Grenouilles et roi, par Alain Gagnon…

23 mai 2017

(Le Chat a butiné, ici et là, et a amassé des fragments de tout genre qui consolent, éclairent le quotidien ou incitent à la réflexion.  En nos temps qui réclament pour les États plus de pouvoir, cette fable lui est apparue opportune.)

Les Grenouilles qui demandent un roi

Les grenouilles se lassantchat qui louche maykan alain gagnon francophonie
De l’état démocratique, 
Par leurs clameurs firent tant 
Que Jupin (1) les soumit au pouvoir monarchique.
Il leur tomba du ciel un roi tout pacifique: 
Ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant,
Que la gent marécageuse, 
Gent fort sotte et fort peureuse, 
S’alla cacher sous les eaux, 
Dans les joncs, les roseaux, 
Dans les trous du marécage, 
Sans oser de longtemps regarder au visage 
Celui qu’elles croyaient être un géant nouveau. 
Or c’était un soliveau, 
De qui la gravité fit peur à la première 
Qui, de le voir s’aventurant, 
Osa bien quitter sa tanière. 
Elle approcha, mais en tremblant; 
Une autre la suivit, une autre en fit autant: 
Il en vint une fourmilière; 
Et leur troupe à la fin se rendit familière
Jusqu’à sauter sur l’épaule du roi.
Le bon sire le souffre et se tient toujours coi.
Jupin en a bientôt la cervelle rompue:
«Donnez-nous, dit ce peuple, un roi qui se remue.» 
Le monarque des dieux leur envoie une grue,
Qui les croque, qui les tue, 
Qui les gobe à son plaisir; 
Et grenouilles de se plaindre. 
Et Jupin de leur dire:« Eh quoi? votre désir
A ses lois croit-il nous astreindre? 
Vous avez dû premièrement
Garder votre gouvernement;
Mais, ne l’ayant pas fait, il vous devait suffire
Que votre premier roi fut débonnaire et doux
De celui-ci contentez-vous, 
De peur d’en rencontrer un pire.»

1. Jupiter.

Jean de La Fontaine, Fables

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Aurobindo : Les trésors du Chat, par Alain Gagnon…

6 février 2017

Pensées…

Certains pensent qu’il est présomptueux de croire à une Providence particulière ou de se considérer alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québeccomme un instrument entre les mains de Dieu.  Mais je trouve que chaque homme a une Providence spéciale et je vois que Dieu manie la pioche de l’ouvrier et babille dans le petit enfant.

*

La Providence n’est pas seulement ce qui me sauve du naufrage quand tous les autres ont péri.  La Providence est aussi ce qui m’arrache ma dernière planche de salut, tandis que tous les autres sont sauvés, et me noie dans l’océan désert.

*

La joie de la victoire est quelquefois moindre que l’attraction de la lutte et de la souffrance ; pourtant, le laurier et non la croix doit être le but de l’âme conquérante.

*

Les âmes qui n’aspirent pas sont les échecs de Dieu, mais la Nature est satisfaite et aime à les multiplier, parce qu’elles assurent sa stabilité et prolongent son empire.

*

Ceux qui sont pauvres, ignorants, mal nés et mal éduqués ne sont pas le troupeau vulgaire.  Le vulgaire comprend tous ceux qui sont satisfaits de la petitesse et de l’humanité moyenne.

*

Aide les hommes, mais n’appauvris pas leur énergie.  Dirige et instruis-les, mais aie soin de laisser intactes leur initiative et leur originalité.  Prends les autres en toi-même, mais donne-leur en retour la pleine divinité de leur nature.  Celui qui peut agir ainsi est le guide et le gourou. Dieu a fait du monde un champ de bataille et l’a rempli du piétinement des combattants et des cris d’un grand conflit et d’une grande lutte.  Voudrais-tu dérober sa paix sans payer le prix qu’il a fixé ?

*

Méfie-toi d’un succès apparemment parfait ; mais quand, après avoir réussi, tu trouves encore beaucoup à faire, réjouis-toi et va de l’avant, car le labeur est long jusqu’à la réelle perfection.

*

Il n’y a pas d’erreur plus engourdissante que de prendre une étape pour le but ou de s’attarder trop longtemps à une halte.

 

Sri Aurobindo (1914 ou avant ?)
Traduction de La Mère.

Extraites de : Aperçus et Pensées, Pondichéry, 1956, p. 13 à 17.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Les trésors du Chat : Charles Baudelaire…

5 février 2017

Les tentations

Deux superbes Satans et une Diablesse, non moins extraordinaire, ont la nuit dernièrechat qui louche maykan alain gagnon francophonie monté l’escalier mystérieux par où l’Enfer donne assaut à la faiblesse de l’homme qui dort, et communique en secret avec lui. Et ils sont venus se poser glorieusement devant moi, debout comme sur une estrade. Une splendeur sulfureuse émanait de ces trois personnages, qui se détachaient ainsi du fond opaque de la nuit. Ils avaient l’air si fier et si plein de domination, que je les pris d’abord tous les trois pour de vrais Dieux.

