L’au-delà du réel, par Jean-Marc-Ouellet…

Chronique de Québec

     La réalité est perfide. Nous rencontrons des inconnus aux traits familiers, nous ressentons le déjà-vu, nous sommes heureux pendant qu’un proche subit les affres du destin, ou, à un autre moment, nous pressentons un malheur qui se produira. Nous affrontons le quotidien comme on chat qui louche maykan alain gagnon francophoniepeut, avec les sens que nous avons, des sens trompeurs. Ce sont eux qui nous guident vers la vérité, mais justement, ces instruments, aussi incroyables qu’ils puissent être, nous informent mal sur ce qui existe réellement. Le cinéaste David Lynch disait : « Ce qui effraie le plus, ce n’est pas la réalité, mais ce qu’on imagine qu’elle cache. » Nous voyageons sur un nuage d’incertitudes. Paradoxalement, notre vie y gagne peut-être en quiétude.

    La réalité est fourbe, et partielle. Elle nous joue des tours. On croit voir, on croit entendre, et on juge. Puis un jour, dérouté, on apprend que la vérité se situe ailleurs. Et comme la réalité nous est propre, la mienne diffère de la vôtre. Selon l’auteur suisse, André Baechler, « la réalité n’est autre que le reflet de notre regard ». Ou comme le dit Philip Dick, auteur américain spécialisé dans la science-fiction : « la réalité n’est qu’un point de vue ». Des gens ressentent des choses que d’autres ne soupçonnent même pas. Des animaux sont sensibles à des éléments de la réalité qui nous sont étrangers. De quoi nous rendre jaloux. Et humble. Nous affrontons une réalité insolite. Comme un rêve éveillé. Tahar Ben Jelloun, dans L’Auberge des pauvres, disait ceci : « On est tous à la recherche d’une frontière, une ligne claire entre le rêve et la réalité. »

    Je suis médecin-anesthésiologiste. Depuis des années, je manipule les consciences. J’injecte une substance qui agit sur l’état d’éveil. Ce chat qui louche maykan alain gagnon francophoniedernier s’atténue à ma guise, s’émousse, pour s’éteindre si je le veux, avant de resurgir de je ne sais où. Pourtant, alors que le patient dort, oubliant le mal qui le tourmente, ou qu’on lui fait, engloutissant une parcelle d’existence dans un quelconque état neurovégétatif contrôlé et encore mal compris, la réalité est là, subsiste, pour les autres, pour les proches qui attendent, pour moi qui prends la relève. Pendant ce temps, la terre tourne, les humains s’affairent, comme les fourmis.

    Plusieurs se sont questionnés sur la nature de la réalité. Platon disait qu’elle est « à la fois multiple et une, et dans sa division elle est toujours rassemblée ». Pour le philosophe français Gaston Bachelard, « le temps n’a qu’une réalité, celle de l’instant… le temps est une réalité resserrée sur l’instant et suspendue entre deux néants ». Dans L’effet Glapion, Jacques Audiberti écrivait : « La vie est faite d’illusions. Parmi ces illusions, certaines réussissent. Ce sont elles qui constituent la réalité. »

    Évidemment, la science s’est penchée sur la nature de la réalité. La compréhension de l’univers et de la mécanique quantique est même peut-être son Graal, sa plus grande quête. Albert Einstein écrivit ceci : « Je désire connaître comment Dieu créa ce monde. Je ne suis pas intéressé par tel ou tel phénomène, par le spectre de tel ou tel élément. Je désire connaître Ses intentions, le reste n’est que détails. »

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie    Longtemps, on se demanda ce qui formait la matière. On détermina que l’atome était son ultime élément. Ensuite, on découvrit que celui-ci était constitué de particules encore plus élémentaires : l’électron, le noyau formé de protons, de neutrons. On observa plus tard que ces micro-éléments agissent comme des particules, mais qu’à certains moments, elles manifestent des caractéristiques ondulatoires. Pour expliquer leurs attributs bizarres, on supposa les quarks, les supercordes. Des théories complexes, difficiles à vérifier, et ce, pour cette simple raison : le seul fait d’observer ces particules en modifie les caractéristiques. Ce que l’on voit ne serait en fait que le résultat du hasard et de l’effet de l’observation. Pendant longtemps, les physiciens considérèrent cette théorie comme une vérité établie. Mais certains doutaient. Einstein ne put s’y résoudre : « J’aime penser que la Lune est là même si je ne la regarde pas. »**

