La félinité : un texte de Clémence Tombereau…

(Clémence Tombereau nous présente un texte comme je les aime : sensible, sans sensiblerie… Une auteure à suivre.  A.G.)

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Clémence Tombereau

La félinité

Il a la bonne idée d’être noir. Son échine est lasse, des caresses et des coups. Son pelage miteux imite sans le vouloir le plus parfait ouvrage d’un bon taxidermiste. Il a l’air empaillé et, pourtant, il ondule, la démarche féminine, le giron et le flanc bien dessinés malgré sa maigreur.

Il est altier, comme le veut sa race. La vieillesse le salit et l’abîme, mais une distinction toute royale se glisse dans chacun de ses gestes. Ses yeux dorés inspectent les jambes humaines, se faufilent soyeusement dans les moindres détails.

Il erre. Émet de sa voix éraillée quelques appels désespérés ; lui-même ne croit plus trop à ce désespoir-là. Il sait. Il sait bien qu’une âme charitable – peut-être la vieille veuve moins humaine que lui, peut-être la fillette amoureuse des chats – viendra lui proposer quelques restes d’agapes. C’est son lot quotidien. Faire la quête. Une quête bien peu glorieuse.

Ses pattes tremblent. Des courbatures, ou plutôt des rhumatismes. Comme les humains. Ses moustaches trop rares l’aiguillent laborieusement vers des lieux plus douillets. Il gèle.  Ses poils lui tricotent une insuffisante pelisse. Il sait où s’abriter. Dans les couloirs d’immeubles, où un coup de pied bien placé lui éclatera les côtes – il court moins vite qu’avant. Sous une voiture encore chaude, tous les sens aux aguets, craintif d’un mortel démarrage.

Aujourd’hui, le voilà devant le pas de leur porte. Il va bientôt crever. Cependant, il attend la sortie du petit qui part pour l’école. Il fait le chemin seul depuis qu’il a grandi. Le chat affûte ses griffes, passe une patte molle derrière son oreille ébréchée.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec Il repense à sa vie. Sa vie douce et chaude,  lovée dans un appartement de luxe. Les meilleures croquettes. Les plus douces caresses. Quelle hypocrisie ! Il repense à ce jour où le fils de famille a désiré un chien. L’appartement, tout d’un coup, trop petit. Le chat, tout d’un coup, trop vieux. Un peu moins d’argent aussi. Aujourd’hui, c’est la crise. Il n’a rien vu venir (comme le gosse dans peu de temps). On l’a mis dans une caisse, puis dans une voiture. Il croyait – quel naïf ! – qu’on l’emmenait encore chez le docteur des chats. En pleine route de campagne, ils se sont arrêtés, dans l’ombre d’un soir méchant. Ils ont sorti la caisse. Ils ont sorti le chat, lui ont laissé trois croquettes, sont repartis en trombe.

Dans quelques minutes l’enfant  portera sur son visage les stigmates de la vengeance. Rien de juste ici. Seulement de la vie, comme elle se plait à être.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto.  Elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper : http://clemencedumper.blogspot.com/

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34 Responses to La félinité : un texte de Clémence Tombereau…

  1. Frost.Blast dit :

    L’amoureux des chats que je suis est ébloui par la description féline que cette auteur est arrivée à construire. À la limite, cette simple description aurait suffit à faire un texte intéressant et indépendant. Et alors le reste de la chair, autour de ça, c’est particulièrement touchant, par un espèce de réalisme naïf, comme des yeux d’enfants qui remarquent des détails moins évidents mais beaucoup plus importants.

    Charmante écriture.

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  2. Luc Lavoie dit :

    Bonjour Alain,

    Voilà un très beau texte qui se glisse à merveille en-dessous du titre de votre blogue…
    Cette dame écrivain; portraitiste ici avec ses mots, nous illustre bien ce qu’est la vie des animaux domestiqués. Plus particulièrement celle des chats. Ces petites bêtes passent souvent en l’espace de quelques mois, du statut de chouchous à celui de déchets malheureusement.
    Un beau message sur la façon dont nous enseignons le respect de la vie à nos enfants…
    Bon matin à vous!