Le visage du premier Satan était d’un sexe ambigu, et il y avait aussi, dans les lignes de son corps, la mollesse des anciens Bacchus. Ses beaux yeux languissants, d’une couleur ténébreuse et indécise, ressemblaient à des violettes chargées encore des lourds pleurs de l’orage, et ses lèvres entrouvertes à des cassolettes chaudes, d’où s’exhalait la bonne odeur d’une parfumerie; et à chaque fois qu’il soupirait, des insectes musqués s’illuminaient, en voletant, aux ardeurs de son souffle.
Autour de sa tunique de pourpre était roulé, en manière de ceinture, un serpent chatoyant qui, la tête relevée, tournait langoureusement vers lui ses yeux de braise. À cette ceinture vivante étaient suspendus, alternant avec des fioles pleines de liqueurs sinistres, de brillants couteaux et des instruments de chirurgie. Dans sa main droite il tenait une autre fiole dont le contenu était d’un rouge lumineux, et qui portait pour étiquette ces mots bizarres: « Buvez, ceci est mon sang, un parfait cordial »; dans la gauche, un violon qui lui servait sans doute à chanter ses plaisirs et ses douleurs, et à répandre la contagion de sa folie dans les nuits de sabbat.

À ses chevilles délicates traînaient quelques anneaux d’une chaîne d’or rompue, et quand la gêne qui en résultait le forçait à baisser les yeux vers la terre, il contemplait vaniteusement les ongles de ses pieds, brillants et polis comme des pierres bien travaillées.

Il me regarda avec ses yeux inconsolablement navrés, d’où s’écoulait une insidieuse ivresse, et il me dit d’une voix chantante: « Si tu veux, si tu veux, je te ferai le seigneur des âmes, et tu seras le maître de la matière vivante, plus encore que le sculpteur peut l’être de l’argile; et tu connaîtras le plaisir, sans cesse renaissant, de sortir de toi-même pour t’oublier dans autrui, et d’attirer les autres âmes jusqu’à les confondre avec la tienne. »
Et je lui répondis: « Grand merci! je n’ai que faire de cette pacotille d’êtres qui, sans doute, ne valent pas mieux que mon pauvre moi. Bien que j’aie quelque honte à me souvenir, je ne veux rien oublier; et quand même je ne te connaîtrais pas, vieux monstre, ta mystérieuse coutellerie, tes fioles équivoques, les chaînes dont tes pieds sont empêtrés, sont des symboles qui expliquent assez clairement les inconvénients de ton amitié. Garde tes présents. »
Le second Satan n’avait ni cet air à la fois tragique et souriant, ni ces belles manières insinuantes, ni cette beauté délicate et parfumée. C’était un homme vaste, à gros visage sans yeux, dont la lourde bedaine surplombait les cuisses, et dont toute la peau était dorée et illustrée, comme d’un tatouage, d’une foule de petites figures mouvantes représentant les formes nombreuses de la misère universelle. Il y avait de petits hommes efflanqués qui se suspendaient volontairement à un clou; il y avait de petits gnomes difformes, maigres, dont les yeux suppliants réclamaient l’aumône mieux encore que leurs mains tremblantes; et puis de vieilles mères portant des avortons accrochés à leurs mamelles exténuées. Il y en avait encore bien d’autres.
Le gros Satan tapait avec son poing sur son immense ventre, d’où sortait alors un long et retentissant cliquetis de métal, qui se terminait en un vague gémissement fait de nombreuses voix humaines. Et il riait, en montrant impudemment ses dents gâtées, d’un énorme rire imbécile, comme certains hommes de tous les pays quand ils ont trop bien dîné.
Et celui-là me dit: « Je puis te donner ce qui obtient tout, ce qui vaut tout, ce qui remplace tout! » Et il tapa sur son ventre monstrueux, dont l’écho sonore fit le commentaire de sa grossière parole.
Je me détournai avec dégoût, et je répondis: « Je n’ai besoin, pour ma jouissance, de la misère de personne; et je ne veux pas d’une richesse attristée, comme un papier de tenture, de tous les malheurs représentés sur ta peau. »
Quant à la Diablesse, je mentirais si je n’avouais pas qu’à première vue je lui trouvai un bizarre charme. Pour définir ce charme, je ne saurais le comparer à rien de mieux qu’à celui des très belles femmes sur le retour, qui cependant ne vieillissent plus, et dont la beauté garde la magie pénétrante des ruines. Elle avait l’air à la fois impérieux et dégingandé, et ses yeux, quoique battus, contenaient une force fascinatrice. Ce qui me frappa le plus, ce fut le mystère de sa voix, dans laquelle je retrouvais le souvenir des contralti les plus délicieux et aussi un peu de l’enrouement des gosiers incessamment lavés par l’eau-de-vie.
« Veux-tu connaître ma puissance? » dit la fausse déesse avec sa voix charmante et paradoxale. « Ecoute. »
Et elle emboucha alors une gigantesque trompette, enrubannée, comme un mirliton, des titres de tous les journaux de l’univers, et à travers cette trompette elle cria mon nom, qui roula ainsi à travers l’espace avec le bruit de cent mille tonnerres, et me revint répercuté par l’écho de la plus lointaine planète.
« Diable! » fis-je, à moitié subjugué, « voilà qui est précieux! » Mais en examinant plus attentivement la séduisante virago, il me sembla vaguement que je la reconnaissais pour l’avoir vue trinquant avec quelques drôles de ma connaissance; et le son rauque du cuivre apporta à mes oreilles je ne sais quel souvenir d’une trompette prostituée.
Aussi je répondis, avec tout mon dédain: « Va-t’en! Je ne suis pas fait pour épouser la maîtresse de certains que je ne veux pas nommer. »
chat qui louche maykan alain gagnon francophonieCertes, d’une si courageuse abnégation j’avais le droit d’être fier. Mais malheureusement je me réveillai, et toute ma force m’abandonna. « En vérité, me dis-je, il fallait que je fusse bien lourdement assoupi pour montrer de tels scrupules. Ah! s’ils pouvaient revenir pendant que je suis éveillé, je ne ferais pas tant le délicat! »
Et je les invoquai à haute voix, les suppliant de me pardonner, leur offrant de me déshonorer aussi souvent qu’il le faudrait pour mériter leurs faveurs; mais je les avais sans doute fortement offensés, car ils ne sont jamais revenus.

