Un récit de Jacques Girard…

Le cimetière qui se meurt

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

L’été s’ébroue.  Les champs fument le matin, et les cultivateurs plantent leur pelle dans la terre dégourdie.  Le marchand de monuments fait alors le tour des villages qui cernent la ville où son cimetière public embrasse le trottoir.

Le commerçant livre les épitaphes des disparus au temps du froid.

Les campagnards connaissent son vieux camion rouge défraîchi.  Les hommes de la terre réparent les clôtures abîmées par la neige et le gel qui éjecte les poteaux hors de leur trou.  Le passage de ce matin éveille des souvenirs et creuse des plaies dans ces villages familiaux.  Les terriens inclinent la tête comme pour conjurer le mauvais sort.

Dans la boîte s’entassent les pierres tombales de leur chair.  Tout l’hiver, le fabricant d’épitaphes a travaillé dans son petit atelier.  Ses grosses mains ont gravé les noms et les dates dans la pierre de granit.  Des chiffres définitifs.

Au cimetière, le marchand remet les pierres tombales aux parents.  Le contrat de vente comprend l’installation.  Son fils et moi, nous l’accompagnons.  Je remplace Robert qui ne pouvait pas venir.  De la mortalité… dans sa famille.

Nous prenons place dans la boîte, assis sur les stèles.

Le camion rote et aboie dans les côtes qui conduisent à Saint-François.  Le moteur rend presque l’âme.  La vieille guimbarde avance péniblement et le conducteur pousse sur le volant.  Son visage rougit et une fumée bleue s’échappe dessous la boîte.  Le tuyau d’échappement fuit.  Elle s’infiltre entre les planches lâches et baigne la charge.  Comme dans un film d’horreur avec Boris Karloff.  Nous toussons, et avec des vieux bouts de linge, des « guenilles » dirait ma mère, nous chassons les rejets du moteur fatigué.

Quel spectacle !  Les automobilistes ferment les vitres.  Les campagnards lèvent les bras vers le ciel.  Est-ce du dépit ?  On ne sait pas trop.  En profitent-ils pour exorciser ce que représente le marchand de pierres tombales ?  Fort possible.  La religion de la terre.

Le marchand n’a pas leur sympathie.  C’est un homme dur, avare, qui exploite la dernière fatalité en usurier.  Il traite la mort sans compassion.  Comme son père.  Est-ce que son fils se conduira comme lui ?  Pour le moment, il s’amuse avec moi dans ce cimetière qui semble à son dernier soupir, à son ultime souffle.

Nous sommes trois jeunes.  Le troisième est décédé.  Nous regardons son épitaphe.  Nos yeux déchiffrent son nom et les dates de sa naissance et de sa mort.  Douze ans, comme nous.  Un taureau l’a écorné, piétiné, secoué comme un sac de paille.  Claude connaît l’histoire.  De la bouche de son père.

Le cœur me lève.  Pourtant la fumée s’est dissipée durant cette descente.  La mort n’a pas d’âge.  Les autres étaient âgés et certains très vieux.  Plusieurs pierres sont visibles et on lit les noms.  On s’interroge, on parle de la mort.  La mort, c’est la fin de la vie.  Pourquoi mourir à douze ans ?  Mourir avec des cheveux blancs, sans dents, nous semble normal.  La mort de ce jeune nous secoue, nous intrigue.  Comment ?  Pourquoi ?  Pourquoi lui ?

Ma main se pose sur son prénom.  Mes doigts s’immobilisent sur les années.  Incapables d’aller plus loin.  Paralysés.  Les épitaphes sont retenues par des sangles sales et l’une d’elles cache une partie de son nom.  On ne peut pas la lever de peur que le chargement se déplace et nous écrase.

Cette découverte me bouleverse.  Mon compagnon s’en aperçoit.  Lui semble immunisé contre le grand départ.  Est-ce de famille ?  Mon ami demeure de marbre, de glace.  Imperturbable comme la pierre.  Moi, je tremble, tressaille ; mon corps se secoue au même rythme que le camion.

Tout à coup, la carcasse du véhicule s’ébroue et s’écarte sur l’accotement.  Le moteur chauffe.  Le marchand peste, et on saute par terre.  Le père de Claude saisit le bidon d’eau attaché sur le côté d’une ridelle.  Il ouvre le capot et attend que le radiateur refroidisse avant de tourner le bouchon.  Son visage sue, et la colère rougit sa peau gercée.

Nous, on marche sur le bord de la route.  On ramasse des roches.

─ Va me chercher la paire de gants, crie le marchand à son fils.

Claude se dépêche, le regard bas.

Son père les enfile et enlève le bouchon.

Qu’est-ce qui va surgir de cette pièce de métal en ébullition ?  Une vapeur d’eau, comme quand la terre se réveille ?