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  3. Dominique B. dit :

    c’est une fable très touchante et l’écriture d’une originalité peu commune. Un ton vibrant comme les moustaches d’un chat…

    Cher Alain, une auteure à ajouter au palmarès royal de votre future maison d’édition! Un peu de bonne volonté financière suffira à ouvrir ses portes le plus tôt possible. Un cadeau somptueux pour l’année 2011.

    Imaginez, vous êtes Jésus dans le désert et moi, diablesse sous une forme féminine. La pire des tentations que Jésus n’a certainement pas connue!

    Vous souhaite déjà un agréable dimanche chaud avant d’éprouver la brûlure du désert où j’ai perdu une paire de babouches!

    Dominique

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    • Alain Gagnon dit :

      Chère Diablesse,

      Heureusement que vous n’étiez pas au désert, l’humanité n’aurait pas été sauvée…

      Le hasard pur m’a mené vers cette auteure, et pour cela je remercie le hasard. Un talent qui retient.

      Bon dimanche, et retrouvez vos babouches : la neige s’en vient (ou changez-les pour des quatre-œillets !)

      Alain

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  4. Dominique B. dit :

    Alain,

    c’est pourtant vrai. Ayant traversé une partie du Sahara au temps de ma jeunesse, une dune, telle une vague océane, a emporté ma paire de babouches que j’avais quittée pour m’asperger les pieds. On dit le désert immobile, le désert est autant vivant que la mer. Je suis certaine que sous le sable survivent d’anciennes civilisations. J’ai écrit qq. chose là-dessus qui m’a valu sa publication en Suisse, à Berne. La chose a été étudiée dans un lycée du «boutte»…

    Quant à l’humanité, hum… elle m’a réservé quelques jolies rencontres. Pour la joie de la supporter…

    Qu’Allah soit généreux avec vous en ce dimanche chrétien!

    Dominique
    Demain matin aux aurores, publication d’un nouvel article.

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  5. Dominique B. dit :

    cher Alain,

    ce texte est dans mes sept cartons de livres que je n’ai pas déballés faute de place… Il est sous forme de brochure que des étudiants ont montée, accompagnée de photos d’une amie algérienne. Je ne pense pas l’avoir ailleurs. Tendance à tout jeter…

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  6. Dominique B. dit :

    en entier dans votre maison d’édition. Petite brochure qui doit faire une vingtaine de pages…

    Merci, rien n’est perdu, Rani veille!

    D.

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  7. Pierre Patenaude dit :

    Je vous lis et je souris. Dansez le cha-cha-cha. J’arrive de bécoter ma petite-fille Gabrielle qui elle aussi sourit. Pourquoi les bébés sourient. J’ai flatté Lee, le chat du nid. Ça ne lui passe pas un pli la vie d’autrui.
    Je vous dis bonne nuit !
    pp.

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  8. Jean-Marc Ouellet dit :

    Bonsoir à tous,

    D’abord bravo pour le texte de madame Tombereau. Sa description du genre félin d’appartement m’a ravi. La finale en devient plus cruelle , contraste intéressant de fait.

    Et comme monsieur Patenaude, je souris en lisant votre échange madame Blondeau et monsieur Gagnon. Ça m’a fait penser aux jeux des chatons qui se donnent des petits coups de pattes taquins, le dos tordu au sol, la tête renversée, les yeux brillants fixant les gestes vifs de l’autre, avant de dormir ensemble dans un coin, en ronronnant de bonheur.

    Bon repos, avant la prochaine joute.

    Jean-Marc Ouellet

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  9. dany tremblay dit :

    Dansez le cha-cha-cha. Comme c’est bien dit, monsieur Patenaude.
    Ces échanges entre Dominique et monsieur Gagnon s’apparentent en effet à un ballet.

    Je vous envoie un clin d’oeil, Dominique, vous êtes d’une persévérance qui ferait rougir plus d’une diablesse.

    Ceci dit, monsieur Gagnon vous avez le don de trouver le filon. Voila une nouvelliste qui dérange. L’histoire de ce chat qu’on abandonne remue et pas à peu près.

    Dany

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  10. Dominique B. dit :

    que tous ces échanges sont agréables à lire en ce lundi matin.

    Dany, un gros merci de m’encourager à harceler monsieur Gagnon. Il va faillir sous nos coups d’épée!

