Le portier de la nuit… un récit de Jacques Girard….

Le portier de  la nuit

Je pénètre dans la nuit. Le portier s’appelle Rilke. Prénom  inusité sur lequel butent les clients. Plus facile de l’appeler le « portier ». Ses yeux étrangement clairs chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québeccoupent les ténèbres, comme un faisceau au laser.

Étrange portier à l’allure frêle. Quel contraste avec son prédécesseur qui obstruait la porte exiguë ! Et quelle pâleur ! Il fuit la lumière du jour.

« J’ai  un intérieur que j’ignorais. »  Voilà le mot de passe pour  franchir le seuil  de ce bar où se réfugient les noctambules après le last calls  dans les hôtels de Roberval. C’est le Bar de la Traversée de la nuit. L’obscurité s’étire. On vit en  sursis.  Sursis  de  la mémoire.  Mon auto  repose  à l’ombre du clocher de l’église. Dans le parc en  face,  une grosse  Amérindienne et  un Blanc à la bouche  vide se  roulent derrière  la haie de  cèdres qui entoure  le monument  des saints martyrs canadiens. Saint Jean de Brébeuf bénit leur union ardue, agitée dans cette nuit fiévreuse de juillet.

Un autre Amérindien cuve son  vin près de la galerie.  On  vit à tâtons  à l’intérieur. On vit l’un sur l’autre, dans  un accord fragile qu’entretient avec calme le portier. Cet employé intervient lorsque les gestes saccadés du jour reviennent en surface. Le veilleur, drapé d’un complet  noir, est vif. Il serpente  entre les tables. Quand la parole quitte le registre de  la nuit,  s’égare au  soleil,  s’enferme dans  le bureau, retrouve la cuisine, le portier arrive. Il convertit les mouvements de frustration, ouvre les poings fermés, change de direction les doigts pointés, détend les mâchoires crispées et occulte le sang des yeux colériques.

Dans  ce minuscule royaume, Blancs et Amérindiens cohabitent.  Dans les veines du gardien coule le sang de la nuit et des étoiles. Il efface de la main le passé, s’empare d’un mot et relance le bavardage. Le vigile parle de tout en général, avec art, sans parti pris. Il marie une Ford et une Pontiac, disserte sur  les  faiblesses de  Chrétien et  de Bouchard, et réconcilie les amours. Son aura assure  le sommeil des hommes ballonnés par la bière. Il lui suffit de passer pour calmer l’angoissé qui lutte contre les démons du quotidien, pour soulager l’éplorée dont le corps souffre de la blancheur de l’abandon. La sentinelle écroue ses clients dans la nuit, cette période de grandes douleurs salvatrices.

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Rilke

Rilke clame la nuit comme le poète dont  il  emprunte l’identité. N’est-il pas l’auteur du livre culte Les Cahiers  de Malte Laurids Brigge ? Est-ce un vulgaire usurpateur ce Rilke qui vante les vertus du vampirisme, de l’espace qui rétrécit, du safari intellectuel dans le désert  du temps ?  Je  le cerne dans son  retranchement.  Laisse au vestiaire du jour ce qui est au jour. Voilà Rilke en action. Sa  main délicate saisit le mot menaçant, avec une douceur rapide, avant qu’il n’atteigne les miroirs qui bornent le bistrot. Rilke règne dans ce Palais des glaces qui allongent les ténèbres.

Le portier crée un univers factice. Moi, je l’appelle Rilke et Rilke l’accepte. Je suis aussi portier.  À l’Hôtel Lasalle. Nous sommes de la même constellation hôtelière. L’homme refuse mon pourboire.

— Bienvenue chez toi, qu’il me dit avec révérence. Je te donne ma nuit.

Bref, Rilke intrigue. J’en sais peu sur lui. Tout ce que l’on dit, c’est qu’il est arrivé par une nuit troublée. Le portier était ivre, le patron était débordé et l’étranger lui a donné un coup de main.

