Les arracheurs de rêves, par Francesca Tremblay…

13 octobre 2016

Les arracheurs de rêvesalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

 Ils avaient des dents aiguisées et des mains aux longs doigts effilés qui se terminaient par d’abominables ongles noirs et acérés. Ils plongeaient dans les esprits pour nous prendre ce qui nous constituait. Après qu’ils soient passés, nul ne survivait, disait-on, car ils repartaient avec ce qui restait des consciences libres et heureuses. Ils sortaient de sous le lit, comme une ombre malfaisante, prête à étouffer le bien qui veillait en chaque enfant que nous étions, en chaque homme et femme que nous voulions devenir.

Ils voulaient nous faire croire que nous étions faibles et pauvres. Mais si nous l’étions, nous ne l’étions pas du cœur. Pas de l’âme. Nous vivions pour nous abandonner à l’amour, même si c’était parfois l’amour qui nous abandonnait. Ils étaient arrivés à nous faire douter que notre courage ne fût qu’un magicien perdu dans un royaume trop chaste et pourtant, cette force que nous avions de nous relever après maints coups durs de la vie nous appartenait. Elle était ancrée solidement dans les mots que nous chuchotions au fin fond des geôles. On voulait nous enlever notre foi. Mais Dieu était en chacun de nous, faisant battre cette chair qui retenait nos os de s’effondrer.

Et quand à coup de massacres ils ont voulu nous faire croire que nous n’existions pas, nous ne nous sommes pas résignés. Main dans la main, nous avons tous marché vers ceux, qui nous miraient de leur mépris. Ceux qui nous épiaient jalousement. Nulle arme ne saurait détruire cette intégrité que nous avions. Les gens disparaissent, mais la vérité était contagieuse et se répandait jusqu’à celui qui voulait savoir. Chez celui qui voulait réellement comprendre. Et nous savions que l’amour naissait des cœurs purs. Que nous avions en chacun de nous un nid fécond pour créer des jours nouveaux et une rage pour défendre la lumière qui nous éclairait. Les cavernes n’étaient plus sombres avec les discours des gens qui avaient vu et racontaient le soleil.

Vivre n’était pas seulement respirer, c’était aussi être fait d’espoir. Souhaiter changer les choses pour rapprocher chaque être de l’évanescente quête personnelle.

Quand l’arracheur de rêves vola mon cœur encore chaud d’avoir vécu, je compris qu’autre chose se débattait pour vivre. Alors qu’il se délectait de ce coriace repas qui lui glissait entre les mains, une lumière remplit mes yeux qui se refermaient. L’arracheur de rêves ne vit pas que, du haut des airs, nous le regardions faire. Et je compris qu’ils ne pourraient jamais, tous autant qu’ils étaient, nous faire croire que nous ne pouvions changer le monde. Car la vraie liberté n’était ni la vie ni la mort. C’était nous. Nous qui avions réalisé de petits et grands exploits, et les autres qui continuaient, peuplant les rues de leurs convictions. Le passage des arracheurs de rêves dans nos vies nous avait fait prendre conscience de la chance de pouvoir nous exprimer, simplement.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecLa vérité est une source si pure que le corps ne saurait la toucher, que l’esprit ne saurait la connaître. C’est ce qui nous lie au divin, et nous nous battions pour la garder intacte. Comment ? En nous tenant debout quand les dents ont transpercé notre chair. En ne passant pas sous silence l’injustice faite et en réclamant haut et fort qu’ensemble NOUS SOYONS.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieEn 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la création– poésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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La magie des mots, par Francesca Tremblay…

2 mai 2015

L’arbre à bulles

Il y a ce lac, cet arbre d’eau, et moi. Il donne l’impression de flotter au-dessus des chat qui louche maykan alain gagnon francophonievagues, mais en fait, ce sont ses larges racines qui le maintiennent au niveau de l’eau. Le sentier d’aigues-marines, qui apaisent les eaux de ce lac, me donne accès à ce refuge. Chaque fois que j’arpente cette voie de pierres fines, je fredonne un air vieux comme le soleil pour rendre légères les pensées qui défilent. Je suspends aux branches de cet arbre mes plus belles. C’est ce que font toutes les fées. J’y accroche des bulles qui tournoient autour de moi et dont la lumière vrille les fragiles prunelles des animaux curieux. Elles font miroiter des souvenirs et font éclore des sourires sur le visage de mes sœurs.

