Politique et arrière-cour… par Alain Gagnon…

12 novembre 2016

Actuelles et inactuelles

Remèdes et politique — Il existe des remèdes trop forts. Théoriquement, ilschat qui louche maykan alain gagnon francophonie pourraient guérir une affection ; toutefois, l’état général du patient fait qu’il en mourrait. On s’abstient alors de les administrer. On attend que l’organisme soit en meilleure condition ou on offre un médicament de rechange.

De même en politique ? Certaines vérités ne sont pas bonnes à dire ? Elles traumatiseraient le corps social et causeraient plus de tort que le mal à dénoncer et guérir ? On les tait ; on se les confie sous le manteau ou autour d’une table entre esprits libres, mais faillibles — et timorés peut-être.

L’œil du poète — Dans mon enfance et mon adolescence, je chassais. En compagnie d’adultes, dont mon oncle Wilfrid. Lorsqu’on approchait d’un étang où reposaient pilets et sarcelles, ce dernier disait : « Ne les regardez pas droit dans les yeux. Regardez-les du coin de l’œil. Autrement, ils vont sentir qu’on est là. Ils vont se sauver. »   Il fallait donc regarder de biais. Ne pas les fixer.

Les poètes et les peintres regardent comme ça. Sans scruter. À la dérobée. Pour ne pas effrayer le sujet — ou l’inspiration. Pour en dire davantage sur les contours et les alentours.

Cour arrière — Toute une faune pour quelques dollars. Deux mangeoires, des alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecgraines diverses, et de tournesol, quelques arachides quotidiennes.

Les geais, surtout. Les plus bruyants – et de loin ! Qui non seulement piaillent et superposent leur bleu à celui du ciel, mais de plus exigent au petit matin que nous sortions dans le froid pour les nourrir, polissons.

Et ces mésanges, discrètes filles au bandeau noir. Elles se posent en silence, choisissent et retournent au bosquet où, on me dit, elles emmagasinent.

Toutes ces vies, ces joies animées qui nous côtoient et dont nous ignorons tout. Sauf ce qu’en disent les manuels.

L’auteur

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecdu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

 

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La gravure vive… une nouvelle de Richard Desgagné…

10 octobre 2016

La gravure vive…

Voici une gravure de Ducansson, sa plus achevée sans doute. Cet oiseau mort qui repose sur une table, on dirait que la vie vient à peine de le quitter ; j’aimais  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québeccroire, il y a peu de temps encore, que le canon du fusil était brûlant et que le poignard planté dans le bois vibrait toujours. Hier, un visiteur est venu me demander la permission de prendre l’arme pour se défendre contre un chien qui le poursuivait. Je lui ai dit que cela était impossible ; il fut fort déçu, d’autant qu’il tenait déjà la crosse dans sa main. Je vous jure qu’il l’avait bien saisie et qu’il s’apprêtait à la sortir du dessin ; je l’ai même remise sur la table recouverte de velours. Nous nous sommes obstinés longuement, essayant chacun de nous convaincre du bon droit de l’autre. Quand il devint menaçant, je lui montrai mon revolver pour qu’il gardât ses distances et me laissât à mes occupations. Cet homme-là ne craignait rien, il s’avança et je dus le mettre en joue. Il insista. Plutôt que de tirer, je le blessai en lui donnant un coup de crosse sur le front. Le sang coulait, je rangeai mon arme. Il me vint comme un dégoût d’avoir blessé un pauvre bonhomme qui demandait de l’aide. Écrasé sur une chaise, il séchait son front. Je m’approchai de lui : la blessure était mineure. Il geignait en me fixant de façon bizarre.

            – Vous n’en êtes pas, qu’il me dit.

            – À quoi faites-vous allusion, monsieur ?

            – Si vous en aviez été, vous m’auriez permis de prendre le fusil et de tuer ce chien qui me poursuivait. Vous n’en êtes pas.

            – Je ne comprends pas…

            – Vous travaillez dans un musée et vous ne savez pas.

            – Monsieur, pourriez-vous être plus clair ?

            – Ce n’est rien. Vous ne rencontrez jamais personne quand vous faites votre tournée de nuit ?