(Extrait du Spleen de Paris.)

L’auteur

Charles-Pierre Baudelaire est un poète français, né à Paris le 9 avril 1821 et mortchat qui louche maykan alain gagnon francophonie dans la même ville le 31 août 1867 (à 46 ans). « Dante d’une époque déchue » selon le mot de Barbey d’Aurevilly, nourri de romantisme, tourné vers le classicisme, à la croisée entre le Parnasse et le symbolisme, chantre de la « modernité », il occupe une place considérable parmi les poètes français pour un recueil certes bref au regard de l’œuvre de son contemporain Victor Hugo (Baudelaire s’ouvrit à son éditeur de sa crainte que son volume ne ressemblât trop à une plaquette…), mais qu’il aura façonné sa vie durant : Les Fleurs du mal.

Au cœur des débats sur la fonction de la littérature de son époque, Baudelaire détache la poésie de la morale, la proclame tout entière destinée au Beau et non à la Vérité. Comme le suggère le titre de son recueil, il a tenté de tisser des liens entre le mal et la beauté, le bonheur fugitif et l’idéal inaccessible (À une passante), la violence et la volupté (Une martyre), mais aussi entre le poète et son lecteur (« Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère ») et même entre les artistes à travers les âges (Les Phares). Outre des poèmes graves (Semper Eadem) ou scandaleux (Delphine et Hippolyte), il a exprimé la mélancolie (Mœsta et errabunda), l’horreur (Une charogne) et l’envie d’ailleurs (L’Invitation au voyage) à travers l’exotisme. (Wikipedia)


Les trésors du Chat, par Alain Gagnon…

1 février 2017

Le meunier, son fils et l’âne…

(Dans toutes les sphères d’activité, on critique facilement les autres.  Façon de se dédouaner de soi.  Lorsque l’on cède à cette faiblesse, on devrait tous relire cette fable de Jean de La Fontaine.  Je le fais fréquemment.)

[…]

J’ai lu dans quelque endroit qu’un Meunier et son fils,chat qui louche maykan alain gagnon francophonie
L’un vieillard, l’autre enfant, non pas des plus petits,
Mais garçon de quinze ans, si j’ai bonne mémoire,
Allaient vendre leur Âne, un certain jour de foire.
Afin qu’il fût plus frais et de meilleur débit,
On lui lia les pieds, on vous le suspendit ;
Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre.
Pauvres gens, idiots, couple ignorant et rustre.

Le premier qui les vit de rire s’éclata.
Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là ?
Le plus âne des trois n’est pas celui qu’on pense.
Le Meunier à ces mots connaît son ignorance ;
Il met sur pieds sa bête, et la fait détaler.
L’Âne, qui goûtait fort l’autre façon d’aller,
Se plaint en son patois.  Le Meunier n’en a cure.
Il fait monter son fils, il suit, et d’aventure

Passent trois bons Marchands.  Cet objet leur déplut.
Le plus vieux au garçon s’écria tant qu’il put :
Oh là ! oh ! descendez, que l’on ne vous le dise,
Jeune homme, qui menez Laquais à barbe grise.
C’était à vous de suivre, au vieillard de monter.
– Messieurs, dit le Meunier, il vous faut contenter.
L’enfant met pied à terre, et puis le vieillard monte,

Quand trois filles passant, l’une dit : C’est grand ‘honte
Qu’il faille voir ainsi clocher ce jeune fils,
Tandis que ce nigaud, comme un Évêque assis,
Fait le veau sur son Âne, et pense être bien sage.
— Il n’est, dit le Meunier, plus de Veaux à mon âge :
Passez votre chemin, la fille, et m’en croyez.
Après maints quolibets coup sur coup renvoyés,
L’homme crut avoir tort, et mit son fils en croupe.

Au bout de trente pas, une troisième troupe
Trouve encore à gloser.  L’un dit : Ces gens sont fous,
Le Baudet n’en peut plus ; il mourra sous leurs coups.
Hé quoi ! charger ainsi cette pauvre bourrique !
N’ont-ils point de pitié de leur vieux domestique ?
Sans doute qu’à la Foire ils vont vendre sa peau.
– Parbleu, dit le Meunier, est bien fou du cerveau
Qui prétend contenter tout le monde et son père.