    La réalité est un jeu d’illusions et de désillusions, un jeu de perceptions et de déceptions. La conscience perçoit la réalité. L’inconscience la nie. La réalité, c’est l’évolution de la conscience à travers le continuum temporel. Nous vivons chaque jour, nous subissons les aléas du temps et de notre condition humaine, et nous sentons bien qu’au-delà du réel, quelque chose se produit, nous échappe. Nous pouvons le contester, ou espérer. J’aime m’offrir des options. J’ouvre une porte pour la transcendance, et en même temps, je profite des surprises de la vie. Comme le dit Woody Allen dans son livre Destins tordus : « Je hais la réalité, mais c’est quand même le seul endroit où se faire servir un bon steak. »

Citations tirées du site EVENE, sauf ** tirée de Quantum, Einstein, Borh and the great debate about the nature of reality, Manjit Kumar,

Pour les amoureux de physique et de réalité, voici deux excellentes sources d’informations, des livres sérieux, merveilleusement vulgarisés. Malheureusement, en anglais seulement.

   The fabric of the cosmos, Brian Greene,2004, Alfred a. Knopf Editions, 2008

Quantum, Einstein, Bohr and the great debate about the nature of reality, Manjit Kumar, W.W. Norton & company, 2009

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur unechat qui louche maykan alain gagnon francophonie ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a été lancé en avril au Salon du livre de Québec (Éditions de la Grenouillère).  Il est chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles.

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8 Responses to L’au-delà du réel, par Jean-Marc-Ouellet…

  1. Bonjour Jean-Marc,

    Tu as la facilité de nous éveiller sur de simples choses qui pourtant paraissent énorme dans leur ensemble. Voguer dans l’inconscient est une chose qui peut faire un bien fou et même devenir complice à notre quotidien. Moi-même, j’utilise ces voyages intangibles pour les concrétiser sur papier. Je ne connais rien à la métaphysique mais j’aime errer au-delà de ce qui s’explique. Suis-je cinglée? L’es-tu? Sans doute le sommes-nous tous à divers niveau et c’est ce qui nous caractérise. C’est ce qui nous permet d’évoluer.

    C’est triste de découvrir que pour certains, ces réalités effraient, obnubilent, conduisent en états d’inquiétudes. Nous sommes tous uniques. Nos peurs diffèrent. Inutile de chercher à justifier ce qui attire l’un et statufie un autre. C’est la vie…

    Merci de nous faire miroiter ces portes qui s’ouvrent vers du plausible meilleur. Merci de nous permettre de savourer ton talent d’écriture.
    Bravo et continue de t’abandonner à cette belle passion.

    Lolita Leblanc

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  2. jacques girard dit :

    Bonjour, monsieur Ouellet. Vous me tenez compagnie en ce samedi. Je viens de recevoir votre roman L’homme des jours oubliés. Il trône sur la pile avec le recueil de mon ami Jean-Pierre Vidal. La lecture de votre texte me rappelle que je suis un proustien. «Il faut rêver sa vie», proclamait Marcel. Je rêve encore bien que mon état de santé soit précaire. Je souffre d’une polyneuropathie axonale motrice et sensitive. Ma vie a pris une autre tangente depuis que je suis soigné par l’un de vos homologues, le Dr Alain Béland. Il dirige à Roberval une clinique de la douleur. Quel médecin humain, compatissant et talentueux. Je sais maintenant pourqoui vous me semblez si près de moi. La douleur a des antennes , des crochets. Flaubert disait que l’on connaît la vie par la douleur. Monsieur Ouellet, excusez cet épanchement! Bon samedi. JG.

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    • Jean-Marc Ouellet dit :

      Bonjour monsieur Girard,

      Il est dommage que la maladie vienne modifier nos rêves. Mais les rêves sont humains, alors que la vie dépasse les rêves. Ma mère était atteinte de dystonie, une maladie neurologique qui provoque des contractions involontaires et soutenues des muscles, du visage et du cou, dans son cas. C’était comme des crampes au visage, mais qui ne s’apaisaient pas. Une douleur continuelle, difficulté de s’exprimer, visage tendu. Elle devait recevoir une trentaine d’injection intramusculaire de botox au visage, à tous les mois. Pourtant, ma mère fut la plus sage des personnes durant cette période et jusqu’à la fin de sa vie. La maladie fait mal, mais peut rendre plus fort, peut-être justement parce qu’elle donne l’occasion d’aller au plus profond de nos ressources.