Jadis, les arbres d’eau aussi appelés arbre à bulles avaient la noble tâche d’aider les navigateurs et de les préserver du danger par temps de brouillards. C’est quand les hommes ont cessé d’avoir des pensées heureuses et lumineuses à suspendre à leurs branches qu’ils ont arrêté de les cultiver. Ils ont semé des phares qui eux aussi mourront.

Toutes les fées n’ont pas d’ailes. En fait, mes pieds doivent encore fouler le sol pour m’imprégner de la Terre. De son énergie. Gravir les rocs pour sentir sa force et nager parmi les poissons pour m’imprégner de sa sensibilité, de son inspiration.

Le lac qui héberge mon arbre d’eau se meut lorsque j’y agite ma main, car aussitôt voilà que les koïs attirés par le bruit arrivent en grand nombre. Ces poissons gigantesques sont pleins de douceur ; ils dessinent des taches orange et blanches derrière les pupilles de ce lac qui voit grand. Je me glisse auprès d’eux et ils m’accueillent comme si j’étais l’une des leurs. Ils m’invitent à les suivre. Je m’agrippe à la nageoire dorsale d’un de ces géants tandis que ses nageoires pectorales balaient l’eau comme les ailes des grands oiseaux.

La Lune éclaire ce grand ballet silencieux de doux rayons beiges. Le poisson me fait entrevoir ce monde qui l’entoure. Nous nageons entre les ronces des arbres d’eau, glissant dans les trous noirs comme l’animal au fond d’un terrier. Et soudain, nous ressortons sous le regard d’une Lune médusée. Nous rencontrons au passage des loutres colossales, aux dents longues comme des sabres. Leurs jeux me laissent perplexe et je suis heureuse que mon compagnon déjoue aussi facilement leurs ruses afin de semer ce clan aux dents redoutables.   Nous atteignons enfin l’autre rive.

Je le remercie d’un baiser et le laisse s’en aller.

Je quitte ce lac pour atteindre le rivage où le désert de vertes landes ondoie au gré d’une brise éternelle. Devant moi, une silhouette lumineuse me tend la main. Je la reconnais. La Lune me fait grâce d’un merveilleux sourire. Son visage ne me semble plus aussi rond, alors que tout son corps est devenu cette magnifique femme. C’est exactement la même chose avec les étoiles. Lorsqu’elles atterrissent sur la terre ferme, elles n’ont plus cette allure sphérique et commune. Mais la Lune demeure la plus particulière et, à mon avis, la plus gracieuse de toutes. Elle est beaucoup plus près de nous et, en l’occurrence, à l’écoute de nos confidences.

Elle me tend un présent. Ce sont des ailes. Des ailes légères, mais prêtes pour les grands voyages. Comme celle des papillons de nuit. C’est pour lui rendre visite qu’elle me souffle à l’oreille. Quand une fée a des ailes, c’est que la Lune lui en a fait cadeau, afin qu’elle la visite à son tour au-delà des nuages. Sa lumière est attirante pour celles qui, comme moi, aiment tout ce qui brille. Par contre, avec ces ailes viennent de grandes responsabilités. Je dois veiller sur ceux et celles qui n’ont pas cette chance.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieGrâce à mes ailes, je suis revenue à mon arbre d’eau par la voie des airs, cette fois. Et dans une bulle rose, j’ai protégé ce souvenir. Accrochée à la plus haute branche, la bulle tournoyait et brillait si fort que mon arbre s’est mis à ballotter comme par jour de grand vent. À la surface de l’eau éclataient de gros bouillons qui firent déguerpir mes amis les koïs. Et j’entendis des craquements qui me firent penser au pire. Mais en fait, c’étaient les racines de mon arbre qui se détachaient du sol vaseux et que je voyais apparaître à la surface de l’eau. Puis tout à coup, les bouillons et les tremblements s’apaisèrent. Doucement, mon arbre s’éloignait de moi et dérivait vers le large, emportant mes lumières avec lui. Mes bulles. Mes souvenirs…

D’un battement d’ailes, j’aurais pu le rattraper ! Mais je compris qu’il ne m’avait jamais appartenu. Tandis qu’il allait partager à d’autres les bonheurs que j’avais vécus, j’arpenterais à mon tour cette Terre pour découvrir que je ne sais rien, avant d’aller rejoindre au-delà du ciel, mon amie la Lune.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieEn 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la création– poésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