            – Non. Le musée a un excellent système d’alarme qui se déclencherait sitôt qu’il détecterait une présence suspecte.

            – Je travaillais ici avant. C’était le bon temps. Il m’arriverait de parler avec les personnages des tableaux que je regardais. Parfois, j’entrais dans une pièce et je me mêlais à des créatures qui m’apprenaient plein de choses sur les siècles passés.

            Il avait l’air si sincère et si malheureux que tout ce monde-là se fût évanoui et qu’il dût le regretter devant celui qui l’avait agressé. Je crus qu’il délirait, tant son histoire ne tenait pas debout. Depuis que je travaillais dans ce musée, je n’avais jamais vécu d’aventures étranges ; de plus, je voyais le monde comme une réalité matérielle, absolument dépourvue de la plus infime distorsion. Pourtant, j’avais bien vu cet homme saisir une arme dans un dessin de Ducansson, et j’avais encore la sensation de la lui avoir enlevée des mains pour la déposer dans le même dessin ! Je me défendais bien mal contre les intrusions de la folie dans ma tâche de gardien de nuit.

            – Comment êtes-vous entré ?

            – J’ai ouvert la porte avec mon passe-partout. Votre système n’a rien senti.

            – Ça m’inquiète. Donnez-moi cette clé, monsieur. (Il me la remit sans hésitation.) Vous allez me suivre. Il m’est impossible de vous garder plus longtemps. Vous devez partir.

            – Mais le chien ! Il m’attend dehors, j’en suis sûr.

            – Je vous accompagne. S’il le faut, je l’abattrai.

             alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecLe chien n’était pas là, l’homme sortit et se perdit dans la nuit. Aussitôt, et pour la première fois, je me sentis mal à l’aise dans le musée, il me semblait que des personnages vivants sous leur croûte me regardaient et attendaient le moment opportun pour m’attaquer. « Allons, pas d’hystérie, Frédéric, ce ne sont que des figures d’une autre époque, des morts oubliés, des créatures sans vigueur, des masques funèbres. »

            Je revins devant le dessin de Ducansson. L’œil ouvert de l’oie reflétait un autre monde dans lequel je me sentis obligé de plonger ; je tentai de me retenir à des certitudes. Peine perdue, quelque chose voulait m’avaler, des ombres me couvraient. Une faim monstrueuse me prit de manger l’oie encore chaude. Je n’eus qu’à approcher ma main pour la saisir, l’extraire de son milieu pictural et la tenir contre mon cœur comme un bien précieux. « Ça n’a aucun sens ! Je ne peux la manger toute crue ! Comment faire pour enlever ces plumes ? » Pourtant, malgré mes appréhensions, je réussis sans peine à déshabiller l’oiseau de son duvet, à l’ouvrir avec le poignard qui m’attendait planté dans la table de Ducansson et à le vider de ses bas morceaux. Je dépeçai la dépouille et commençai à la manger sans me soucier du sang qui coulait sur le marbre de la Salle des gravures. Je mâchais chaque bouchée avec appétit. Je ne regrettais rien. La viande avait bon goût ; je me dis que l’oie avait vécu en liberté, avait été nourrie des meilleurs grains, d’herbes odoriférantes et ne s’était abreuvée que d’eau pure.

            Je regardai le dessin bafoué : le fusil était appuyé contre une chaise, une plume blanche reposait sur la table, je pus voir que la nuit descendait sur la scène alors qu’il y a peu un soleil éclatant jaillissait par la fenêtre de la pièce. Par terre, sur le plancher lustré, une cruche de vin attira mon attention. J’avais soif. Je la pris, en approchai le goulot de mes lèvres pour boire ce que je supposai être du vin. C’en était, et des plus merveilleux, un vin corsé, d’un rouge écarlate, sentant la framboise, l’amande et les fruits, que je bus jusqu’à plus soif, jusqu’à me souler. Je n’avais pas fini de découvrir la gravure de Ducansson.

