Chronique de Milan : S’abîmer, par Clémence Tombereau…

S’abîmer…

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Il y a toujours quelque subtilité dans le décrochage du monde. Cela ne tient à rien, à un fil peut-être, à une infime seconde, juste une sorte de gouffre au bord duquel flâne, l’air de rien, ce qui fait notre humanité. On sait bien que le gouffre résume tous les dangers. On sait que, normalement, notre constitution nous empêchera d’y sombrer. Les yeux regardent, plongent, le corps reste en retrait. On s’éloigne de quelques pas. On y revient, fatalement attiré, tiraillé entre un désir morbide de découvrir ces mondes inquiétants et un instinct de survie qui a jusqu’à présent bien réussi à l’homme. L’esprit divisé en deux parties égales, ce qu’on nomme libre arbitre se tient tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre, toujours en équilibre au-dessus du vide. Puis on emprunte le fil, timidement, au-dessus de la plaie béante du monde.

Un pied. Puis l’autre. Parfois les yeux fermés, on joue à se faire peur. Parfois les yeux ouverts, le paysage en dessous de nous se révèle à la fois terrible et passionnant. Un pied. Puis l’autre. Rester sur le fil. Funambulisme inné. L’homme se tient droit, ses idées bien ancrées, son instinct de survie comme un balancier au bout de ses mains. Étrange agilité. Un pied. Puis l’autre. Les yeux au ciel, rassurant. Les yeux vers l’abîme, redoutable. Ne plus savoir lequel, du ciel ou de l’enfer, sera le plus à même de satisfaire nos désirs les plus fous. Rêver de prendre son envol. Rêver aussi de choir, comme un certain ange qui eut la prétention d’être Dieu.

Sur cet état d’équilibre précaire, différents souffles s’agitent, comme des inclinations, des choses qu’on a dans les tripes ou que le monde a cru bon de nous offrir. Des choses laides. Inhumaines peut-être. Innées ou acquises. Des choses qui font basculer les vies, des animaux facétieux qui s’enroulent à nos pieds et cherchent à nous faire tomber – par jeu, malice simple. Alors le pied les écrase ou les écarte d’un coup sec, répondant à une volonté solide de rester sur le fil, de résister au vide. Parfois, les bêtes s’accrochent. Les pieds s’agitent, on insulte les bêtes, on leur crache dessus, elles s’agrippent de plus belle à nos chevilles, trop faibles attaches. Elles s’enroulent. Les bêtes mordent même. Griffent. Lacèrent l’entendement. Le mastiquent et le broient jusqu’à nous faire devenir, nous-mêmes, bêtes. Chimères qui se croient ailées. Ce qu’on nomme humanité nous quitte et, quelque part, cela donne l’impression d’être drôlement, follement léger. Nos ailes imaginaires se déploient, rassurantes, et on choisit la chute. On choisit le mystère des gouffres. On fonce dans l’enfer en croyant que cela ressemble à un salut.

La suite n’est que folie.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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