De Maupassant, de Schopenhauer… par Frédéric Gagnon

Des idées et des Livres

De Maupassant, de Schopenhauer et de quelques considérations scandaleuses…

Publié pour la première fois en 1885, Bel-Ami de Maupassant est un roman réaliste qui nous révèle les dessous du journalisme, de la politique et du capitalisme dans le Paris de la seconde moitié du XIXe siècle.

Frédéric Gagnon

 

Le personnage principal s’appelle Georges Duroy.  C’est lui, le Bel-Ami.   C’est un jeune homme pauvre, un ancien sous-officier.  Monté dans la métropole pour faire fortune, il travaille au bureau des chemins de fer du Nord et gagne un salaire de crève-la-faim.  Mais dès le chapitre premier, un hasard heureux se manifeste en la personne de Forestier, un ancien compagnon d’armes devenu journaliste.  Constatant l’impécuniosité de Duroy, Forestier décide de le prendre sous son aile.  Duroy deviendra ainsi reporter, chef des échos et enfin rédacteur politique à La Vie française, journal qui appartient à M. Walter, juif déjà fortuné qui deviendra cinquante fois millionnaire grâce à une transaction frauduleuse.

L’intérêt du roman repose en grande partie sur la carrière fulgurante de Bel-Ami, qui n’hésitera pas à se servir des hommes et des femmes dans une course qui le conduira au sommet de l’ordre social.  Ce personnage sans vergogne est une bête parfaitement adaptée aux tropiques d’un univers où tout s’achète, où tout se vend.  Georges Duroy est un égoïste, il ignore les remords et les conflits moraux ; c’est un monstre de désir, talentueux mais sans profondeur d’esprit ; il appartient à cette race qui obtient toujours les faveurs des femmes, de toutes les femmes.  Cette dernière remarque semblera peut-être odieuse ; ce qu’il faut savoir, c’est que Maupassant était grand lecteur de Schopenhauer, philosophe allemand qui publia en 1819 un ouvrage considérable, Le Monde comme volonté et comme représentation.  Or Schopenhauer soutient que l’univers entier est la manifestation d’une force désirante, qu’il nomme volonté, volonté

Guy de Maupassant

qui est une mais qui subit l’illusion de sa multiplicité dans le jeu des phénomènes.  La volonté étant donc l’essence de tout ce qui est, chacun dans ce monde (aussi bien l’homme qu’un arbre ou un animal) recherche les conditions optimales de sa propre existence, ce qui ne manque pas d’engendrer, vous l’aurez deviné, une lutte universelle dans laquelle sont engagés tous les individus.  Seul échappe à ce sort, qui se répète d’une génération à l’autre, le génie.  C’est là une personne singulière chez qui l’intellect l’emporte sur les forces instinctives, alors que normalement l’intellect est au service des instincts.  Saisi par la vision d’une Idée (eh oui ! Schopenhauer n’en était pas à un vice près, ce cher antimoderne croyait aux Idées de Platon), le génie enfante des œuvres qui font toute la grandeur de la culture humaine.  Mais si l’apport de cet être d’exception est inestimable, force est de constater que l’empire exclusif de l’intellect sur sa personne est contraire aux lois de la nature.  En fait, si le but de l’existence (comme le croient les darwinistes) était la seule survie, il faudrait admettre que ceux dont les facultés servent de puissants désirs sont de loin supérieurs au grand artiste qu’animent des visions transcendantes : le calculateur d’un entendement certain joue parfaitement son rôle dans cette tragi-comédie écrite d’avance que l’on nomme vie sociale.  Or voilà, Georges Duroy est dépourvu de toute grandeur morale ; mais il est ingénieux et doué d’un vouloir ferme, il sait tirer profit de circonstances et d’aléas dans lesquels, rétrospectivement, on voit un destin ; et la femme, sans doute si proche de la vie parce qu’elle donne la vie, cédera invariablement devant un tel individu, alors que son instinct l’éloigne de l’homme génial.

Ces considérations sur les rapports entre les sexes choqueront sans doute certains lecteurs.  Aux objections que l’on serait tenté de formuler,

Schopenhauer

j’opposerai ceci : répondez-moi en toute sincérité et dites-moi si ce ne sont pas les volontaires, et non les imaginatifs, les penseurs, qui ont le plus de succès auprès des dames.  Un réaliste, je n’en doute pas, admettra que nos motivations amoureuses sont souvent fort primitives.  Une jeune fille est excitée par la force d’un homme, puis elle lui trouve du génie ; un jouvenceau admire la beauté d’une femme, puis il croit lui trouver des vertus.  Voilà le genre de méprises dont les moralistes et les auteurs comiques pourront nourrir leur œuvre durant l’éternité.   Point de vue cynique, pensez-vous ?  Ne serait-ce pas celui de ce vieux Darwin dont la modernité vante sans cesse la théorie ?  En tout cas, c’est là une conception du sexe qui rejoint Maupassant et son philosophe préféré ; toutefois mon but, dans mes chroniques, n’est pas de convaincre, mais de susciter la réflexion.  Je vous l’ai déjà dit, je suis à peu près convaincu que nous sommes plongés dans un profond sommeil, un sommeil métaphysique.  Or je mise sur cette idée que l’interrogation passionnée des grands auteurs peut nous mettre sur le chemin de notre éveil.  Je crois, cependant, que leurs œuvres, même celles des plus grands, ne sont pas la Voie, mais le doigt qui nous indique la voie à suivre : à nous de savoir lire les signes.  Il va sans dire que les conclusions d’un Schopenhauer ou d’un Maupassant sont contestables, mais ce sont là des esprits d’une immense profondeur : on gagne toujours à les fréquenter.  Enfin, il ne faudrait pas passer sous silence ce fait que Guy de Maupassant est non seulement un fin observateur, mais également un très grand écrivain.  On ne louera jamais assez son style.  Sa phrase est généralement courte, souvent incisive ; en quelques traits, il nous permet de saisir un personnage, une situation.  Modèle d’économie, l’écriture classique de Maupassant ressemble aux mouvements gracieux de naïades qui dansent au-dessus du néant.  Légèreté et profondeur, tel serait le maître-mot de cet auteur (ce qui n’est pas sans rappeler Mozart).  Tout est si violent et immoral dans Bel-Ami, et pourtant tout est si aérien, si lumineux par la grâce d’une voix dont le chant est l’un des plus purs de la littérature française.  Il faut lire Maupassant, se pénétrer de ses phrases, et comprendre que le style n’est pas une vaine ornementation, mais une pensée singulière qui rayonne et vit en chacun de ses éléments.

Bel-Ami est une œuvre forte, une œuvre belle.  Guy de Maupassant nous montre la vie telle qu’elle est, et non telle qu’on la souhaiterait.  C’est en ce sens un maître, tout comme ce philosophe allemand qu’il admirait.

*

On retrouve Bel-Ami dans plusieurs collections de poche.  On peut se le procurer pour la somme modique de 3,95$ chez Pocket.

Les amateurs de cinéma seront sans doute heureux d’apprendre que Bel-Ami vient de faire l’objet d’une adaptation, aux États-Unis, mettant en vedette Uma Thurman (sortie prévue en 2011).

À ceux qui désireraient s’initier à la pensée de Schopenhauer, je ne saurais trop conseiller un recueil de textes intitulé Esthétique et métaphysique, paru dans la collection du Livre de Poche.  On retrouve, par ailleurs, Le Monde comme volonté et comme représentation chez Quadrige / PUF et, en deux tomes, dans la collection Folio Essais.

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