Mallarmé, une nouvelle de Jacques Girard…

Mallarmé

En dixième année,  j’eus un professeur de français fort singulier.chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec

Ex-militaire canadien  d’origine anglaise,  il  n’avait rien en commun avec les vieilles filles et les frères qui m’avaient enseigné pendant  mes jeunes années.  Il  était grand, sec, les cheveux roux toujours soigneusement  rejetés en arrière. Son visage régulier était  impassible  et son  sourire  se limitait à desserrer les lèvres, laissant voir deux belles rangées de dents blanches.  Une  fine moustache  à l’Errol Flynn contrastait avec son air austère. Un complet boutonné en tout temps ajoutait à son flegme.

Monsieur Francis s’exprimait sans accent particulier. Ce pédagogue très différent me plut d’emblée. Son  regard projetait un petit quelque chose d’énigmatique.

Les rapports avec  ses  élèves  ne  dépassaient pas  le cadre  de son  enseignement. Toutefois,  les étudiants  aux prises  avec  des  problèmes trouvaient en  lui une  oreille attentive et respectueuse.  Nous avions toutes les peines du monde à faire capituler sa froideur.

Dès que monsieur Francis nous lisait un texte, tout en lui changeait. Le regard s’enflammait, les  mains habituellement au garde-à-vous s’emportaient  et son corps se dépliait. La plus grande  modification résidait dans sa voix. Plutôt monocorde, et souvent soporifique, elle  se transformait,  épousait  les méandres  du texte  et se  mariait aux mots. Son registre vocal s’étendait  alors sur plusieurs octaves.

La première lecture qu’il fit d’un texte puisé dans notre manuel médusa notre horde estudiantine. Nous  nous regardâmes, ne sachant  quoi  penser.  Que  nous  réservait cette intonation aussi fraîche qu’inattendue ? Avait-il comme objectif  de  nous  prouver  qu’un  Anglais  pouvait  lire et, surtout,  rendre  justice à  un texte  français ?  Voulait-il nous épater  en ce début d’année scolaire ? Voulait-il nous montrer son goût pour la littérature ? Il  n’en fallait pas plus pour que monsieur Francis s’imposât comme un maître.

Mes cours préférés étaient l’histoire, la géographie et le français. Sous l’impulsion de monsieur Francis, cette dernière matière  prit  une  tout  autre  dimension.  Notre  manuel,  la célèbre  Méthode de composition française de Geslin et Laurence, devint mon livre de chevet. Je lisais et relisais les textes. J’appris par  cœur  mes  premiers rudiments de littérature dans  les deux  chapitres consacrés aux  lettres françaises et canadiennes-françaises. À la fin des années 50, on ne parlait pas encore de littérature québécoise.

« Prenez votre manuel à la page 145.  Le texte s’intitule Collision. C’est  un extrait  de  Ah! si… de  Boufflers,  un écrivain aimable de la fin du dix-huitième. »

Le silence se fit.

« Halte ! morbleu ! donc ! misérable ou  je vous brûle la cervelle », s’exclama monsieur Francis, méconnaissable.

Trois phrases plus loin, ses quelque  trente élèves voyaient passer par la fenêtre,  qui donnait sur le boulevard Saint-Joseph, deux voitures qui allaient se heurter. Notre instituteur prit une petite voix de femme tout apeurée.

« Arrêtez donc, postillon ! Vous allez tout briser ! »

Il imita le  conducteur, joua  du  fouet, mima   un bourgeois tiré de son sommeil par l’arrivée soudaine de ces deux équipages  au  beau  milieu de la nuit.  Nous vîmes la collision, nous entendîmes  les bruits quand les essieux se cassèrent,  lorsque les roues s’engagèrent et que les pièces volèrent.  Nous nous  recroquevillâmes  sur  nos  chaises  de peur d’être blessés par un objet perdu.

Comme les pauvres habitants de Flussentat, nous crûmes  la fin du monde  venue.  Monsieur Francis donna  la parole à tout le village. André Gide aurait applaudi une telle performance.  Nous restâmes sans voix.

Nous eûmes droit à  plusieurs prestations  du genre  au cours de cette merveilleuse année.  Notre maître de français ne faisait rien  comme les  autres. Il nous imposait subrepticement sa  passion   pour  les lettres. Ses  longues parenthèses en  littérature  m’enflammaient. Notre  horaire comportait une  période de  bibliothèque. Habilement, monsieur  Francis  devint  mon  guide.  Je  commençai à  lire autre chose que des Bob Morane.  Mon initiation à la poésie se fit dans les deux anthologies  de Van Bever et  Léautaud. J’avais du plaisir avec les mots et j’écrivis quelques poèmes.

Mon bonheur  souffrait de  ce que  j’entendais  dire sur son compte.  On racontait qu’il était cocu résigné. Sa femme, genre Eva  Gardner, était  volage et  le  trompait sans vergogne.  Dans une  petite ville, tout se sait.  Une  nuit, elle partit avec un autre  prof. Monsieur Francis termina  l’année, à ma plus grande joie. J’avais craint qu’il fût obligé de donner sa démission.

Son  attitude à notre égard  ne souffrit  pas de ses malheurs. L’enseignement du français et des  auteurs constituait un exutoire, pour  citer Flaubert. Durant  les vacances, il partit. Un  matin,   je me  rendis  compte que l’appartement  qu’il occupait, à quatre maisons de chez nous, n’avait plus de rideaux. Plusieurs boîtes embourbaient la galerie.

Je  revis monsieur  Francis  quelques  années plus tard dans un hôtel de Chicoutimi où il  était agréable de  prendre un verre. J’étudiais à l’École Normale. Ce soir-là, je réussis à lui avouer  l’influence  qu’il avait  eue  sur  ma  décision de m’orienter en lettres.

Monsieur Francis enseignait le français dans un cégep en banlieue de Québec et il jouissait d’un congé sabbatique, complétant  une maîtrise sur Mallarmé. J’eus un cours sur le poète de Brise marine.  Il  m’expliqua sa poésie symbolique, sa volonté de donner aux mots de la tribu un sens nouveau.

Mallarmé qui enseignait l’anglais…

Notice biographique

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres,Fragments de vieLes Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.

Advertisements

One Response to Mallarmé, une nouvelle de Jacques Girard…

  1. Luc Lavoie dit :

    Allo Jacques,
    Bravo !
    Quel beau portrait coloré vous avez fait de ce professeur qui a marqué et influencé vos premières lectures, la direction de votre carrière et votre initiation à la poésie. Un texte vivant, comme toujours, comme vous. Toute cette fougue et cette joie de vivre que vous transmettez dans vos récits et plus particulièrement dans celui-ci, se sent. Comme si nous y étions.
    Bravo encore une fois !
    -L-

    J’aime

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment ce contenu :