La magie des mots, par Francesca Tremblay…

17 avril 2015

La vie avait un goût de fraise et chocolat…

Nous n’avions pas pensé qu’elle irait aussi loin. Du fin fond des retranchements de son âme, elle s’était extirpée. Elle avaitchat qui louche maykan alain gagnon francophonie
refait surface et nous faisait grâce d’un sourire énigmatique. La jeune silencieuse avait mille secrets à dévoiler, mais commençait, ce matin-là, par le secret qui nous attirait le plus. Qui nous tourmentait. Elle avait emprunté à la Mona Lisa, sur le livre d’art de la bibliothèque de l’école, cet air de femme mystérieuse. Elle, qui ne levait jamais les yeux sur l’univers qui l’entourait, portait maintenant son regard sur nous quatre qui épiions le moindre de ses gestes.

Il faut se le dire, la jeune femme ne nous laissait pas beaucoup de chances. Nous étions quatre petits bourdons s’agglomérant autour de cette fleur prête à être cueillie et du haut de nos treize ans, gamins que nous étions, nous ne savions comment attirer sur nous ne serait-ce qu’un de ses regards de velours. Juchés sur les tabourets du comptoir, commandant notre deuxième milkshake, nous lancions des œillades enamourées vers la belle Lolita qui portait bien la queue de cheval. En sirotant notre récompense des chauds jours d’été, nous nous lancions des défis à relever et nos arguments bidon étaient accentués de bonnes tapes dans le dos pour exciter notre jeune testostérone. Des défis du genre : le premier à lui adresser la parole. Le premier à la raccompagner jusqu’à chez-elle. Et la crème de la crème, le premier à l’inviter à danser un slow chez Bigband Bar. Même si nous ne pouvions pas aller dans ce club, rêver ne nous coûtait pas la peau des fesses ! Mais chaque fois, nous nous dégonflions et, lorsque nous terminions notre dernier milkshake à la fraise ou au chocolat, nous détalions sur nos bécanes, avec le regret de ne pas avoir osé et la poussière du gravier qui dissimulait l’enseigne de notre resto préféré que nous quittions.

Et un jour, une chose étrange se produisit. Elle nous regarda avec ce sourire énigmatique et un peu coquin qui commençait à poindre sur son visage couleur fleur de vanille. Des quatre intrépides que nous étions, nous nous transformâmes en statues de sel, qui, de surcroit, auraient été dévastées par la vague. Moment fatidique. Lequel de nous quatre elle allait choisir ?

Jean était le plus grand et le chef de notre bande. Un beau prospect pour une fille qui cherche un garçon pour sa beauté, mais pas pour une vie de famille.

Peter était le plus grassouillet, mais le plus charitable. On pouvait compter sur lui pour nous sortir du pétrin, et Dieu savait comment nous savions nous y enliser. Maman disait même que nous avions beaucoup de talent.

Timmy était roux à cause de sa mère irlandaise et de son père écossais ! Les plus vieux de l’école le tabassaient à cause de cette couleur et il se faisait appeler « Poils de Carottes ». Il était un peu espiègle et tourmenté…

Moi, je me prénommais Philippe. Pas trop petit, mais pas très grand non plus. Cheveux bruns, yeux bruns. J’aimais faire des coups, je tirais bien de la fronde et je gagnais souvent aux billes.

Chacun pourrait faire un bon parti.

Alors qu’elle se dirigeait vers nous, notre cœur cessa de battre. Nous étions devenus, en l’espace de quelques instants, de dangereux adversaires. Je me voyais étrangler Peter avec une clé de bras que mon père m’avait enseignée.   Ou encore, casser le nez à Jean, si grand et si beau, pour le dévisager. Je me suis même imaginé ridiculiser Timmy en le traitant de tache de rouille et en lui baissant son pantalon devant elle. Je voulais triompher de mes rivaux pour qu’elle me choisisse !

D’un coup de pied, je fis pivoter le tabouret pour faire face au comptoir, fuir ce regard. Je faisais l’indépendant. Alors que j’entendais le son de ses pas dans mon dos, je sus qu’elle se dirigeait toujours vers nous quand, soudain, je n’entendis plus rien. Du coin de l’œil, je la vis sauter au cou de Jimmy qui venait d’entrer dans le resto. Lui, c’était le chef d’une vraie bande de motards avec blouson de cuir et sourire fendant. Elle ne riait plus, il l’embrassait à pleine bouche ! Il faut dire que Marilyne avait 19 ans et qu’elle était le fantasme de tous les gars de notre âge…

Et là, mes potes ont respiré de nouveau.

