Le téléphone, un récit de l’écrivain Guy Lalancette…

Le téléphone

Sur ma table de travail, le calendrier indique le mardi 15 décembre 1998. Je ne sais pas encore que dans quelques minutes ma viechat qui louche maykan alain gagnon francophonie basculera sur un coup de téléphone. Je déteste le téléphone. Chaque fois, sa sonnerie me trouble. Envahissement sauvage. Souvent, je ne réponds pas.
Il est 13 h 55. De la maison à la porte de ma classe, où je dois donner un cours à 14 h 10, il y a exactement huit minutes. Les bottes aux pieds, la parka sur le dos, je corrige un manuscrit que les maisons d’édition me refuseront une fois de plus. Vingt ans de refus polis : …votre manuscrit ne correspond malheureusement pas à  la ligne éditoriale de notre maison.  Depuis le temps, j’ai compris. Je ne suis pas à la hauteur, mais je résiste. Si je cède, je coule. Comment pourrais-je ne plus écrire ?
13 h 58, je suis debout au-dessus du clavier de mon ordi. Un verbe à remplacer, un doute aussi. J’ai encore quelques minutes devant moi. Le téléphone sonne. Merde ! J’ai tout perdu. Encore aujourd’hui, je ne sais pas pourquoi j’ai décroché. Une distraction ou plus sûrement l’envie furieuse de faire taire le monstre.
Au bout du fil, une voix calme et un peu rauque de fumeur. J’enregistre le nom : Jean-Yves Soucy, directeur littéraire chez VLB éditeur. À ma montre il est 13 h 59 et 15 secondes. Je sais que quelque chose d’unique est en train de se passer.   VLB éditeur comme un moulin emballé dans ma tête : je vois tourner ses grandes lettres au vent d’Alphonse Daudet dont le célèbre recueil occupe un coin de ma table de travail. Par-dessus tout cela, la voix continue de remplir mon silence de bouts de phrases brouillées « …publication de votre manuscrit… » pendant que je cherche à situer ce Soucy-là. Je connais le nom, mais je ne sais plus d’où. Il est maintenant plus de 14 h « …Salon du livre de Québec… » ; je comprends que chat qui louche maykan alain gagnon francophonieVLB veut publier mon dernier manuscrit. J’ai dû répondre quelque chose entre la félicité et l’urgence.
Je veux croire au conte, au rêve, à l’impossible. Ce sentiment aussi que cet instant-là de ma vie dérape, que je n’arriverai pas à m’arrêter au carrefour qui fonce sur moi à toute allure, je bafouille  « …mes élèves m’attendent… », plus que quarante secondes avant de devoir quitter. C’est l’accrochage. Je raccroche. Jean-Yves Soucy a promis qu’il me rappellera à 16 h.
Je ne me crois pas, je me déteste : j’ai fermé la ligne au nez de celui qui allait me donner accès à mon espoir le plus rêvé.  Un appel que j’attendais depuis vingt ans. Vingt ans de déceptions. Aucun cours, fût-il de théâtre, ne méritait une telle privation.
16 h 03, la sonnerie du téléphone : une symphonie.
Guy Lalancette
février 2011

Notice biographique

Né en 1948 à Girardville. Habite Chibougamau. Diplômes : Maîtrise en éducation (M.ED) Maîtrise en création littéraire (M.A). A enseigné l’expression dramatique pendant 30 ans. Publications chez VLB éditeur : Il ne faudra pas tuer Madeleine encore une fois (1999). Les yeux du père (2001), prix Roman Abitibi-Consol, finaliste au prix France-Québec. Un amour empoulaillé (2004) et Typo (2009), finaliste au prix France-Québec et au prix du Gouverneur général 2005. La conscience d’Éliah (2009), prix Roman Abitibi-Bowater, finaliste au prix des 5 continents de la francophonie 2010. Le bruit que fait la mort en tombant (2011), prix Récit du salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean 2011.
Lauréat des prix littéraires de Radio-Canada : Havre-les-Chiens, 2ème prix Récit 2007, publié dans la revue enRoute, Air Canada, avril 2008. Blou sued chouz, 2ème prix Récit 2008, publié dans la revue enRoute, Air Canada, avril 2009.

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6 Responses to Le téléphone, un récit de l’écrivain Guy Lalancette…

  1. c’est vrai que le téléphone peut nous paraître un instrument agressif ou une douce musique, selon ce qu’on attend du message ou du messager à l’autre bout du fil… quand on est amoureux, quand on a un être cher atteint de cancer, quand on a un enfant qui n’est pas rentré à 3h du matin…

    et mon entourage veut me convaincre de me doter d’un cellulaire. J’adore aussi bien le titre que la pochette de votre livre et tenterai d’aller me le procurer au Salon du livre de Québec.

    Je vous souhaite plein de belles symphonies pour 2012.

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    • Guy Lalancette dit :

      Merci Raynald. Bien sûr, il y a les appels qu’on espère, ceux qu’on redoute et les autres, les importuns surtout qui entrent dans notre intimité de fa¸¸con cavalavière. Mais il y a des bonheurs comme le téléphone du 15 déc. 1998 qui ne s’oublie pas.

      Bonne lecture de « Le bruit que fait la mort en tombant ». Je te perécise qu’il s’agit d’un premier récit celui-là, alors que mes autres livres sont des romans.

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  2. pierre patenaude dit :

    Bonjour,

    Monsieur Lalancette, vous ne me croirez pas, j’ai vécu ce récit.
    J’ai attendu quinze ans avant de recevoir CE téléphone. Je doutais être un écrivain, mais je refusais d’abdiquer.
    Un romancier avait un éditeur et des lecteurs.
    L’espoir me tenait debout. M’être tu était accepter l’insignifiance de mon ouvrage – j’aurais dit « œuvre », mais ces deux syllabes n’appartiennent qu’aux publiés.
    J’ai refusé ce constat. Ce coup de téléphone m’a sonné. J’ai imaginé la gloire, un prix à Paris, des royalties, des entrevues, des jalousies, une vie nouvelle. Et puis, le temps a passé. La maison d’édition a fermé boutique ou changé de propriétaire. Je me suis mis les pieds dans les plats. Tout est tombé à l’eau malgré ce contrat de 20 pages parlant de pilon et de pourcentage.
    Nous sommes des milliers comme ça, je pense. C’est pas un drame.
    C’est la vie que nous avons choisie.
    La chance me sourit
    Alain me publie
    Déjà six manuscrits
    Grâce à lui
    On me lit
    Ainsi
    Je vis
    pp

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    • Guy Lalancette dit :

      Salut Pierre. Je savais bien que je n’étais pas seul à avoir vécu ce type d’expérience. Merci pour ton témoignage. Content pour toi que les choses s’arrangent. Avec Alain et Dany, tu es en bonne main. Bonne continuité.

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  3. Sophie Torris dit :

    Guy,
    Mon petit doigt d’écrivaillon me dit que je vivrai ce récit moi aussi. Ça prendra tout ce temps peut-être, mais je veux le croire. Depuis Eliah, je suis une grande fan de tous tes mots. Heureuse de te retrouver toi aussi chez mon chat. Il est vraiment bien ce chat!

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