    Je viens de publier une critique, bonne lecture. Et que nos échanges de paix, de sourires continuent à nous préserver des vilains !

    Qui dans votre «boutte» s’en vient au Salon du livre de Montréal ? J’irai y faire un tour vendredi après-midi. L’année prochaine, j’irai, invitée au kiosque de monsieur Gagnon, mon futur éditeur et le vôtre à tous, bien sûr!

    Joli lundi et que votre semaine soit ensoleillée de toutes les manières…

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  11. Pierre Patenaude dit :

    Alain serait L’ÉDITEUR. Les auteurs… Ouf ! Y vont travailler fort. Mais, avec quel plaisir de savoir Alain aux aguets pour que soit la littérature. En tout cas…
    Vive Alain !
    pp

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  12. Dominique B. dit :

    Monsieur Patenaude, je vous invite à boire une vodka pour saluer les bonnes intentions d’Alain. Il va fulminer contre moi. Son silence ne me dit rien qui vaille!

    Dominique B.

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  13. Pierre Patenaude dit :

    J’accepte votre invitation, Dominique. Vous voyez, je deviens effronté à laisser de côté les bonnes manières.
    Santé !
    Et que le salon du livre du « Fjord » bientôt accueille un tout nouveau kioske aux couleurs de celui qui nous accompagne dans l’écriture.
    pp

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  14. Dominique B. dit :

    Alain,

    y a pas d’heure pour les braves, aurait dit mon père!!!

    Dominique, qui vous souhaite le meilleur dans votre future maison d’édition…

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  15. Alain Gagnon dit :

    Pour tous :

    Comme ça ne cesse pas, les incitations (gentilles, tout de même) à créer une maison d’édition, je me dois de vous citer un proverbe anglais : « Put your money where your mouth is. »

    Amicalement,

    Alain G.

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  16. Dominique B. dit :

    Alain,

    on dirait que votre proverbe anglais a cloué le bec à tout le monde !

    Pourquoi ne pas se cotiser pour la maison d’édition, genre les 15 ?

    Quant à mon père, il était un grand pacifiste et humaniste…

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  17. Dominique B. dit :

    comme futur éditeur, à vous de la faire fructifier. Je suis sérieuse…

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  18. Pierre Patenaude dit :

    J’avais justement envie de proposer cette avenue, mais je n’ai pas osé, craignant mettre la main dans ma poche. Je pourrais payer en bleuets frais l’été, et congelés l’hiver. Le printemps et l’automne je pourrais répondre au téléphone et préparer le thé. Ou ramasser les feuilles mortes.
    Bonne fin de journée, aux sociétaires, actionnaires et membres.
    pp

    J’aime

  19. Dominique B. dit :

    Monsieur Patenaude,

    j’ose vous faire les gros yeux! Une maison d’édition ne se nourrit pas que d’amour et d’eau fraîche! Pour la mettre en place, il faut des sous hélas et peu de poésie! L’amour des livres, bien sûr, l’eau fraîche transformée en jus de bleuets sera la bienvenue dans les salons du livre!!!

    Chuchotez donc à l’oreille d’Alain que la Nimoise talentueuse qui a fait germer toutes ces idées fructueuses méritera d’être notre première invitée d’honneur!!!!

    Je vous souhaite de bien profiter de la fin d’un surprenant après-midi automnal tellement il est chaud…

    Dominique

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  20. Pierre Patenaude dit :

    Oui, Dominique, vous serez… non pas la diablesse mais la reine au kioske des Éditions du Borisk. Alain saura rendre à César ce…
    Tant qu’aux sous, je fouillerai au sous-sol. J’ai de l’argent Canadian Tire et quelques dollars d’un jeu de Monopoly.
    Là je prends une coupe de vin. La vodka, je n’ai pas osé. Je n’ai que levé ma tasse. Mon grand-père me disait que je mentais comme un chien qui vesse.
    Bon souper !

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  21. carole sainte marie dit :

    Cette personne a tout compris de ce que vivent ces animaux. Quelle lucidité. Si seulement le reste de la population en avait autant, leur compassion ressurgirait peut-être.

    Un seul détail agaçant: c’est quoi cette photo avec une cigarette?
    quel message veut-elle véhiculer? Quelle est cool? Franchement, c’est de trop.

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