— Ça a passé à un cheveu ! s’exclama Peter. Je crois que mon cœur s’est emballé parce que j’ai entendu une sorte de grondement sourd !

— Gros balourd ! lança, Timmy. C’est ton estomac qui a fait ce boucan…

— Ouais, c’était près. Si Jimmy n’était pas arrivé, je suis certain qu’elle venait vers moi, affirma Jean en peignant ses cheveux saturés de brillantine volée à son père. Comment as-tu pu te retourner si vite, Phil ?

En soupirant, je répondis :

— Si elle s’était adressée à nous, les gars, ça aurait pu être dangereux !

— Et pourquoi ? me demandèrent-ils à l’unisson.

— Pour rien… dis-je en faisant pivoter de nouveau mon tabouret pour appuyer mes coudes sur la surface du comptoir et balancer mes pieds paresseusement.

Derrière la vitrine du restaurant, je vis la belle Marilyne chevaucher la superbe moto de ce Jimmy à la noix. Ils partirent tous deux dans un raffut terrible. Et seulement là, je compris qu’une fille ne valait pas la peine que je me brouille avec mes potes.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieCet été-là fut le dernier de nos étés à nous amuser. L’école avait recommencé si vite et les années ont passé. J’ai rencontré une merveilleuse femme qui est devenue la mienne et j’ai eu trois beaux enfants. Mais parfois, nostalgique, il m’arrive de retourner à ce petit resto et y commander un lait frappé au comptoir. Dès les premières saveurs, je me souviens de la belle Marilyne et de mes potes. Combien la vie était bonne quand elle avait un goût de fraise ou de chocolat.

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chat qui louche maykan alain gagnon francophonieEn 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la création– poésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.

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La magie des mots, par Francesca Tremblay…

10 janvier 2015

Sous un rideau de saules…

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La Forêt de Fontainebleau (1867) de Narcisse Diaz de la Peña

Ces temps-ci, j’affectionnais beaucoup ces balades que je faisais sur les berges de la rivière et chaque fois que le temps me le permettait, j’atteignais cette saulaie que je croyais imprégnée de magie. Les passants devaient ressentir le même émoi puisque les sentiers étaient fréquemment empruntés, malgré la saison tardive. Un couple âgé fit une halte sur le ponceau et observait les envoûtants remous de l’eau à cet endroit. Assise sur un banc, sous les branches frivoles d’un saule, je me surpris à rêvasser à propos de l’amour. Vous occupiez donc toutes mes pensées.

Un rossignol cherchait désespérément un vers sous cette terre qui gelait et moi, je cherchais les mots pour vous aborder. L’amour c’était attendre que cette vie passe pour que dans l’autre vous me rencontriez.

Pour que vous ouvriez les bras quand vous me verriez. Pour que vous posiez vos lèvres sur les miennes sans avoir peur de ce que diraient ces autres qui épiaient. Pour que vous puissiez dire : « Je suis libre d’aimer qui je veux ! » et que cet amour ne vous effaroucherait guère. Peut-être était-ce foncer vers l’inconnu et raconter de l’étincelle dans les yeux le secret de la vie ?

L’amour, ce serait attendre que vous acceptiez d’aimer la personne que j’étais parce que je savais très bien qu’il me faudrait du courage et de la patience pour continuer d’espérer. L’amour, ce serait de tomber vers le ciel tandis que le monde était à l’envers. Ce serait ouvrir son âme à des jours meilleurs et la nourrir de beauté.

Ce serait aussi nager sur les vagues immenses tout en s’enlaçant sur la plage. Et compter les nuages en effeuillant les marguerites de nos couronnes. Ça serait sans doute apprivoiser la tempête quand celle-ci gronderait. Ce serait aimer le silence des cœurs qui battent des ailes à deux.

L’amour serait de reconnaître derrière le miroir, la femme que je suis. Et traverser le vôtre pour commencer la vie.

L’amour, au fond, serait votre main dans la mienne. Et que toutes ces certitudes s’effondrent.

Derrière les immenses montagnes, le soleil s’en alla dormir. Il se mit à faire froid et un frisson fit naître en moi le désir de partir. Tandis que les derniers rayons de cet astre heureux effleuraient la peau de mon visage, la rivière en contrebas murmurait dans l’ombre. Je quittai ce banc trop grand et je traversai le rideau de feuilles jaunes qui se garnissaient de cire à l’approche de l’automne. Retroussant le collet de mon coupe-vent, mains dans les poches, j’arpentai le même sentier pour revenir à la maison, ne rencontrant nulle autre solitude que la mienne.

