Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

9 janvier 2013

Les sauvages ordinaires et la richesse

« Quand le naturel l’emporte sur la culture, cela donne un sauvage ; quand la culture l’emporte sur le naturel, cela donne un pédant.  L’exact équilibre du naturel et de la culture produit l’honnête homme. »  Confucius

Le vieux sage chinois du VIe siècle avant Jésus-Christ répartissait là l’humanité en trois catégories dont il semble, à regarder nos sociétés, que la première soit en passe de prendre le dessus sur les deux autres, réduites désormais à la portion congrue.  Encore faut-il bien préciser, pour éviter toute ambiguïté, que l’honnête homme dont parle Confucius, ce n’est pas celui que n’inquiètera jamais la Commission Charbonneau, mais cet idéal, d’abord de la Renaissance, puis des Lumières qui reprenait l’idéal grec de l’homme kalos kagathos, « beau et bon ».  Évidemment beau et bon dans son âme et son intelligence, qu’alliez-vous donc penser, égarés que vous êtes par la réputation des Grecs ?

De ces trois catégories, celle des pédants est pratiquement en voie d’extinction, car pour être pédant, il faut au moins avoir quelques connaissances un peu hors du commun puisqu’on veut, justement, épater le commun.  Celles de nos contemporains qui pourraient mériter ce qualificatif semblent se rétrécir année après année, l’école et les médias contribuant résolument à cet amenuisement.  La pédanterie a, de nos jours, complètement changé de sens.  Nul n’est pédant parce qu’il connaît le nom de tous les animateurs dynamiques qui sourient plus ou moins vrai sur tous les réseaux de télé en animant des shows débiles, ou parce qu’il connaît le nombre de buts comptés par tel ou tel la saison dernière.  En vérité, on est désormais pédant lorsqu’on sait qui était saint Jean-Baptiste ou qu’on ne croit pas pouvoir voir la Russie depuis l’Alaska, comme une certaine inénarrable candidate américaine s’en disait naguère capable.

Et je sais de quoi je parle, moi qui ai mis fin à ma carrière d’enseignant parce que je commençais à voir de la haine, oui, de la haine, dans les yeux de certains étudiants à qui je voulais, quelle idée !, apprendre quelque chose qu’ils n’auraient trouvé ni dans les médias ni dans l’air du temps.

Le complot involontaire

De cet état des choses humaines, en ce début de l’an 2013, nul n’est nommément responsable, pas même la finance ou les méchantes multinationales.  Certes, elles y sont l’une et les autres pour beaucoup, puisqu’un ignorant est toujours le meilleur acheteur, surtout dans le domaine culturel.  Mais si elles ont leur part de responsabilités dans l’ignorance galopante qui nous submerge, c’est sans concertation, sans décision claire et franche en ce sens.  Si complot il y a, c’est plutôt celui des circonstances, pente fatale, biais funeste qu’insensiblement a pris notre civilisation.

Seule notre lâcheté ou notre indifférence donnent raison à ces soi-disant lucides qui prétendent que cette évolution est inévitable, qu’elle est conduite par l’épreuve des faits et qu’il faut, par exemple, réduire davantage encore nos misérables états, déjà confits en impuissance, pour que ceux qui nous tiennent par le portefeuille aient pleine licence de nous dominer encore plus.  La liberté n’est plus que celle d’exploiter sans entraves ni freins.  Et l’on veut nous faire croire que du bien-être, de la connaissance, de la culture, de l’art même naîtront tout naturellement de cette bride lâchée.

Car nous sommes bien à l’ère orwellienne des paradoxes présentés comme des évidences, des pétitions de principe assimilées à des faits, des idéologies données pour réalités indépassables.

En ces temps de fêtes où l’on fait des bilans et où des résolutions se prennent, il est également coutume d’épingler les bourdes, les erreurs et les ridicules des gens des médias tels que les médias eux-mêmes les ont enregistrés pour nous en faire complaisamment rire.  Mon blooper à moi, pour cette fin d’année, est attribuable à une journaliste de Radio-Canada, déclarant sans rire, et je cite textuellement, car ce genre de choses ne saurait s’inventer, que tel site Internet s’est donné pour but de « démocratiser la consommation, un rabais à la fois ».  Je ne savais pas que la consommation était un sport d’élite et demandait donc à être démocratisée.  Il me semble, au contraire, que la porte close qu’on veut ainsi défoncer est déjà démesurément ouverte et que vouloir démocratiser la consommation, c’est un peu comme vouloir diviniser Dieu ou rendre la culture de masse plus accessible : on appelle ça voler au secours de la victoire.

Et la résistance passive

Heureusement, on assiste à la résistance passive des populations ; au moins de celles des pays riches qui ne veulent plus travailler comme le répète constamment Lucien Bouchard, tout simplement parce qu’elles ne veulent pas engraisser encore par leur travail ceux qui sont déjà gras dur ; parce qu’elles ne veulent pas, non plus, payer un prix extravagant pour les dettes qu’on les a presque forcées de faire, comme une maladie vénérienne incurable dont on paierait presque toute une vie le bref instant de plaisir qui nous l’a fait contracter.  Certains biens, en effet, présentés comme indispensables, mais surtout rendus irrésistibles par la publicité, atteignent leur date de péremption avant même qu’on ait fini de les payer.  La jouissance est d’autant plus courte que le prix à payer en est durable.

Peut-être qu’à force de démocratisation, la machine économico-médiatico-politique qui broie les individus va devoir ralentir ou même s’arrêter, faute de consommateurs pour la faire tourner : chômeurs, faillis, licenciés, dégraissés de tous les pays n’auront même plus besoin de s’unir pour mettre cette civilisation à bas, comme les prolétaires d’autrefois rameutés par Marx et Engels.  Il leur suffira d’être ce qu’ils sont et d’être de plus en plus nombreux à l’être pour que la branche du crédit et de la consommation, sans laquelle notre société n’aurait plus d’assise, se retrouve complètement sciée.  Par ceux qui nous avaient installés dessus !

J’entends dans tout cela comme un concert de casseroles qui poserait les questions des étudiants et de ceux, dont je suis, qui les ont appuyés : qui, au juste, devrait faire sa juste part ?

Et surtout, qu’entend-on par « créer de la richesse » ?  Et qu’est-ce donc, pour nous, que la « richesse » ?

S’il est des questions qu’on peut, à bon droit, dire « de civilisation », c’est bien celles-là.

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (1997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.  De plus, il vient de publier Apophtegmes et rancœurs, un recueil d’aphorismes, aux Éditions Le Chat Qui Louche.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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