Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

23 janvier 2013

Confidences et proclamation

Même si je m’étais juré, en commençant cette collaboration régulière avec Le Chat qui louche, de ne jamais devenir trop personnel, de ne jamais faire de confidence sur ma vie, je me permettrai ici une dérogation, puisque, comme on va voir, ce personnel-là est aussi, en bonne partie, public.  N’est-il pas d’ailleurs question de théâtre et le théâtre n’est-il pas le lieu par excellence où le personnel s’infléchit en public alors que le corps de l’acteur devient visiblement celui du personnage ?

Ainsi donc, ma vie a été particulièrement touchée par le théâtre au cours des derniers mois.  Le Théâtre CRI a d’abord, cet automne, adapté — et avec quel bonheur ! — quelques-unes de mes nouvelles au théâtre.  Puis, en ce début d’année, on m’a demandé, à moi qui ne suis pas comédien, de monter sur la scène et de « représenter » ou simplement « présenter » puisqu’il ne s’agissait que de lire à haute voix, la « proclamation » ci-dessous.

Elle m’a été, en quelque sorte commandée par la comédienne Sophie Cadieux pour la pièce Les mutants, création collective que sa troupe du Théâtre de la banquette arrière promène ces temps-ci aux quatre coins du Québec.  Recommandé par Stéphane Boivin de La Rubrique, j’ai donc eu le redoutable honneur de succéder, entre autres, à Dany Laferrière et Vincent Marissal, qui avaient fait la même chose à Montréal, puisque le principe de cette création qui porte sur l’évolution du Québec et son état actuel consiste à inviter quelqu’un du « public » au sens large à venir parler ou lire sur le même sujet, dix minutes sur la scène.  Dans chaque ville, c’est une personne différente et le 11 janvier, à la Salle Pierrette-Gaudreault, ce fut moi.

Et comme j’avais commencé cette intervention par une confidence, je vous la fais à nouveau ici : cette année, pour la première fois, en me présentant ses vœux, mon fils m’a qualifié d’« ancêtre ». Voici donc, après l’ouverture des guillemets imaginaires que vous aurez soin de refermer en sortant du texte :

Proclamation de l’ancêtre sur la vieillesse et l’histoire

Le temps est une invention de l’industrie horlogère suisse.  Je veux dire par là que seuls les humains le connaissent : les animaux ne savent que les saisons et la température, et dans l’univers en expansion que nous décrivent les astrophysiciens, le temps, c’est de l’espace.

L’homme est donc responsable du temps, il devrait savoir s’en occuper, ne pas le dissoudre ou l’éparpiller, ne pas le réduire ni l’accélérer, comme nous le faisons sans cesse, notamment avec la communication maladive des réseaux sociaux, des tweets et des cellulaires.

Le philosophe américain Henry David Thoreau, qui, soit dit en passant, est le père de la désobéissance civile, disait : « On ne peut pas tuer le temps sans blesser l’éternité. »

En tuant le temps dans toutes sortes d’activités futiles auxquelles nous accordons une importance démesurée, nous blessons effectivement l’éternité, c’est-à-dire que nous pervertissons le rapport naturel que nous devrions avoir avec elle, justement parce que nous ne sommes pas éternels.

C’est précisément, en effet, parce qu’il est précaire, transitoire et que sa date de péremption est toujours très rapprochée, que l’être humain devrait tutoyer l’éternité.  N’est-elle pas la couleur de nos rêves, de nos désirs, de nos extases même ?

Le sens de la vie, quand nous lui en trouvons un, n’est-il pas, toujours, le rapport que chacun d’entre nous entretient avec l’éternité ?  La religion, l’art, la démocratie, la famille sont autant d’institutions qui ont rapport à l’éternité parce que toutes, elles se fondent sur une certaine idée du sacré et que toutes impliquent la communauté de l’espèce humaine.  Au-delà des institutions qui les fixent, le sacré, l’art, l’amour, je ne vois pas grand-chose d’autre pour dilater le temps et lui donner des airs d’éternité, surtout pas la réussite économique, car le propre de cette réussite-là, c’est de ne s’arrêter jamais, de n’être jamais satisfaite, de précipiter stupidement le rythme du temps.  La seule véritable réussite, c’est la postérité : Darwin l’avait déjà dit, dans son domaine.