            Tout au fond, contre un mur, il y avait un lit défait sur lequel je rêvai de m’étendre pour me reposer ; quelques instants plus tard, j’étais étendu, totalement alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec abandonné et heureux comme un loir.  Je dormis jusqu’au matin. Sans y songer, j’ouvris une porte et me retrouvai dehors, dans une cour ensoleillée, fraîche, où un chien dormait, la tête entre ses deux pattes, où un chat se reposait sur le rebord d’une fenêtre. Une femme étendait des pièces de vêtements sur une corde en chantant une mélodie dans une langue inconnue. Je pris conscience que j’étais passé de l’autre côté de la gravure, à l’abri du regard de Ducansson, dans un moment d’un extrême passé, intrus inquiet. Ainsi, tout un monde vivait hors du mien ; l’art permettait à la vie d’aller au-delà de la réalité banale ; l’art n’était pas que la tentative de reproduire ce qui est avec plus ou moins de génie ; l’art est la vraie vie, l’unique, parallèle à l’existence des êtres et des choses, qui la côtoie, qui se perpétue hors de mon regard. Ni le chien, ni le chat ne sentirent ma présence ; je m’approchai de la femme qui ne me vit pas venir. J’étais là, présent, absent, fantôme d’un autre temps. Désireux d’entrer en contact, je ramassai dans le panier à linge un grand drap de toile blanche et m’en recouvrit pour montrer la forme que j’étais qui n’avait plus d’assise. La femme m’aperçut enfin et, aussitôt, se mit à lancer des cris, à gesticuler comme une possédée ; elle courut pour échapper à cette apparition soudaine. Le chien grogna, le chat fit le dos rond, poils dressés ; un homme apparut, qui ressemblait à mon visiteur mystérieux, armé d’un fusil, le même que dans la gravure de Ducansson, qu’il pointa sur moi. Il tira et m’atteignit en plein cœur. Je ne mourus pas, je m’échappai par une porte et me retrouvai dans la pièce que j’avais quittée et où j’avais si bien dormi. Je me débarrassai du drap, remis ma veste de gardien et sortis de la gravure. Je la décrochai parce qu’il y manquait l’oie et la déposai dans le bac à ordures.

            Je déclarai la gravure de Ducansson dérobée, le conservateur me reprocha de n’avoir pu empêcher le vol, je m’excusai avec la plus grande sincérité. Depuis ce temps, quand j’entre dans un tableau pour visiter des mondes, je ne touche plus à rien. Je regarde, j’observe, je prends des notes pour mes mémoires.

Notice biographique

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

 


Complainte de la belle-mère, le soir, au fond des bois, par Sophie Torris…

4 janvier 2016

Balbutiements chroniques
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Cher Chat,

Sans être continuellement à l’affût de ma couvée, j’ai toujours été une mère poule.  Bien que mon petit gibier ne soit pas encore tout à fait en venaison[1], il commence néanmoins à débucher de-ci, de-là, à sortir de mon enceinte et à jouer les appeaux.  Vous comprendrez, le Chat, que je sois aux abois.  Taïaut !  Mon faon aîné a à peine 17 ans et des yeux de biche.  Elle n’est donc nullement à l’abri du chaud lapin qui chasse à la billebaude[2].  C’est que ça braconne de plus en plus tôt de nos jours.  Certes, j’ai idée qu’elle saura résister un peu, qu’elle posera quelques lapins, qu’elle reniflera plusieurs gabions [3]avant de faire manchon[4].  Mais bon, même s’il est en retard, le Lièvre de Mars finira bien par se pointer.  Elle aimera le son de son cor au fond des bois, lui jurera fidélité, apportera tout son support au développement du râble et hallali[5] ! je serai belle mère.