Essayons toutefois, si par quelque manière
Nous en viendrons à bout.  Ils descendent tous deux.
L’Âne, se prélassant, marche seul devant eux.
Un quidam les rencontre, et dit : Est-ce la mode
Que Baudet aille à l’aise, et Meunier s’incommode ?
Qui de l’âne ou du maître est fait pour se lasser ?
Je conseille à ces gens de le faire enchâsser.
Ils usent leurs souliers, et conservent leur Âne.

Nicolas au rebours, car, quand il va voir Jeanne,
Il monte sur sa bête ; et la chanson le dit.
Beau trio de Baudets !  Le Meunier repartit :
Je suis Âne, il est vrai, j’en conviens, je l’avoue ;
Mais que dorénavant on me blâme, on me loue ;
Qu’on dise quelque chose ou qu’on ne dise rien ;
J’en veux faire à ma tête.  Il le fit, et fit bien.

Quant à vous, suivez Mars, ou l’Amour, ou le Prince ;
Allez, venez, courez ; demeurez en Province ;
Prenez femme, Abbaye, Emploi, Gouvernement :
Les gens en parleront, n’en doutez nullement.

(Toujours d’actualité, en tous temps et en tous lieux.)

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


L’imagination… par Alain Gagnon…

30 janvier 2017

 Les trésors du Chat…

(Réflexions d’Aldous Huxley sur le rôle ambigu de l’imagination, cette « folle du logis » comme l’appelait Pascal. À mettre en parallèle avec ce que pensent les maîtres bouddhistes et les mystiques chrétiens.)

 Ce que le docteur Benoît dit de l’imagination m’apparaît de toute première importance. Selon lui, ellechat qui louche maykan alain gagnon francophonie serait, d’une part, un écran qui nous protège de la réalité (spirituelle et matérielle) et, d’autre part, un mécanisme psychologique compensatoire qui nous permettrait de supporter notre existence d’humain non régénéré. Sans nos fantasmes, sans nos fuites dans l’imaginaire, la misère de notre condition nous oppresserait à un point tel que nous deviendrions fous ou nous nous suiciderions.

Malheureusement, ces mêmes échappées dans l’irréel, qui nous conservent santé mentale et vie, nous rendent incapables de voir la réalité telle qu’elle est. L’imagination est donc à la fois notre meilleure et pire alliée.

(Aldous Huxley, Vedanta  for Modern Man)

 Aldous Huxley : écrivain britannique, né le 26 juillet 1894 à Godalming, Royaume-Uni, et mort le 22 novembre 1963 à Los Angeles.  Il est plus particulièrement connu pour son roman Le meilleur des mondes.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieConnu comme romancier et essayiste, il a aussi écrit quelques nouvelles, de la poésie, des récits de voyage et des scénarios de film. Dans ses romans et ses essais, Huxley se pose en observateur critique des usages, des normes sociales et des idéaux, et se préoccupe des applications potentiellement nuisibles à l’humanité du progrès scientifique. Alors que ses premières œuvres étaient dominées par la défense d’un certain humanisme, il s’intéresse de plus en plus aux questions spirituelles, et particulièrement à la parapsychologie et à la philosophie mystique, un sujet sur lequel il a beaucoup écrit. Dans certains milieux, Huxley était considéré à la fin de sa vie comme l’un des phares de la pensée contemporaine. Le courant de pensée dit du « New Age » se réfère fréquemment à ses écrits et à ses études des hallucinogènes. (Tiré de Wikipédia)