L’athée que je suis croit dur comme fer que la seule vie éternelle qui nous soit accessible, c’est en tant qu’espèce, en tant que groupe, en tant que collectivité.  À partir de la relation particulière à l’autre que le sacré, l’art, l’amour sont seuls capables d’instituer.

Je remonterai plus loin dans l’histoire, jusqu’à ces Grecs qui, contrairement à nous, pensaient que l’humain est sans cesse perfectible, sans cesse en devenir, jamais achevé.  Ils ont inventé le théâtre en même temps que la démocratie et les deux participaient de la même célébration rituelle de l’éternité de la communauté.  Le sacré, pour eux qui s’étaient imaginé des dieux presque ridiculement humains pour mieux s’en débarrasser, le sacré, c’était, au fond, l’éternité des rapports humains, l’éternité de l’entre-nous.

Moi qui pratique la littérature, je sais qu’elle est le lieu de l’autre, elle aussi : on écrit toujours dans les œuvres de ceux qui vous ont précédé, on rencontre la voix et les rêves des morts qu’on admire au détour de chaque phrase qu’on écrit.  Et on espère bien soi-même qu’un jeune écrivain encore à naître va un jour réactiver un de nos modestes petits travaux.

On n’est soi-même dans ce qu’on a de plus intime, de plus personnel, que par les autres, grâce aux autres, parfois contre eux, mais toujours en eux, dans l’espace qu’ils ouvrent et où ils nous accueillent.

René Lévesque  disait cela, en l’inversant, quand il déclarait : « C’est en étant soi-même que l’on est universel. » Je dirais, quant à moi, c’est en se voulant universel, qu’on est soi-même.

Mais qu’est-ce qui a changé, maintenant, depuis votre naissance ou, mieux, votre adolescence ?  Qu’est-ce qui a peu à peu rendu vaine l’éducation, impuissant l’enseignement.

Ce qui a changé, c’est qu’on nous a convaincus collectivement que plus rien, justement ne changerait jamais, sauf, bien entendu, les gadgets auxquels est rivée notre vie quotidienne et les pratiques en forme de drogue qu’ils permettent et même qu’ils imposent.  C’est ainsi que les riches deviendront de plus en plus monstrueusement riches, les pauvres de plus en plus pauvres et la classe moyenne de plus en plus laminée entre les deux, condamnée à devenir pauvre si elle ne veut pas devenir riche.

Ce qui a changé, c’est une mutation profonde de l’espèce humaine dont on voit clairement l’émergence si on la replonge dans l’histoire longue.  L’humanité, en effet, s’est d’abord organisée en fonction de lois qu’elle voulait penser divines, puis elle s’est peu à peu efforcée d’instituer des lois qui soient strictement humaines.  Elle ne connaît plus désormais que les lois du marché, c’est-à-dire l’état des choses.  L’économie fait foi de tout, c’est le mantra que nous répétons sans cesse et qui nous rend incultes.

La culture que vous représentez, tous ensemble dans cette salle de classe, ce n’est pas la somme, toujours dérisoire, de ce que je sais, c’est l’immensité de ce que je veux savoir.  Tant que je veux savoir du nouveau qui n’est pas le détail sordide des tabloïds ou le croustillant de la télé populiste, tant que je veux apprendre et découvrir, je suis jeune.  Si je ne veux rien savoir, si je ne veux plus rien savoir des autres et du monde, si je ne veux plus rien savoir du passé, si je crois que tout est dit, vécu, éprouvé ; si je crois que le monde n’obéit qu’aux lois du marché et si je pense que ce sont des lois quasi divines qu’il faut respecter, je suis vieux, presque mort, quel que soit mon âge.