      Je suis heureux que le Dr Béland, que je connais bien, puisse vous aider. Dîtes-lui un beau bonjour de ma part. Je suis heureux et honoré aussi que malgré la maladie qui vous frappe, vous preniez ces quelques minutes pour commenter mes chroniques. Vous pourriez lire et passer à autre chose. Au lieu de ça, et malgré les difficultés qui vous sont imposées, vous inscrivez ces mots qui me font le plus grand bien.

      Pour moi, vous êtes une source d’inspiration.

      Merci.

      Jean-Marc O.

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  3. Jean-Marc Ouellet dit :

    Merci beaucoup, Lolita.

    Tu as parfaitement raison. C’est incroyable comment le seul fait de prendre un instant pour fermer les yeux, éveillé , nous plonge en nous-mêmes et parfois, au-delà. Aujourd’hui, les gens courent et ne prient plus. Et la détresse est partout. Jadis, dans la prière, les gens s’accordaient un instant d’arrêt intérieur. Aujourd’hui, ceux qui méditent, qui font du yoga, ou qui pratiquent la prière dans leur propres croyances ont cette chance d’aller chercher ailleurs en eux-mêmes une énergie inconnue, étrange, qui fait peur à certains. Et c’est dommage pour ces derniers. Moi, c’est dans la prière qu’on m’imposait à l’adolescence et plus tard dans la pratique des arts martiaux que jadis, j’ai appris à pénétrer en moi. J’ai découvert, sans le comprendre vraiment, que cet arrêt intérieur rapporte des capacités insoupçonnées au retour à la conscience extérieure. Aujourd’hui, j’en tire profit dans l’écriture.

    Je trouve malheureux que les gens ne s’arrêtent qu’à la réalité consciente pour guider leur vie. Elle est si partielle.

    Merci pour ton commentaire.

    Jean-Marc O.

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  4. dany tremblay dit :

    Bonjour Jean-Marc,

    Chaque fois, j’aime le sujet abordé.
    Je suis en train de devenir une inconditionnelle de Jean-Marc Ouellet.
    Entre nous, vaut mieux cette forme de drogue à bien d’autres.

    Dany

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    • Jean-Marc Ouellet dit :

      Disons qu’il y a des drogues qui font moins de dégats que d’autres :)

      Et vous, à quand le prochain recueil. Depuis, « Guichet 10 » dans Moebius # 126, je n’ai rien lu de vous. Je suis en manque !

      Jean-Marc

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  5. Anonyme dit :

    Un texte fort qui m’avait échappé. La phrase suivante est très belle et sans doute vraie : « La réalité, c’est l’évolution de la conscience à travers le continuum temporel. » On peut imaginer qu’il n’est de réel que les points de vue qui conduisent à l’éveil. Peut-on penser que les opinions qui nuisent à notre progrès soient subjectivement et donc objectivement fausses, si vraiment nos perceptions modifient le monde ? Pourquoi pas… On peut imaginer que les plans métaphysique, éthique et physique sont solidaires et que notre manie de distinguer, de la façon la plus rigide, le sujet et l’objet, n’est qu’un préjugé.

    Merci pour ta chronique et bonne journée,
    Frédéric G.

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    • Jean-Marc dit :

      Merci pour ton commentaire, Frédéric. Je suis entièrement convaincu que ma réalité n’est pas la tienne ou celle de notre voisin. Parce qu’on ne ressent pas parfaitement avec la même intensité ou pire, avec la même objectivité. Alors, si les réalités sont multiples, c’est soit qu’elle n’existe pas comme nous l’envisageons, soit que nous ne ressentons qu’un fragment de tout ce qui existe. La vraie réalité est donc plus près de ce que nous appelons la métaphysique, en raison du caractère obscur à nos sens; l’éthique étant liée à cette incompréhension du monde, des règles devant être établies pour ordonner l’existence, et tout ça, parce que le physique, le plan inférieur de la réalité, celui que trop de gens considèrent comme seul vrai, ne peut parvenir aux niveaux supérieurs de la réalité.

      Jean-Marc

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