Les mots qui scintillent, un texte de Jean-Marc-Ouellet…

Chronique de Québec

J’aime lire. De tout, partout. Des articles médicaux, profession oblige. De la fiction, de la poésie, de la philosophie, de la science, des revues spécialisées, etc. En fait, je lis tout ce qui me passe sous la main, ou plutôt, sous les yeux. Tous les médias y passent. Livres, journaux, brochures, internet, boîtes de céréales. Évidemment, j’ai des préférences. Avec l’âge, les lettres lilliputiennes sur les boîtes de conserve m’attirent un peu moins. J’aime lire un livre, une revue. Je préfère les mots sur une feuille, sur le papier. Comme si l’encre agissait sur moi, comme si la pensée dealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec l’auteur était imprégnée dans la fibre et que l’encre en propulsait le sens lorsque mes yeux la frôlent. Lire sur un écran me crée un inconfort. Je ne suis pas le seul à le ressentir. Plusieurs me l’ont avoué.

Récemment, dans un élan écologiste, je me suis procuré une tablette électronique pour consulter mes articles médicaux. J’ai aussi téléchargé quelques livres. Alors… ? Bof ! Je m’ennuie des revues papier, mais pour sauver quelques arbres, je suis prêt à subir ce flou, cette ambigüité qui m’oblige souvent à relire une phrase, un paragraphe. Comme si le message ne passait pas du premier coup. Pour le livre numérique, c’est encore pire. Je n’éprouve pas cette relation que je ressens en lisant un livre papier, ce lien entre la pensée de l’auteur et mon esprit, cette complicité entre l’auteur et moi.

Le phénomène me rappelle le vide ressenti jadis à l’arrivée du disque compact. La musique était la même, mais une ambiance, un feutré, n’était plus là. Encore aujourd’hui, 30 ans plus tard, d’irréductibles audiophiles ne jurent que par le bon vieux disque vinyle. Et je les comprends.

Plus récemment, cette sensation de vide s’est reproduite avec l’arrivée du MP3. On comprime la musique pour diminuer la lourdeur des fichiers. Et qui dit compression, dit perte de substance. Faites l’expérience. Écoutez une pièce sur disque compact, puis réécoutez-la avec votre lecteur MP3 branché au même amplificateur. Catastrophe ! C’est comme manger un steak qui n’a jamais mariné, sans sauce et sans épices. D’une fadeur désespérante.

Il y a quelques jours, j’ai déniché une explication à cette vacuité de la lecture sur écran électronique. Je venais d’encourager mon ado à lire davantage de livres. Dans sa réplique, il m’avait avoué préférer Internet. Un peu dépité, je pris au hasard un exemplaire de Québec-Science dans une pile de revues qui espèrent encore mon attention. Et miracle ! Je tombai sur des réponses.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecDans un court article intitulé Une tête bien Net, la journaliste nous parle de la différence qui existe entre la lecture sur écran et celle sur papier. Elle cite un ergonome du Web, Jakob Nielsen, spécialiste de l’interaction personne-machine. Il a découvert que lorsque les gens naviguent sur Internet, ils ne lisent pas vraiment, « ils scannent les textes. » À l’aide d’un oculomètre, une minicaméra qui suit le mouvement des pupilles, Jakob Nielsen a observé que les internautes « balaient d’abord la page en deux mouvements horizontaux et un mouvement vertical formant un grand F ». S’ils ne trouvent pas rapidement, ils passent à une autre page. Des chercheurs allemands ont par ailleurs démontré que « les internautes ne lisaient que 20 % des mots affichés sur une page ».

Ces nouvelles habitudes de lecture modifient l’utilisation que l’on fait de notre cerveau. Peu importe le support, les zones cérébrales du décodage des symboles de l’écriture sont utilisées. Or, lorsque nos yeux parcourent un écran, d’autres secteurs s’activent, ceux de la prise de décision, des raisonnements complexes, pour la navigation. Le cerveau travaille plus fort, bouillonne. La conséquence? Soumise à toutes ces contraintes, « dans un environnement multimédia, la performance de lecture baisse de 25 %. »

Avec l’exposition, notre cerveau s’adapte. Des changements durables s’établissent dans notre matière grise. « À force de lire de façon fragmentée alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecet de sauter d’une page à l‘autre, les internautes reconfigurent leurs connexions neuronales. Ils deviennent très habiles dans le repérage d’informations, mais ont de plus en plus de difficulté à se concentrer sur de longs textes. »

Qu’en est-il avec les nouvelles tablettes ? Il semble qu’elles offrent un pas en avant. Une étude sur des volontaires, à qui l’on demandait de lire des textes d’Ernest Hemingway sur un iPad, un Kindle, un écran d’ordinateur et dans un livre, a démontré que la vitesse de lecture est plus lente de 25 % sur l’écran d’ordinateur, mais de seulement 10 % sur les tablettes.

Tout devient clair. Si je n’aime pas lire de longs textes sur un écran, ce n’est pas par snobisme, ni par caprice ou résistance au changement. C’est seulement que mon cerveau n’y est pas habitué. Et mon ado expert d’Internet n’aime pas lire les livres parce que son organe noble a développé une autre manière de dénicher l’information.

Deux questions me viennent. Pourquoi notre cerveau change-t-il ainsi son fonctionnement lorsque les mots scintillent ? Et le jour où mes connexions neuronales se seront restructurées et adaptées aux nouvelles technologies, l’expérience de la lecture sera-t-elle aussi satisfaisante et enivrante que celle vécue sur format papier, expérience dont j’ai bien peur, mon ado ne pourra apprécier ?

Hélas ! D’après mon expérience du disque compact et du MP3, je doute encore.

Références :  Catherine Dubé, Québec Science, décembre 2010-janvier 2011, 10-11    Jacob Nielsen, Newsletters, useit.com.

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve,alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a été lancé en avril au Salon du livre de Québec (Éditions de la Grenouillère).  Il est chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles.

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