— T’as déjà  travaillé dans  un  hôtel,  toi ?  lui a dit le patron de sa voix de centaure.

— Oui, si l’on veut.

Portier depuis. Très discret sur son  passé. Il  a donné comme  nom  Rilke Bélanger.  Il préfère  qu’on  l’appelle  le « portier » parce que  c’est moins embêtant.  Son  père  lui a donné ce prénom rarissime par amour pour le poète Rainer Maria Rilke. Mon fils s’appelle Maxime par sympathie pour Gorki. Quelles manières d’enseignant ! Comme moi. Il a souri lorsque je lui ai parlé de cette affinité.

Le portier voyage, mais il s’arrête au besoin. Il  dit que l’air du lac lui a refait une santé et… un porte-monnaie. Ce n’est pas mauvais le gîte et le couvert, en plus des gages.

Le portier se cache du soleil. Il souffre d’une maladie de la peau, à ce qu’il dit. Vous devriez lui voir les canines ! Une grande mèche de cheveux cache une plaque blanchâtre sur le front.  On  en  retrouve  d’autres sous  des  manchettes amples. Le géographe  de la nuit arpente  la grand-rue le matin, avant l’aurore. Il emprunte la rue du centre-ville, là où se dressent trois pierres tombales qui annoncent les produits d’un fabricant de monuments.  Ce cimetière publicitaire lui rappelle son enfance.

— Lorsque j’étais gamin, la fenêtre de  ma chambre s’ouvrait sur ces trois pierres, je lui confesse.

— Nous sommes frères de la Lune.

Nous sommes des frères. On a des affinités. Mais le portier met le jour entre nous et je le comprends. Je ne tiens pas à dépasser cette limite. Notre zone, c’est la nuit. chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecSon regard couvre le petit bar où s’entassent les piliers de la nuit. Le portier crée l’ombre pour les couples. Je l’écoute.

À ce  couple  aux  amours douloureuses, une  nuit Rimbaud-Verlaine. Le vieux, qui porte sans se lasser un chapeau et  mastique une  cigarette, s’appelle Prévert.  Apollinaire, c’est le patron.

Je lui présente mon ami. En plus d’être journaliste, il a publié Ma Nuit.

— Ton ami, c’est Antoine Blondin ?

— Excellent parallèle !

Cette Amérindienne belle à croquer dans sa vulgarité, teint cuivré, se transmue en Jeanne  Duval.

— Baudelaire en  serait  fou,  prétend  cet huissier  des lettres.

Lui opte plutôt pour une espèce de George Sand qui mène les hommes selon ses désirs. Il n’entend  pas souffrir comme Musset. Lamartine,  Vigny,  Michaud, Artaud. Nelligan, Miron et Apollinaire qui meublent son imaginaire. Brassens gratte sa guitare.

Le veilleur ouvre les nuits aux grands des mots.

« Toujours être  ivre ! De quoi ? De  vin, de  poésie,  de vertu ? Qu’importe. Pour échapper au lourd fardeau du temps qui vous accable, enivrez-vous », écrivait Baudelaire.

Le geôlier  parle des serrures  éphémères de l’amitié.

Mais sa Jeanne  ne m’intéresse pas. On s’enfonce dans les mots. On plaisante avec les voyelles sur le tableau noir.

Lorsque je quitte la nuit, l’horizon à  nouveau exhume de la terre. L’Amérindien ressuscite. Dans le parc, un vieil homme caresse les capucines de ses doigts rêches. Il déambule entre les plates-bandes, dessinant un demi-cercle imaginaire avec sa canne blanche.  Un chauffeur  l’attend  dans  une  vieille Buick indigo. Je reconnais un ancien maire de Roberval, qui rayonna sur toute la région. Un visionnaire. Les yeux me piquent.

Notice biographique

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecJacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres,Fragments de vieLes Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.

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