Je ne suis pas contre l’idée d’avoir un gendre s’il fait le bonheur de ma fille.  Ce qui me plaît moins, c’est d’être sa belle-mère.  Avouez, le Chat, que le titre n’est pas flatteur.  Il ne faut pas être un fin limier pour débusquer toutes les connotations négatives du mot.  Une belle-mère, c’est chiant, ça plombe toujours l’ambiance.  Elle est là, ma réticence : avant même que ne débute notre relation, mon gendre aura déjà une mauvaise opinion de moi.  Car, hormis Adam et quelques célibataires qui ont fait buisson creux ou qui, volontairement, sont restés à l’arrêt, rares sont ceux qui, dès les premières battues dominicales en famille, n’ont pas gouté à la chevrotine de jolie maman.  Le terrain est giboyeux d’exemples.  Il semble que des hardes de belles mères vous empoisonnent la vie, messieurs, et à vous entendre, quiconque réussit à trapper sa fourrure sœur ouvre simultanément son poste de traite aux brocards[6] de sa belle-mère, s’exposant ainsi à l’éventualité de se faire sonner régulièrement le hourvari[7].

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Saint Hubert, par Dürer

Serai-je moi aussi condamnée à subir cette chasse aux sorcières et, après avoir été une bonne mère, à devenir l’acariâtre belle-mère ?  S’il s’agit d’un naturel, comment le chasser sans qu’il revienne au galop ? Voyez-vous, le Chat, je voudrais comprendre pourquoi, après avoir contribué au lâcher d’un gibier d’élevage de qualité, on ne pense plus qu’à tirer au rembucher[8] celui qui l’a attrapé ?

C’est vrai qu’il n’est peut-être pas si évident d’accepter de partager une chasse gardée depuis toujours.  Comme rien n’est jamais trop beau pour sa portée et que les critères de sélection d’une mère ne rejoignent pas toujours ceux de sa fille, il peut s’avérer alors difficile de supporter l’intrusion, dans sa propre garenne, d’un nouveau pédigrée qu’on aura peut-être la mauvaise foi de juger douteux.  De plus, ma fille crie encore au perdu quand elle s’éloigne un peu trop de la meute.  J’ai toujours été là.  Je suis son repaire.  On ne vit jamais plus que pour ses enfants.  Alors, quand elle empaumera[9] la voie d’un autre, perdrai-je cette sensation unique d’exister ? N’est-ce pas cet autre, même s’il a tout d’un beau-fils, qui décantonnera[10] mon petit gibier et qui sonnera ma retraite avant même que j’aie du plomb dans l’aile ? En proie à la douleur du SNV (Syndrome du Nid  Vide), ne serait-il pas alors légitime, par saint Hubert, d’avoir envie de canarder le jeune coq ?  Je crois savoir, le Chat, pourquoi la belle-mère est une espèce menacée par autant de gendres.  Voyez-vous, tant que personne ne rode autour du terrier, tant que le lien maternel reste cette attache solide, posée comme un collet aux dérives filiales, une mère encourage sa fille à prendre plus d’indépendance.  Mais paradoxalement, quand l’enfant quitte le giron, quand il pose enfin les premières preuves de son autonomie, quand parfois, souvent, il épouse d’autres convictions, d’autres avis, c’est là qu’une mère change son fusil d’épaule.  Car comment peut-elle accepter que la chair de sa chair ne pense plus comme elle ? C’est comme si l’amour avait tout à coup changé de place.  Alors la réponse la moins douloureuse est sans doute celle qui consiste à accuser l’autre, la pièce rapportée, celui qui ne fait pas partie du clan.  C’est ainsi que dans l’esprit parfois torturé de la belle-mère, la prise d’autonomie de sa fille devient acte de manipulation du gendre.

De plus, c’est en devenant belle-mère qu’une mère est confrontée à l’âge adulte de sa fille.  Dans la famille, elle n’est donc plus l’unique objet de alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecséduction.  La fille a gagné en appâts et, même si la mère emploie quelques leurres, elle constate qu’elle n’est plus si canon et que le temps qui passe commence à lui faisander la gibecière.  Il se peut même que ça ne fasse pas long feu avant qu’elle ne devienne grand-mère.  Et c’est encore celui qui brame qui méritera le blâme.