Hélas, je n’ai pas trouvé les mots pour vous aborder. Cependant, j’ai trouvé les couleurs pour vous peindre en lettre d’amour. Dans ce tableau que je composai, il y avait cette rivière pour nous y baigner. Vos yeux s’animaient dans des éclats de rire que partageaient les soleils d’été et l’ombrage des saules penchés dessinait des nids de porcelaine pour accueillir vos lectures. Et il y avait, bien sûr, ce banc. Ce banc où je vous ai rencontrée. Où tout a commencé.

En pleine nuit, je suivis le sentier bordé de lanternes et je revins dans cette saulaie. Sur ce banc, à votre attention, je déposai le tableau emballé d’un papier brun et avec pour seule couleur les lettres en rouge de votre nom. Lorsque vous le verrez, oserez-vous déballer ce présent ? Oserez-vous le contempler et vous voir comme je vous vois ? Je l’espérais. Et avant de m’en retourner sur le sentier, une brise légère se leva. Leurs longues branches dans le vent, les saules me firent le serment de vous révéler ce que je n’avais osé peindre. N’étaient-ils pas seigneurs de l’endroit et de leurs ravissants parfums, n’avaient-ils pas fait se réunir deux personnes que leur présence avait émues ? Alors que le soleil ouvrait les yeux sur un jour nouveau, sous un rideau de saules se cachait un tableau qui vous attendait.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieEn 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la création– poésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.

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La magie des mots, par Francesca Tremblay…

27 décembre 2014

Le flocon de neige

 Il était une fois, un flocon de neige qui descendit du ciel…

 Un soir de décembre, quelques jours après le Saint Anniversaire, la neige tombait chat qui louche maykan alain gagnon francophonie lentement sur les toits des maisons et des voitures, faisant ombrage à la lumière qui s’efforçait de rappeler aux passants le chemin à suivre pour rentrer chez eux. Les immenses flocons tombaient comme dans une boule de verre que l’on aurait secouée dans tous les sens, semant une tempête silencieuse.

 Je me souviens de cette nuit comme si c’était hier. Le grand pin aux cocottes gelées caressait de ces longues branches aux plumes vertes les carreaux de ma fenêtre givrée. La solitude avait coutume de me faire frissonner et j’observais avec envie les voisins festoyer en famille. Je n’étais plus toute jeune, mais je persistais à croire en cette étoile qui brillait tout là-haut, derrière les ciels bas d’une nuit enneigée. Le cœur rempli d’espoir et de folie, j’avais fait un souhait étrange. En regardant le ciel, mon cœur s’emballa juste à la pensée d’avoir été mère. Mon vœu était d’autant plus impossible qu’absurde, puisqu’à mon âge, on ne pense plus au temps que l’on a devant soi. On pense plutôt à celui qui nous a filé si vite entre les doigts. Je demandai à ce bon vieux bonhomme barbu, qui la veille était descendu du ciel, un cadeau qui ne se place hélas pas sous le sapin. Un cadeau qui apaiserait mes tremblements d’un sourire. Cet enfant que je n’avais jamais eu… Ah oui ! J’ai prié aussi fort que pouvaient l’être les verres de whiskey de mon Irlandais de mari, Dieu ait son âme ! Et je me surpris à rire de moi. « Quelle folle ! fis-je, agenouillée à la fenêtre, mains jointes pour prier. Un enfant qui tomberait du ciel ! » En me relevant, la chanson de mes vieux os me rappela que la seule chose que j’avais gagnée avec les années, c’était de l’âge.

 Mon défunt mari et moi n’avions pas eu la chance de voir une marmaille pleine d’espérance et de joie descendre quatre à quatre les escaliers, lors des matins de Noël, afin de déballer ces cadeaux que nous n’achetions en fait que pour remplir ce vide autour de nous.