Les trésors du Chat : Les mouettes du lac Salé…

29 janvier 2017

Une légende étasunienne…

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie Cette histoire arrivée il y a bien longtemps…
En ce temps-là, des caravanes de pionniers quittaient les côtes de l’Atlantique pour traverser le Mississippi et les grandes plaines de l’Amérique du Nord. Ils cheminaient dans des chariots couverts, traînés par des chevaux. Après bien des misères, ils parvenaient au sommet des montagnes Rocheuses et descendaient dans les vallées. Ils cheminaient encore longtemps et finissaient par atteindre une grande vallée. C’était en fait une plaine de sable blanc, où la pluie ne tombait presque jamais. Mais, des cimes, les neiges éternelles laissaient s’écouler de nombreux ruisseaux qui dévalaient les pentes et se jetaient dans un lac bleu, au milieu de la plaine – une petite mer intérieure, salée comme la grande mer.
Un jour, certains pionniers s’arrêtèrent à ce lac et y bâtirent des cabanes pour y passer l’hiver. Au cours de leur pénible voyage, la fatigue et le froid en avaient fait périr plusieurs. Une fois sur place, beaucoup d’autres allaient encore succomber. Leurs provisions étaient presque épuisées ; leur vie dépendait de la récolte qui allait mûrir.
À force de courage et de travail, ils avaient rendu le pays fertile. Entre autres, ils avaient creusé des canaux pour abreuver leur bétail et irriguer les semis de maïs, de blé et de légumes verts. Il ne leur restait plus qu’à attendre la moisson, les fruits de leur travail.
Le blé poussa, le maïs poussa aussi, et tous les légumes. La terre riche de la plaine se recouvrait de tiges vertes et tendres, qui grandissaient à vue d’œil. La joie était dans tous les cœurs ; les efforts des pionniers allaient être récompensés. Une vie nouvelle et prospère s’ouvrait devant eux. Quand, soudain, une chose terrible se produisit.
Un matin, les hommes, qui veillaient à l’irrigation, virent un immense nuage noir passer sur la colline et s’avancer vers la plaine. D’abord, ils craignirent que la grêle ne détruise leurs récoltes. Mais aussitôt, ils entendirent un fort grondement dans le ciel et ils réalisèrent qu’ils avaient affaire à des criquets. Ceux-ci s’abattirent sur les champs et se mirent à tout dévorer. Les hommes tentèrent de les exterminer, mais, plus ils en tuaient, plus il en venait ! Ils allumèrent des feux, creusèrent des fossés… Rien n’y faisait. De nouvelles armées de criquets arrivaient pour remplacer ceux qu’on avait éliminés ! Épuisés, malheureux, les gens tombèrent à genoux et prièrent pour leur salut.
C’est alors qu’on entendit au loin un bruit d’ailes et de petits cris sauvages. Et ce bruit devint de plus en plus fort… Les gens levèrent la tête. D’autres criquets ? Non. Un bataillon de mouettes arrivait. Rapides, battant l’air de leurs ailes blanches, les mouettes surgissaient par centaines, par milliers.
— Les mouettes ! Les mouettes ! crièrent les gens.
Les oiseaux marins planaient au-dessus des têtes et lançaient des cris aigus. Et, tout ensemble, comme un merveilleux nuage blanc, ils s’abattirent au sol.
— Malheur ! malheur ! crièrent les pionniers. Nous sommes perdus ! Tout ce que les criquets ont laissé, les mouettes vont le manger !
Mais quelqu’un s’écria :
— Regardez ! Les mouettes s’en prennent aux criquets !
Et c’était vrai. Les mouettes dévoraient les criquets par milliers. Elles s’en gorgeaient, puis s’envolaient, alourdies, vers le lac ; d’autres venaient les remplacer avec ardeur.
Lorsqu’elles repartirent, il ne restait plus un seul criquet dans les champs.
Depuis ce jour, au lac Salé, on apprend aux enfants à respecter ce palmipède. Lorsque les écoliers apprennent à dessiner, leur tout premier modèle est une mouette.

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(Tiré du site : Contes et légendes de différents pays)


Les trésors du Chat : Une nouvelle de Jack London…

28 janvier 2017

La loi de la vie

 Le vieux Koskoosh écoutait avidement. Il avait depuis longtemps perdu la vue, mais son oreille, restée subtile,chat qui louche maykan alain gagnon francophonie transmettait les moindres sons à l’intelligence qui vacillait encore derrière le front fané, bien qu’elle ne s’alimentât plus au spectacle du monde. Ah ! cette voix perçante ! C’était Sit-keum-lou-ha qui harnachait les chiens à grand renfort de malédictions et de coups de trique. Sit-keum-tou-ha était la fille de sa fille, mais elle était trop occupée pour prodiguer une pensée à son grand-père, accroupi là-bas dans la neige, impotent et délaissé. Il fallait bien lever le camp. Une longue piste l’attendait, mais la courte journée ne se prolongerait pas pour l’attendre. Ce n’était pas la mort qui l’appelait, elle, mais la vie avec ses devoirs, tandis que maintenant lui était tout près de la mort.

Cette idée épouvanta un instant le vieux, et il étendit une main paralysée et tremblante pour palper le petit tas de bois accumulé à côté de lui. Rassuré de l’avoir bien trouvé là, il renfonça la main sous ses fourrures pelées et se remit à écouter. Le crépitement rétif de peaux à demi gelées lui indiqua que la tente en cuir d’élan du chef venait d’être abattue, et qu’on la tassait en ballot portatif. Le chef de la tribu était son propre fils, homme robuste et vaillant, et puissant chasseur. Comme des femmes s’activaient au paquetage du camp, sa voix s’éleva pour les réprimander de leur lenteur. Le vieux Koskoosh redoubla d’attention. C’était la dernière fois qu’il entendait cette voix. Voici que s’abattait l’abri de Guyko ; puis celui de Teuskenn. Sept, huit, neuf ! il ne devait rester que celui du shaman. Voilà ! on s’y mettait : il entendait le shaman grogner en l’empilant sur le traîneau. Un bébé se mit à geindre, et une femme l’apaisa en chantonnant doucement de la gorge. C’est le petit Kouti, pensa le vieux, un enfant nerveux et pas bien solide, qui mourrait peut-être bientôt ; on allumerait un feu pour creuser un trou dans la toundra gelée et l’on entasserait de grosses pierres pour empêcher les wolverines de le déterrer. Après tout, qu’importait ! Quelques années au plus, et le ventre vide plus souvent que plein. Au bout du compte, la mort, bête toujours affamée, la plus vorace de toutes, attendait.

Qu’est-ce là ? Oh ! les hommes amarrent les traîneaux et serrent les courroies. Il écoute, celui qui bientôt n’écoutera plus ! Les coups de fouet sifflent et mordent dans le tas de chiens. Quel concert de gémissements ! Comme les chiens haïssent l’effort et la piste ! Les voilà en route. L’un après l’autre, les attelages s’évanouissent lentement dans le silence. Ils sont partis. Ils ont passé hors de sa vie : le voilà seul en face des dernières et cruelles heures. Mais non ! La neige s’est écrasée sous un mocassin ; un homme se tient à côté de lui ; une main se pose doucement sur sa tête. Son fils est bon d’avoir fait cela. Lui-même se souvient d’autres vieux dont les fils ne se sont pas attardés ainsi. Sa pensée s’est égarée parmi des réminiscences, mais la voix du jeune homme le rappelle à lui. « Cela va-t-il bien pour toi ? » a-t-il demandé. Et le vieux répond : « Cela va bien.