Il est donc inévitable que, comme toutes les belles-mères, je clabaude un peu.  Ceci dit, il ne faut pas tirer au jugé.  Un jour prochain, je tomberai peut-être dans le même piège que ma mère avant moi, que sa mère avant elle, parce que vous savez tout comme moi, le Chat, combien l’amour peut-être un sentiment pathologique.  Et cette histoire de chasse-galère n’est rien d’autre qu’une histoire d’amour.  Un jour prochain, je serai sur la ligne de tir de mon gendre.  Il gardera peut-être le cran de sureté quelque temps par respect.  Mais si je joue trop les bécasses, j’espère qu’il saura bien viser et me toucher.  Pan !  Je l’aurai bien mérité.

Sophie


[1] Être en venaison : ce dit d’un sanglier ou d’un cerf quand il est en graisse

[2] Chasser à la billebaude : Mener une partie de chasse où chacun tire à sa fantaisie.

[3] Un gabion est une petite hutte qui dissimule le chasseur de gibier d’eau.

[4] Faire manchon : se dit d’un lièvre qui culbute en avant sous le coup du fusil

[5] Hallali : cri pour annoncer à la chasse à courre que la bête est forcée.

[6] Double sens du mot.  Un brocard est à la fois un cerf mâle et une raillerie.

[7] Hourvari : cri pour annoncer à la chasse à courre que la bête ruse.

[8] Tirer au rembucher : Tirer sur la bête, par-derrière, quand elle rentre dans les bois.

[9] Empaumer : suivre une piste avec ardeur.

[10] Décantonner : abandonner son habitat habituel.

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


La gravure vive, une nouvelle de Richard Desgagné…

21 décembre 2015

La gravure vive…

Voici une gravure de Ducansson, sa plus achevée sans doute. Cet oiseau mort qui repose sur une table, on dirait que la vie vient à peine de le quitter ; j’aimais alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québeccroire, il y a peu de temps encore, que le canon du fusil était brûlant et que le poignard planté dans le bois vibrait toujours. Hier, un visiteur est venu me demander la permission de prendre l’arme pour se défendre contre un chien qui le poursuivait. Je lui ai dit que cela était impossible ; il fut fort déçu, d’autant qu’il tenait déjà la crosse dans sa main. Je vous jure qu’il l’avait bien saisie et qu’il s’apprêtait à la sortir du dessin ; je l’ai même remise sur la table recouverte de velours. Nous nous sommes obstinés longuement, essayant chacun de nous convaincre du bon droit de l’autre. Quand il devint menaçant, je lui montrai mon revolver pour qu’il gardât ses distances et me laissât à mes occupations. Cet homme-là ne craignait rien, il s’avança et je dus le mettre en joue. Il insista. Plutôt que de tirer, je le blessai en lui donnant un coup de crosse sur le front. Le sang coulait, je rangeai mon arme. Il me vint comme un dégoût d’avoir blessé un pauvre bonhomme qui demandait de l’aide. Écrasé sur une chaise, il séchait son front. Je m’approchai de lui : la blessure était mineure. Il geignait en me fixant de façon bizarre.

            – Vous n’en êtes pas, qu’il me dit.

            – À quoi faites-vous allusion, monsieur ?

            – Si vous en aviez été, vous m’auriez permis de prendre le fusil et de tuer ce chien qui me poursuivait. Vous n’en êtes pas.

            – Je ne comprends pas…

            – Vous travaillez dans un musée et vous ne savez pas.

            – Monsieur, pourriez-vous être plus clair ?

            – Ce n’est rien. Vous ne rencontrez jamais personne quand vous faites votre tournée de nuit ?

            – Non. Le musée a un excellent système d’alarme qui se déclencherait sitôt qu’il détecterait une présence suspecte.

            – Je travaillais ici avant. C’était le bon temps. Il m’arriverait de parler avec les personnages des tableaux que je regardais. Parfois, j’entrais dans une pièce et je me mêlais à des créatures qui m’apprenaient plein de choses sur les siècles passés.

            Il avait l’air si sincère et si malheureux que tout ce monde-là se fût évanoui et qu’il dût le regretter devant celui qui l’avait agressé. Je crus qu’il délirait, tant son histoire ne tenait pas debout. Depuis que je travaillais dans ce musée, je n’avais jamais vécu d’aventures étranges ; de plus, je voyais le monde comme une réalité matérielle, absolument dépourvue de la plus infime distorsion. Pourtant, j’avais bien vu cet homme saisir une arme dans un dessin de Ducansson, et j’avais encore la sensation de la lui avoir enlevée des mains pour la déposer dans le même dessin ! Je me défendais bien mal contre les intrusions de la folie dans ma tâche de gardien de nuit.