 Soudain, un bruit me fit revenir à la réalité. On frappait à ma porte. Hésitante, je refermai les pans de mon peignoir et j’allai tout de même vérifier. Quelle ne fut pas ma surprise de voir derrière cette porte un garçon emmitouflé dans une épaisse pèlerine grise !

 chat qui louche maykan alain gagnon francophonieJe jetai un coup d’œil aux alentours, pour voir si quelqu’un l’accompagnait, mais il semblait seul. Son visage était blanc comme le lait et ses joues rouges comme les pommes en automne. Il ne semblait pas frigorifié et j’en fus étonnée, car cette nuit-là, la fumée des cheminées dansait très bas sur nos têtes. Sur la galerie et les marches d’escalier, il n’y avait ni traces de pas ni l’ombre d’un père ou d’une mère. Cet enfant devait avoir été abandonné et errait dans les rues, à chercher quelque chose à se mettre sous la dent. Quelle horreur ! Un enfant ne devait pas avoir à emprunter de tels chemins de vie. Entendre miauler les chats errants sur le pas de ma porte pour quêter une arête de poisson me retournait, inutile de dire comment je me sentais devant cet enfant qui venait de nulle part. Je le pressai d’entrer et refermai la porte derrière lui.

 Comme il était beau ce petit ange qui me regardait. Ses grands yeux bleus me fixaient comme si le ciel avait choisi cette couleur parce qu’il l’avait regardé, lui aussi. Il semblait voir très loin en moi. Ce regard étincelant me fit croire que l’âme de ce garçon était bien plus vieille que je ne le croyais. Presque aussi vieille que le monde lui-même. Émerveillée, un sourire naquit sur mes lèvres.

 Je lui apportai une couverture pour apaiser la morsure du froid. Lorsque je revins avec la courtepointe de ma mère, sa petite bouche vermeille me gratifia d’un merveilleux sourire.

 Je l’aidai à se dévêtir. Quand je fis choir son capuchon, de blancs cheveux hirsutes apparurent. Quel drôle de couleur pour un enfant qui ne devait pas avoir plus de cinq ans ! Assis près du foyer, je lui posai un tas de questions qui restèrent, malgré mon insistance, sans réponses. Il continuait de me regarder. Ses courts cheveux blancs, ébouriffés, le rendaient adorable. J’ai bien vu qu’il ne comprenait pas un traitre mot de ce que je lui disais ! Soudain, son attention fut détournée. Médusé, il observait les décorations de Noël qui scintillaient, passant du rouge au bleu et du rose au jaune. Dans le but de lui délier la langue, et pensant bien faire, tandis qu’il scrutait les petits soldats accrochés aux branches du sapin, je lui préparai quelques bons biscuits faits la veille et un grand verre de lait chaud. Il devait mourir de faim. J’avais été bête de ne pas y avoir songé plus tôt.

 Lorsque je revins au salon avec le plateau de victuailles, je fus étonnée de constater son absence. Je l’appelai dans toutes les pièces de la maison en le surnommant : « garçon », puisque son prénom m’était inconnu. Aucune trace du petit bonhomme. Peut-être était-il reparti ? En ouvrant la porte, je ne perçus que l’épais tapis de neige.

 Le vide en moi me hurlait sa présence à nouveau.

 Lorsque je me suis assise à la place qu’il occupait quelques instants plus tôt, je constatai que mes pantoufles étaient humides. Mes pieds barbotaient dans une flaque d’eau. Je me souviens d’avoir levé les yeux vers le plafond pour découvrir la provenance de cette eau. Je ne trouvai pas de réponses à l’existence de cette mare près du foyer. Jusqu’à il y a quelques années. La réponse m’apparut alors aussi évidente que le nez au milieu de la figure.

 Aujourd’hui, le vieux pin gratte toujours à la fenêtre de ma chambre, comme un chat à la porte pour entrer. Alors que ma vie s’achève, chaque Noël, je pense encore à cet enfant qui est entré dans ma vie. Je crois que l’on exauça mon vœu ce soir-là. Je crois aussi avoir rencontré le plus magnifique flocon de mon existence et, depuis, le souvenir de son sourire me réchauffe l’âme.

 Il était apparu dans ma vie, un soir de décembre, tel un brin de neige qui se dépose chat qui louche maykan alain gagnon francophoniesur le bout du nez. Sans prévenir. La magie de Noël a su raviver ce cœur qui n’avait pas aimé depuis des années. Je souhaite, à tous ceux qui espèrent, un tel instant de magie, aussi fugace peut-il être. Les cœurs sont plus tendres lorsqu’à la vie on demande.

 Cette nuit-là, étendue sur le grand lit, la vieille femme fit un dernier souhait.

Tandis que les étoiles brillaient dans le firmament, ses paupières se fermèrent à jamais.

Il était une fois deux flocons de neige qui s’élevèrent vers le ciel, prenant la route qui mène vers l’éternel.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

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Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.

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