Au Québec, comme partout dans cet Occident assoupi dans son confort et ses spectacles délétères, nous étions devenus un peuple de vieux.

Mais à l’automne 2011 — comme dans quelques endroits de l’Occident — avec les indignés, et surtout au printemps 2012 — comme nulle part ailleurs en Occident — avec les étudiants et ceux qui les ont suivis, nous avons pris un coup de jeune, nous avons repris des couleurs, rouge sang qui bat, rouge passion qui anime, rouge curiosité dévorante.

Avec ces jeunes de tous âges, nous nous sommes remis à croire que le destin de l’humanité n’est pas écrit une fois pour toutes.  Que rien ne nous oblige à continuer à faire des steppettes sur place, comme des somnambules, entre corrompus et lucides, Bonhommes Sept Heures et jovialistes, réactionnaires et béats New Age.

Dans le théâtre de la rue, les jeunes nous ont rendu l’éternité.

À nous, maintenant, d’en faire bon usage.

Jean-Pierre VIDAL

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (1997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.  De plus, il vient de publier Apophtegmes et rancœurs, un recueil d’aphorismes, aux Éditions Le Chat Qui Louche.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

9 janvier 2013

Les sauvages ordinaires et la richesse

« Quand le naturel l’emporte sur la culture, cela donne un sauvage ; quand la culture l’emporte sur le naturel, cela donne un pédant.  L’exact équilibre du naturel et de la culture produit l’honnête homme. »  Confucius

Le vieux sage chinois du VIe siècle avant Jésus-Christ répartissait là l’humanité en trois catégories dont il semble, à regarder nos sociétés, que la première soit en passe de prendre le dessus sur les deux autres, réduites désormais à la portion congrue.  Encore faut-il bien préciser, pour éviter toute ambiguïté, que l’honnête homme dont parle Confucius, ce n’est pas celui que n’inquiètera jamais la Commission Charbonneau, mais cet idéal, d’abord de la Renaissance, puis des Lumières qui reprenait l’idéal grec de l’homme kalos kagathos, « beau et bon ».  Évidemment beau et bon dans son âme et son intelligence, qu’alliez-vous donc penser, égarés que vous êtes par la réputation des Grecs ?

De ces trois catégories, celle des pédants est pratiquement en voie d’extinction, car pour être pédant, il faut au moins avoir quelques connaissances un peu hors du commun puisqu’on veut, justement, épater le commun.  Celles de nos contemporains qui pourraient mériter ce qualificatif semblent se rétrécir année après année, l’école et les médias contribuant résolument à cet amenuisement.  La pédanterie a, de nos jours, complètement changé de sens.  Nul n’est pédant parce qu’il connaît le nom de tous les animateurs dynamiques qui sourient plus ou moins vrai sur tous les réseaux de télé en animant des shows débiles, ou parce qu’il connaît le nombre de buts comptés par tel ou tel la saison dernière.  En vérité, on est désormais pédant lorsqu’on sait qui était saint Jean-Baptiste ou qu’on ne croit pas pouvoir voir la Russie depuis l’Alaska, comme une certaine inénarrable candidate américaine s’en disait naguère capable.

Et je sais de quoi je parle, moi qui ai mis fin à ma carrière d’enseignant parce que je commençais à voir de la haine, oui, de la haine, dans les yeux de certains étudiants à qui je voulais, quelle idée !, apprendre quelque chose qu’ils n’auraient trouvé ni dans les médias ni dans l’air du temps.

Le complot involontaire

De cet état des choses humaines, en ce début de l’an 2013, nul n’est nommément responsable, pas même la finance ou les méchantes multinationales.  Certes, elles y sont l’une et les autres pour beaucoup, puisqu’un ignorant est toujours le meilleur acheteur, surtout dans le domaine culturel.  Mais si elles ont leur part de responsabilités dans l’ignorance galopante qui nous submerge, c’est sans concertation, sans décision claire et franche en ce sens.  Si complot il y a, c’est plutôt celui des circonstances, pente fatale, biais funeste qu’insensiblement a pris notre civilisation.