            – Comment êtes-vous entré ?

            – J’ai ouvert la porte avec mon passe-partout. Votre système n’a rien senti.

            – Ça m’inquiète. Donnez-moi cette clé, monsieur. (Il me la remit sans hésitation.) Vous allez me suivre. Il m’est impossible de vous garder plus longtemps. Vous devez partir.

            – Mais le chien ! Il m’attend dehors, j’en suis sûr.

            – Je vous accompagne. S’il le faut, je l’abattrai.

            alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecLe chien n’était pas là, l’homme sortit et se perdit dans la nuit. Aussitôt, et pour la première fois, je me sentis mal à l’aise dans le musée, il me semblait que des personnages vivants sous leur croûte me regardaient et attendaient le moment opportun pour m’attaquer. « Allons, pas d’hystérie, Frédéric, ce ne sont que des figures d’une autre époque, des morts oubliés, des créatures sans vigueur, des masques funèbres. »

            Je revins devant le dessin de Ducansson. L’œil ouvert de l’oie reflétait un autre monde dans lequel je me sentis obligé de plonger ; je tentai de me retenir à des certitudes. Peine perdue, quelque chose voulait m’avaler, des ombres me couvraient. Une faim monstrueuse me prit de manger l’oie encore chaude. Je n’eus qu’à approcher ma main pour la saisir, l’extraire de son milieu pictural et la tenir contre mon cœur comme un bien précieux. « Ça n’a aucun sens ! Je ne peux la manger toute crue ! Comment faire pour enlever ces plumes ? » Pourtant, malgré mes appréhensions, je réussis sans peine à déshabiller l’oiseau de son duvet, à l’ouvrir avec le poignard qui m’attendait planté dans la table de Ducansson et à le vider de ses bas morceaux. Je dépeçai la dépouille et commençai à la manger sans me soucier du sang qui coulait sur le marbre de la Salle des gravures. Je mâchais chaque bouchée avec appétit. Je ne regrettais rien. La viande avait bon goût ; je me dis que l’oie avait vécu en liberté, avait été nourrie des meilleurs grains, d’herbes odoriférantes et ne s’était abreuvée que d’eau pure.

            Je regardai le dessin bafoué : le fusil était appuyé contre une chaise, une plume blanche reposait sur la table, je pus voir que la nuit descendait sur la scène alors qu’il y a peu un soleil éclatant jaillissait par la fenêtre de la pièce. Par terre, sur le plancher lustré, une cruche de vin attira mon attention. J’avais soif. Je la pris, en approchai le goulot de mes lèvres pour boire ce que je supposai être du vin. C’en était, et des plus merveilleux, un vin corsé, d’un rouge écarlate, sentant la framboise, l’amande et les fruits, que je bus jusqu’à plus soif, jusqu’à me souler. Je n’avais pas fini de découvrir la gravure de Ducansson.

