre. La vie est dure, mais tabarouette qu’elle est belle ! Si elle était plus facile, peut-être que nous ne pourrions réaliser toute sa valeur.

      Merci à toi d’être assidu, et je me joins à toi pour remercier monsieur Gagnon.

      Bon weekend de soleil intérieur puisqu’il tarde dehors.

      Jean-Marc

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  3. Alain Gagnon dit :

    Cessez de me remercier, tout le monde ! Je vais devenir vaniteux, et là je vais commencer à rechigner…

    Bonne fin de semaine,

    Alain G.

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    • Jean-Marc Ouellet dit :

      Ou à en redemander. :-)))

      Mais sincèrement, je ne crois pas que la vanité puisse vous atteindre. Sinon, il y a longtemps que vous auriez perdu votre belle générosité.

      Alors, merci encore.

      Jean-Marc O.

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  4. dany tremblay dit :

    Bonjour Jean-Marc,

    Vous soulevez une problématique navrante de notre monde. Et comme toujours, vous vous attirez mon commentaire (ce qui est sans doute mieux que de s’attirer la foudre).
    Hélas, c’est bien vrai, les préjugés sont un fléau. Et moi qui oeuvre dans l’enseignement dit supérieur, qui est entourée de gens qui ont aussi fait des études dites supérieures, j’ai été surprise de découvrir que ce sont parfois les plus instruits (je parle ici de maîtrises et de doctorats) qui sont les plus obtus, les moins ouverts à la différence, les pires intolérants.

    J’aime pas mal ça vous lire.
    Dany

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    • Jean-Marc Ouellet dit :

      Dany, vous soulevez un point fort intéressant. L’ignorance atteint toutes les hiérarchies sociales. La plus savante personne peut ne rien connaître d’un certain secteur de la société et de ses membres. Cette ignorance aura trois conséquences possibles : vouloir en connaître plus, l’indifférence, ou développer de fausses conceptions, des préjugés. Comme les deux dernières ne demandent pas trop d’efforts, elles seront plus fréquentes.

      Merci de me lire.

      Jean-Marc

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  5. dany tremblay dit :

    Vaniteux?
    Impossible.
    Je me joins à eux pour les bravos. J’y pensais justement ce pm en relisant L’iceberg de Lou Morrison. Le Chat qui louche est une tabernouche de belle réalisation.

    D.

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  6. Dominique B. dit :

    Jean-Marc, je viens de lire ton texte pas mal en colère… Le texte, pas moi!

    Ne pas avoir la tête de l’emploi, est-ce un vraiment un préjugé ? J’y vois plutôt une sorte de curiosité. Et puis, on nous a tellement seriné les oreilles avec les images toutes faites.

    Joli week-end.

    Dominique

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    • Jean-Marc Ouellet dit :

      Bonjour Dominique,

      En fait, en réalité, j’étais aucunement en colère. Surpris, et fasciné surtout. Mes répliques dans l’incident étaient caustiques, la fatigue aidant, mais plutôt fait avec le sourire. L’anecdote m’a donné le sujet de cette chronique et m’a permis d’y réfléchir. Tu as raison, une image toute faite n’est pas encore un préjugé, mais je pense que parfois, c’est sa petite soeur.

      Bon weekend et merci pour ton commentaire.

      Jean-Marc

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