— Il y a du bois à portée de ta main et le feu flambe haut. La matinée est grise et le froid s’est adouci. Il neigera bientôt. Il commence à neiger.

— Oui, il commence à neiger.

— Les hommes de la tribu vont vite. Leurs ballots sont lourds, et leurs ventres plats, faute de nourriture. La piste est longue et ils se pressent. Je vais partir. Est-ce bien ? – C’est bien. Je suis une feuille de l’an passé, presque détachée de sa tige. Au premier vent qui soufflera, je vais tomber. Ma voix est devenue comme celle d’une vieille femme. Mes yeux ne montrent plus à mes pieds leur chemin, et mes pieds sont lourds, et je suis fatigué. C’est bien. »

Il pencha sa tête résignée jusqu’à ce que, ayant entendu la dernière plainte de la neige foulée, il sût que son fils était hors d’appel. Alors sa main s’allongea vivement pour tâtonner le bois. Il ne restait plus que cela entre lui et l’éternité qui s’entrouvrait pour l’engloutir. La mesure de sa vie avait fini par se réduire à une poignée de fagots. Un à un, ils iraient alimenter le feu, et de même, pas à pas, la mort s’approcherait de lui. Quand la dernière branche aurait rendu sa chaleur, le gel commencerait à reprendre ses forces. D’abord ses pieds, puis ses mains, seraient saisis par la paralysie, qui gagnerait lentement des extrémités au tronc. Sa tête tomberait en avant sur ses genoux, et il serait en repos. Celait simple. Tout homme doit mourir.

Il ne se plaignait pas. C’était l’habitude, la loi de la vie, et elle était juste. Il était né tout près de la terre ; tout près de la terre il avait vécu, et sa loi n’était pas une nouveauté pour lui. C’était la loi de toute chair. La Nature n’est pas tendre pour la chair. Elle ne se soucie guère de cette chose concrète qu’est l’individu. Tout son intérêt est réservé à l’espèce, à la race. Cela était la plus profonde abstraction dont fût capable l’esprit barbare de Koskoosh, mais il l’avait saisie fermement et il en voyait partout la confirmation. La montée de la sève, la verte éclosion du bourgeon de saule, la chute de la feuille jaunie suffisaient à révéler toute l’histoire. À l’individu, la Nature n’avait proposé qu’une tâche. S’il ne l’accomplissait pas, il mourait. S’il l’accomplissait, il mourait tout de même. La Nature n’en avait cure. La plupart obéissaient, et, en cette affaire, ce qui vivait et survivait toujours, c’était l’obéissance même et non l’être obéissant.

La tribu de Koskoosh était très ancienne. Les vieux qu’il connaissait dans son enfance avaient connu des vieux qui les avaient précédés. Il était donc vrai que la tribu vivait, qu’elle témoignait de l’obéissance de tous ses membres depuis les temps les plus reculés, de ceux dont les lieux de repos même avaient été oubliés. Ses membres ne comptaient pas ; ils n’étaient que des épisodes. Ils avaient passé comme des nuages sur un ciel d’été. Lui aussi était éphémère et devait passer. La Nature ne s’en inquiétait pas. À la vie elle proposait une seule tâche, elle imposait une loi unique. Se reproduire était la tâche de la vie, et mourir était sa loi.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieUne fille était une créature belle à voir, avec sa poitrine pleine et ferme, avec l’élasticité de sa démarche et l’éclat de ses yeux. Mais sa tâche restait à accomplir. La lumière de son regard se faisait plus brillante, son pas s’allégeait encore ; avec les jeunes hommes elle se montrait tantôt hardie, tantôt timide, et leur communiquait sa propre inquiétude. Elle devenait de plus en plus agréable à regarder, jusqu’au jour où quelque chasseur, ne pouvant plus se contenir, l’emmenait dans son abri pour cuisiner et travailler pour lui, et pour être la mère de ses enfants. Et, à la venue de sa progéniture, sa beauté lui échappait. Sa démarche devenait traînante et pénible, ses yeux troubles et chassieux, et seuls les petits enfants prenaient plaisir à se frotter aux joues fanées de la vieille squaw à croupetons près du feu. Sa tâche était accomplie. Encore un peu de temps et, au premier pincement d’une famine, ou au premier voyage un peu plus long, on l’abandonnerait, comme il était abandonné lui-même, dans la neige, avec une petite pile de bois. Telle était la loi.