Seule notre lâcheté ou notre indifférence donnent raison à ces soi-disant lucides qui prétendent que cette évolution est inévitable, qu’elle est conduite par l’épreuve des faits et qu’il faut, par exemple, réduire davantage encore nos misérables états, déjà confits en impuissance, pour que ceux qui nous tiennent par le portefeuille aient pleine licence de nous dominer encore plus.  La liberté n’est plus que celle d’exploiter sans entraves ni freins.  Et l’on veut nous faire croire que du bien-être, de la connaissance, de la culture, de l’art même naîtront tout naturellement de cette bride lâchée.

Car nous sommes bien à l’ère orwellienne des paradoxes présentés comme des évidences, des pétitions de principe assimilées à des faits, des idéologies données pour réalités indépassables.

En ces temps de fêtes où l’on fait des bilans et où des résolutions se prennent, il est également coutume d’épingler les bourdes, les erreurs et les ridicules des gens des médias tels que les médias eux-mêmes les ont enregistrés pour nous en faire complaisamment rire.  Mon blooper à moi, pour cette fin d’année, est attribuable à une journaliste de Radio-Canada, déclarant sans rire, et je cite textuellement, car ce genre de choses ne saurait s’inventer, que tel site Internet s’est donné pour but de « démocratiser la consommation, un rabais à la fois ».  Je ne savais pas que la consommation était un sport d’élite et demandait donc à être démocratisée.  Il me semble, au contraire, que la porte close qu’on veut ainsi défoncer est déjà démesurément ouverte et que vouloir démocratiser la consommation, c’est un peu comme vouloir diviniser Dieu ou rendre la culture de masse plus accessible : on appelle ça voler au secours de la victoire.

Et la résistance passive

Heureusement, on assiste à la résistance passive des populations ; au moins de celles des pays riches qui ne veulent plus travailler comme le répète constamment Lucien Bouchard, tout simplement parce qu’elles ne veulent pas engraisser encore par leur travail ceux qui sont déjà gras dur ; parce qu’elles ne veulent pas, non plus, payer un prix extravagant pour les dettes qu’on les a presque forcées de faire, comme une maladie vénérienne incurable dont on paierait presque toute une vie le bref instant de plaisir qui nous l’a fait contracter.  Certains biens, en effet, présentés comme indispensables, mais surtout rendus irrésistibles par la publicité, atteignent leur date de péremption avant même qu’on ait fini de les payer.  La jouissance est d’autant plus courte que le prix à payer en est durable.

Peut-être qu’à force de démocratisation, la machine économico-médiatico-politique qui broie les individus va devoir ralentir ou même s’arrêter, faute de consommateurs pour la faire tourner : chômeurs, faillis, licenciés, dégraissés de tous les pays n’auront même plus besoin de s’unir pour mettre cette civilisation à bas, comme les prolétaires d’autrefois rameutés par Marx et Engels.  Il leur suffira d’être ce qu’ils sont et d’être de plus en plus nombreux à l’être pour que la branche du crédit et de la consommation, sans laquelle notre société n’aurait plus d’assise, se retrouve complètement sciée.  Par ceux qui nous avaient installés dessus !

J’entends dans tout cela comme un concert de casseroles qui poserait les questions des étudiants et de ceux, dont je suis, qui les ont appuyés : qui, au juste, devrait faire sa juste part ?

Et surtout, qu’entend-on par « créer de la richesse » ?  Et qu’est-ce donc, pour nous, que la « richesse » ?

S’il est des questions qu’on peut, à bon droit, dire « de civilisation », c’est bien celles-là.

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (1997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.  De plus, il vient de publier Apophtegmes et rancœurs, un recueil d’aphorismes, aux Éditions Le Chat Qui Louche.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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