Nous fuyons.  Le conducteur maugrée.  On regagne notre place avec des poignées de roches dans les mains.  Des petits cailloux.

Nous attendons en silence.  Le camion redémarre, traîne, puis reprend de la vitesse.  Le conducteur surveille l’aiguille de la température du moteur.  Son index pianote sur le tableau de bord.  L’aiguille revient dans la zone normale.

Je regarde cette scène dans les yeux explicatifs de mon compagnon.  Nous, on n’a pas d’auto.  Mon père voyage en bicycle ballon.

Le marchand s’allume une cigarette et tire à un point tel que la cabine s’enfume.

─ C’est correct, conclut alors Claude qui regagne son banc de granit.  Je l’imite.  Nos roches sont humides.

Alors nous jouons aux roches cachées.  On devine le nombre de zéro à cinq.  Le chargement a été partagé en deux, lui à droite, moi à gauche.  Approximativement douze pierres chacun.  On jouera dix coups.  Le plus près l’emporte.

Le gagnant fixe le nombre d’épitaphes en jeu.  Mon ami écrit les résultats sur un bout de papier avec un crayon de la longueur d’un mégot.  Qu’il tient au coin de ses lèvres.

La chance lui sourit.  Six épitaphes en deux mains.  Je n’ose pas miser trop haut.

─ T’as peur, me défie-t-il en riant.  On joue pour le « fun ».

Je gagne deux coups.  Cinq pierres passent dans mon cimetière.

Claude recouvre la main, décidé à reprendre le contrôle de la partie.  Perdre l’horripile.

On se meuble une banque de stèles.

Avec regret, la pierre du jeune garçon passe dans son lot.

J’écris cette histoire vivante et pense au roman Les Âmes mortes de Gogol.

─ Je te joue ton restant de cimetière, annonce le gagnant.

La partie prend fin lorsque je n’ai plus rien à perdre.  Plus de cimetière.  Le fils du fabricant jubile, comme son père quand la radio annonce les avis de décès.  Lorsque le glas sonne.

Le visage de mes parents s’étire alors.  Celui du marchand de monuments s’éclaire d’un étrange sourire de complicité avec la loi humaine de la vie et de la mort.

Le commerçant dresse ses comptes.  La mort, c’est de l’argent, de la vie.  On connaît ses expressions.

─ Tant de décès ce mois-icitte, pas beaucoup de défunts, un mois de misère, un mois pauvre en morts, ça ne meurt plus…

Vive le mois des morts.

Les murs de papier de la maison renvoient ses bilans.  Sa famille applaudit, maugrée, grogne, tout dépendant de la volonté divine.

Nous, on se tait.  Je trouve ça bizarre.  Je suis jeune et je ne comprends pas tout.

Mais, lorsque le mois souffre « d’un manque de morts », selon son expression, le marchand se venge sur son entourage.  Il bougonne, grogne, marmonne.  Sa famille, les locataires, les voisins, personne n’est épargné.

Il grogne comme en ce moment.  Le vieux bolide menace de s’évanouir, se lamente dans la côte qui n’en finit plus pour accéder à Saint-François-de-Sales.

─ On va en débarquer plusieurs icitte ; le camion va être moins chargé après, m’explique Claude.

Nous voici au cimetière.  Une femme fonce sur le camion dont les freins obéissent avec peine, avec bruit.

En larmes.  Le corps disloqué.  Allons-nous la percuter ?  Son mari l’empoigne à la dernière seconde.

─ Mon petit, crie-t-elle, mon petit Pierrot !

Notice biographique de Jacques Girard

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vieLes Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.

Notice biographique de Virginie Tanguay

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecVirginie Tanguay vit à Roberval, à proximité du lac Saint-Jean.  Elle peint depuis une vingtaine d’années.  Elle est près de la nature, de tout ce qui est vivant et elle est très à l’écoute de ses émotions qu’elle sait nous transmettre par les couleurs et les formes.  Elle a une prédilection pour l’aquarelle qui lui permet d’exprimer la douceur et la transparence, tout en demeurant énergique.  Rendre l’ambiance d’un lieu dans toute sa pureté est son objectif.  Ses œuvres laissent une grande place à la réflexion.  Les détails sont suggérés.  Son but est de faire rêver l’observateur, de le transporter dans un monde de vivacité et de fraîcheur, et elle l’atteint bien.  Elle est aussi chroniqueuse régulière au Chat Qui Louche.

Pour ceux qui veulent en voir ou en savoir davantage, son adresse courrielle :  tanguayaquarelle@hotmail.com et son blogue : virginietanguayaquarelle.space-blogs.com.  Vous pouvez vous procurer des œuvres originales, des reproductions, des œuvres sur commande, des cartes postales.

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