Il posa soigneusement une bûche sur le feu et reprit le cours de ses méditations. Partout, en toutes choses, il en était de même. Les moustiques disparaissaient aux premières gelées. Le petit écureuil des arbres se traînait dans son trou pour mourir. Quand le lièvre prenait de l’âge, il devenait lent et lourd et ne pouvait plus défier ses ennemis à la course. Le gros ours à tête chauve lui-même devenait aveugle, maladroit et querelleur, pour être enfin abattu par une bande de huskies aboyeurs. Il se souvint comment il avait lui-même délaissé son père dans une partie haute du Klondike, l’hiver avant que le missionnaire n’arrivât avec ses livres de paroles et sa boîte de médicaments. Bien des lois, Koskoosh avait fait claquer ses lèvres au souvenir de cette boîte ; maintenant, l’eau ne lui venait plus à la bouche, mais il se rappelait tout particulièrement le bon goût d’un certain « anesthésique ». Cependant, à tout prendre, le missionnaire était encombrant, car il n’apportait pas de viande au camp et mangeait comme quatre, ce qui faisait grommeler les chasseurs. Mais il eut les poumons gelés sur les hauteurs, près du Mayo, et peu après les chiens poussèrent les pierres du nez et se disputèrent ses os. Koskoosh mit une autre bûche sur le feu et remonta plus loin dans le passé. Il se rappela l’époque de la grande famine, où les vieux se blottissaient près du feu, le ventre vide, et laissaient tomber de leurs lèvres de vagues traditions d’un temps où le Yukon avait coulé libre pendant trois hivers, puis était resté pris sous la glace pendant trois étés. C’est pendant cette famine qu’il avait perdu sa mère. En été, le saumon avait fait faux bond, et la tribu attendait impatiemment l’hiver, espérant l’arrivée du caribou. L’hiver était venu, mais pas le caribou. Jamais il ne s’était passé rien de pareil, même dans la jeunesse des vieux. C’était la septième année que le caribou ne paraissait pas ; les lièvres ne s’étaient pas reproduits, et les chiens n’étaient que des paquets d’os. Et dans l’interminable crépuscule, les enfants gémissaient et mouraient, ainsi que les femmes et les vieillards ; et pas un sur dix des hommes de la tribu ne survécut pour voir le soleil reparaître au printemps. Ça, c’était une famine ! Mais il avait vu aussi des années d’abondance où ils ne savaient que faire de la viande, où les chiens repus et alourdis de graisse n’étaient bons à rien, où on laissait passer le gibier sans l’abattre, où les femmes étaient fécondes et les tentes bourdonnantes des cris des enfants mâles et femelles. C’est alors que les hommes bombaient la poitrine et que se réveillaient les vieilles querelles ; c’est alors qu’ils franchirent les montagnes du sud pour tuer les Pellys, et celles de l’ouest pour s’asseoir près des feux éteints des Tananas. Il se souvint, étant enfant, pendant une de ces années de cocagne, d’avoir vu un grand élan abattu par des loups. Zing-ha était couché avec lui dans la neige pour regarder – Zing-ha, qui devint le plus rusé des chasseurs et qui, plus tard, tomba dans un évent à travers la glace du Yukon. On le retrouva un mois après, raidi par la gelée et à moitié figé dans le glaçon, gardant l’attitude qu’il avait prise en essayant de sortir du trou.

Revenons à l’élan. Ce jour-là, Zing-ha et lui étaient allés jouer à la chasse à l’instar de leurs pères. Dans le lit du ruisseau,chat qui louche maykan alain gagnon francophonie ils trouvèrent la trace d’un grand élan, et celles de plusieurs loups. « Cest un élan moose ! cria Zing-ha, qui était plus vif à interpréter les signes, un vieux qui n’a pas pu suivre le troupeau. Les loups lui ont coupé la retraite pour l’isoler et ne le lâcheront plus ». C’était vrai ; c’était leur tactique habituelle. Jour et nuit, sans repos ni trêve, grondant sur ses talons, lui sautant au mufle, ils le harasseraient jusqu’au bout. Comme Zing-ha et lui sentaient croître en eux-mêmes la soif du sang ! La fin vaudrait la peine d’être vue.

D’un pied hardi, ils prirent la piste, et Koskoosh, si étourdi et inexpérimenté qu’il fût encore, aurait pu la suivre les yeux fermés, tant elle était large. Chaudement et de près ils poursuivaient la chasse, lisant la sombre tragédie fraîchement inscrite à chaque pas. Ils arrivèrent à un endroit où l’élan avait tenu tête à la harde. Sur une longueur triple de celle du corps d’un homme adulte, dans tous les sens, la neige avait été piétinée et soulevée. Au centre se voyaient les profondes empreintes de la bête aux sabots évasés et partout alentour les traces, plus légères, des pattes de loups. Une partie d’entre eux, pendant que les autres harcelaient la proie, s’étaient couchés à peu de distance pour se reposer. L’impression des corps allongés dans la neige était parfaitement nette et semblait toute récente. Un des loups, surpris par un bond désespéré de la bête, avait été piétiné à mort, comme en témoignaient quelques os bien nettoyés.

De nouveau, ils cessèrent de soulever leurs raquettes en arrivant à une seconde halte. Ici l’énorme animal avait soutenu une lutte à outrance. Deux fois, il avait été abattu, la neige l’attestait, et deux fois, après s’être débarrassé de ses assaillants, il s’était redressé sur ses pattes. Il y avait longtemps que celui-ci avait accompli sa tâche, et néanmoins il tenait encore à la vie. Zing-ha disait que c’était chose bien étrange qu’un élan, une fois abattu, eût pu se relever ; mais celui-ci l’avait certainement fait. Le shaman, quand on lui raconterait l’histoire, y verrait sans doute des pronostics merveilleux.

