Une nouvelle de Jacques Girard…

La parole étouffée

La maison se cloître en fin de semaine, car le père est là.

Sylvie Marcoux et Jacques Girard au Salon du Livre

Lorsque je viens chercher mon ami, Luc, mes pas collent au seuil de la porte. J’étouffe les mots économisés de peur de déranger son père.

La douzaine de sœurs et frères disparaissent. Seule la mère demeure visible. En douceur, elle assure la liaison entre la présence et les absents.

Les filles se terrent dans leur chambre et lisent des yeux, se verrouillant les lèvres. Les plus jeunes des garçons les imitent ; les plus âgés s’inventent des sorties. Les emmurés sortent brièvement au moment des repas en famille. Une obligation comme la messe du dimanche.

La maison se tait et bat d’un cœur dur, impitoyable, sans concession ; un cœur pétri par l’intransigeance qui refuse l’évolution du monde et les changements engendrés par la Révolution tranquille.

L’homme déteste la musique. Le cinéma tue les yeux et sème la fausse vie. On perd du temps devant les nouveaux appareils de télévision.

L’homme ne vit que pour son travail en forêt, le seul endroit où un être humain peut s’épanouir. Le grand livre de la nature.

« Hors de la forêt point de salut », psalmodie avec ironie le fils aîné qui travaille dans un bureau. Depuis ce jour, le père a fait un trait sur ce fils indigne qui, de surcroît, se réfugie dans les livres et écrit des poèmes dans le journal local. Quelle colère de la part du maître des murs silencieux !

Ce fils exaucera ses vœux en partant avec un professeur de passage.

Deux fils travaillent dans les chantiers. Sans cet amour, sans cette passion qui dévore l’homme des arbres couchés. Sa considération équivaut à leur engouement. Le chef mesureur les traite comme des étrangers, pis que des inconnus, prétextant l’obligation d’ignorer les liens du sang. Son cœur est pourri comme les arbres que le comptable rejette la mort dans l’âme, telle une partie de son être.

La santé fragile du quatrième lui interdit le travail dans les exploitations forestières. Il n’a rien de lui. Le blâme tombe sur sa conjointe. Mon ami Luc, lui, refuse. Le réfractaire le défie ouvertement :

— Fuck le bois pourri,

— Fuck le bois couché,

— Fuck le bois en planches,

— Fuck le bois en madriers,

— Fuck le triste bois,

— Fuck le bois triste.

Le poème de sa révolte, il le crie sur la grand-rue à chaque arbre rencontré …

— Restez debout les arbres.

Est-ce une révolte passagère d’adolescent? Le père le croit. À tort.

Mon ami se confie et parle de ses projets, de sa vie.

Qu’il aimerait avoir un père comme le mien !

Qu’il aimerait chanter, écrire, vivre, tuer le silence, libérer les mots qui l’étouffent, qui le cloîtrent. Je l’écoute.

Ses yeux ressemblent à des caméras de télévision.

Deux grosses coupoles entendent des sons étrangers, un harmonica filtre les mots. Il n’est pas d’ici : il est d’ailleurs, Nelligan, Rimbaud, Baudelaire communiquent avec lui ; il fouille les mots, forge des images, bombarde Roberval d’incantations nocturnes. Ses amis s’appellent Ferré, Brel, Brassens et moi, silencieux.

Le poète se soûle, se grise et chante sa vie dans les tavernes et les bistrots.

Ses rares amis l’encouragent. Quitte à s’expatrier puisque c’est impossible de faire ce qu’il aime dans ce bled,
comme il dit.

L’ami nous fuit, le fils fuit la mère inquiète ; l’adolescent fuit la maison où est le père. Le père, c’est « lui ». Il ne dit jamais son père ou le père. C’est « lui », « lui », les dents serrées.

Le fuyard couche où il peut. Cette fuite dure toute la fin de semaine. Le révolté fuit le cloître.

Alors, la maison se mure. La mère barre le piano. Elle cache le tourne-disque. La télévision refroidit. Muette la radio.

Les chambres des enfants au premier étage se barricadent. On sort peu, sinon sur la pointe des pieds. On emprunte la porte d’en avant, évitant le père qui trône dans la cuisine, assis sur sa chaise branlante.

À la table, le père est servi le premier, puis les enfants qui passent rapidement. La mère dépose dans les fragiles assiettes des portions réduites. La mère se sert en dernier. La parole s’enlise dans le silence. La tablée évite le regard courroucé du maître de la maison silencieuse. Les enfants n’ont pas faim. Ils répondent aux questions du père brièvement, en hésitant, mal à l’aise. On préfère la faim à sa présence dévorante.

Le plancher cesse de craquer. Les usagers évitent les endroits où l’on sait que les planches grincent, se plaignent ou chantent.

Les parents s’abstiennent de venir. Les amis le savent.

On frappe à la porte pour des raisons majeures. La mortalité par exemple.

À Noël et au jour de l’An, la maison fête en silence, dans la crainte du père qui, pourtant, a déjà sorti et bu. Le père a épuré cette partie de sa vie. Classé cet épisode que l’on appelle la jeunesse. Classé et chassé dans la catégorie des mauvais moments.

Enterré. Comme le tyran enterre les siens. Comme le mari enterre sa femme. L’homme est grand, mince, sec ; ses traits sont aiguisés comme des pointes de flèche. Des yeux de braise…

Le patron donne des ordres et ne tolère pas la réplique. On le craint dans les chantiers.

Chez lui, même style. Le despote se rive à sa chaise, se berce et fume une pipe. Une sorte de torpeur hypnotique l’enveloppe. Endormi, prostré. Je l’avais vu une fois dans cet
état. Je le pensais mort …

Ce que souhaite mon ami. Il lui a déclaré la guerre. Le poète revient au bercail le dimanche. Avec prudence, le fuyard attend une heure. Alors, la maison s’ouvre. La maison s’ouvre à ses enfants. C’est le retour. La musique crie, les vers craquent le plancher. On entre, et les sons sortent. Les fils reviennent, les filles se libèrent de leur geôle. La table s’agrandit et la parole sort de son étouffement.

La maison enfante la mère.

Notice

Jacques Girard est né à Roberval.  Écrivain, journaliste, enseignant, il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits réflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes et bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres : Fragments de vie, Les Portiers de la nuit (d’où est tirée la présente nouvelle) et Des hot-dogs aux fruits de mer.

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