Une fois encore, ils s’arrêtèrent à un endroit où l’élan avait tenté de grimper la côte pour gagner la forêt. Mais ses ennemis l’avaient assailli par derrière, jusqu’à ce que, s’étant cabré et renversé sur eux, il en écrasât deux dans la neige profonde. Il était clair que la mise à mort était imminente, car les deux cadavres étaient intacts. Ils rencontrèrent encore, sans s’y arrêter, deux haltes peu distantes l’une de l’autre et qui avaient été brèves. Maintenant, la piste était rouge, et les vastes et nettes foulées du colosse étaient devenues courtes et maladroites. Puis ils entendaient les premiers bruits de la bataille, non pas le chœur à pleine voix de la poursuite, mais l’aboi bref et brisé indiquant le corps à corps, dent contre chair. Zing-ha se mit à ramper à contre-vent, le ventre dans la neige, et Koskoosh en fit autant, lui, le futur chef de la tribu. Ensemble ils écartèrent les branches basses d’un jeune sapin et regardèrent. Et ce qu’ils virent était la fin du drame. La scène, comme toutes les impressions de jeunesse, restait profondément gravée dans son esprit, et ses yeux morts la virent se dérouler aussi nettement que dans ce lointain passé. Koskoosh s’en étonna, car dans les jours qui avaient suivi, lorsqu’il était devenu meneur d’hommes et chef de Conseil, il avait accompli des exploits assez grands pour que son nom servît de malédiction dans la bouche des Pellys, sans parler du Blanc inconnu qu’il avait tué en combat singulier à coups de couteau.

Longtemps, il réfléchit aux jours de sa jeunesse, jusqu’à ce que, le feu ayant baissé, il sentît la morsure plus profonde du froid. Cette fois il y remit deux morceaux et évalua ce qui lui restait de bois. Si seulement Sitkeum-tou-ha s’était souvenue de son grand-père et en avait ramassé une grosse brassée, ses dernières heures auraient été plus longues. C’eût été facile. Mais elle avait toujours été une enfant négligente, et elle n’honorait plus ses ancêtres depuis que le Castor, petit-fils de Zing-ha, avait jeté les yeux sur elle. Bah ! qu’importait ? N’avait-il pas agi de même dans l’ardeur de son jeune âge ? Pendant un instant, il écouta le silence. Peut-être que le cœur de son fils s’amollirait et qu’il allait revenir avec les chiens chercher son vieux père, pour l’emmener avec le reste de la tribu vers le pays où couraient de nombreux caribous alourdis de graisse ? Il tendait les oreilles, son active cervelle un instant calmée. Pas un bruit, rien. Lui seul respirait au sein du grand silence. Il se sentait bien solitaire. Soudain !… Un frisson lui traversa le corps. Un son trop bien connu brisait le vide, un hurlement prolongé, et il venait de bien près. Alors, sous ses prunelles éteintes, se projeta la vision de l’élan, du vieil élan mâle, les flancs déchirés et sanglants, la crinière en désordre, les grands bois fourchus s’abaissant à ras du sol et se relevant brusquement jusqu’à la dernière minute. Il entrevit les formes grises et fuyantes de la horde, les yeux étincelants, les langues pendantes, les crocs couverts de bave. L’inexorable cercle sembla se resserrer et bientôt il n’y eut plus qu’un point noir au milieu de la neige foulée.

Un mufle froid lui poussa la joue, et à ce contact son âme rebondit dans le présent. Sa main s’élança vers le feu et en retira un tison enflammé. Provisoirement dominé par sa crainte héréditaire de l’homme, le fauve recula, en lançant vers ses pareils un appel prolongé ; ils y répondirent avidement, et le vieux fut bientôt enveloppé d’une ronde de bêtes grises à l’allure furtive, aux mâchoires écumantes. Il l’entendit se rétrécir autour de lui. Il agita frénétiquement sa torche, et les reniflements se muèrent en grognements, mais les brutes haletantes ne voulurent pas se disperser. Tantôt l’une, tantôt l’autre avançait le poitrail, puis l’arrière-train, mais aucune ne reculait. « À quoi bon s’accrocher à la vie ? » songea le vieux ; et il laissa tomber dans la neige son brandon, qui grésilla et s’éteignit. La harde grogna avec inquiétude, mais sans lâcher pied. La dernière halte du vieil élan repassa devant les yeux de Koskoosh, et il laissa lourdement tomber sa tête sur ses genoux. Qu’importait, après tout ? N’était-ce pas la loi de la vie ?

(Traduction, Louis Postif)

Jack London, né John Griffith Chaney le 12 janvier 1876 à San Francisco et mort le 22 novembre 1916 à Glenchat qui louche maykan alain gagnon francophonie Ellen, Californie, est un écrivain américain dont les thèmes de prédilection sont l’aventure et la nature sauvage.  Il a écrit L’Appel de la forêt et plus de cinquante autres nouvelles et romans connus. Il tire aussi de ses lectures et de sa propre vie de misère l’inspiration pour de nombreux ouvrages très engagés et à coloration socialiste, bien que cet aspect-là de son œuvre soit généralement négligé. Il a été l’un des premiers Américains à faire fortune dans la littérature. (Wikipédia)


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