            Tout au fond, contre un mur, il y avait un lit défait sur lequel je rêvai de m’étendre pour me reposer ; quelques instants plus tard, j’étais étendu, totalementalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec abandonné et heureux comme un loir.  Je dormis jusqu’au matin. Sans y songer, j’ouvris une porte et me retrouvai dehors, dans une cour ensoleillée, fraîche, où un chien dormait, la tête entre ses deux pattes, où un chat se reposait sur le rebord d’une fenêtre. Une femme étendait des pièces de vêtements sur une corde en chantant une mélodie dans une langue inconnue. Je pris conscience que j’étais passé de l’autre côté de la gravure, à l’abri du regard de Ducansson, dans un moment d’un extrême passé, intrus inquiet. Ainsi, tout un monde vivait hors du mien ; l’art permettait à la vie d’aller au-delà de la réalité banale ; l’art n’était pas que la tentative de reproduire ce qui est avec plus ou moins de génie ; l’art est la vraie vie, l’unique, parallèle à l’existence des êtres et des choses, qui la côtoie, qui se perpétue hors de mon regard. Ni le chien, ni le chat ne sentirent ma présence ; je m’approchai de la femme qui ne me vit pas venir. J’étais là, présent, absent, fantôme d’un autre temps. Désireux d’entrer en contact, je ramassai dans le panier à linge un grand drap de toile blanche et m’en recouvrit pour montrer la forme que j’étais qui n’avait plus d’assise. La femme m’aperçut enfin et, aussitôt, se mit à lancer des cris, à gesticuler comme une possédée ; elle courut pour échapper à cette apparition soudaine. Le chien grogna, le chat fit le dos rond, poils dressés ; un homme apparut, qui ressemblait à mon visiteur mystérieux, armé d’un fusil, le même que dans la gravure de Ducansson, qu’il pointa sur moi. Il tira et m’atteignit en plein cœur. Je ne mourus pas, je m’échappai par une porte et me retrouvai dans la pièce que j’avais quittée et où j’avais si bien dormi. Je me débarrassai du drap, remis ma veste de gardien et sortis de la gravure. Je la décrochai parce qu’il y manquait l’oie et la déposai dans le bac à ordures.

            Je déclarai la gravure de Ducansson dérobée, le conservateur me reprocha de n’avoir pu empêcher le vol, je m’excusai avec la plus grande sincérité. Depuis ce temps, quand j’entre dans un tableau pour visiter des mondes, je ne touche plus à rien. Je regarde, j’observe, je prends des notes pour mes mémoires.

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

 


Les couleurs de Virginie, par Virginie Tanguay…

17 mars 2014

  Chasseur de rennes

Chasseur de rennes

     L’histoire d’Ivan Belov se déroule en 1850, en Laponie :  région boréale européenne.  Ce personnage a marqué la culture du peuple sami, appelé aussi lapon.  Belov était perçu par tous comme étant le plus grand chasseur traditionnel de la taïga et de la toundra réunies.  On dit qu’il parlait avec les caribous mieux qu’avec les hommes.

     Lorsqu’il était jeune homme, ce grand voyageur parcourut la taïga sur de très longues distances.  Cette zone forestière, garnie de pins, d’épicéas, de sapin, de mélèzes, d’aulnes, de bouleaux et autres feuillus, lui avait permis d’étudier la flore, mais également la faune d’une façon approfondie.  Cet érudit avait acquis son expérience sur le terrain et aurait pu se vanter de connaître comme personne le cycle de la vie végétale et les secrets du vent.  Les vertus médicinales des plantes le poussaient sans cesse à expérimenter de nouvelles décoctions ou nouveaux baumes.  Le mot « humble », qui tire ses origines « d’humus » définit bien sa personnalité : il s’abaissait au sol, il faisait preuve d’une modestie remarquable.

     Ivan Belov a longtemps suivi la trajectoire de migration des rennes.  Son nom courait également sur les lèvres de ceux qui vivaient ou qui osaient s’aventurer dans la toundra, ce désert du nord : une vaste étendue composée d’herbacées et de lichen, là où seul le cadmium des plantes vient réchauffer l’atmosphère.

       Il attirait les animaux en se donnant l’apparence d’un renne : manteau de fourrure, pantalon « bellinger » fabriqué de cuir et, pour se confondre davantage avec le gibier, il se déplaçait avec un panache sur la tête.  Il frottait ses bois sur le tronc des arbres ou les cognait ensemble.   Le chasseur communiquait avec les mâles en rut et séduisait les femelles, qui arborent aussi des bois, tout en imitant leur renâclement et leur braillement.  C’est ainsi que Belov approchait les individus moins alertes et pouvait ensuite les tirer à l’arc.  L’homme concevait des pièges à pieux, des enclos, il transmettait son savoir à ses frères.  Ses mains larges, massives et écorchées savaient manier les armes et caresser les peaux.

      Belov vouait un respect absolu aux esprits des animaux morts.  Il remerciait la terre et l’animal de lui offrir la vie et propageait cet enseignement.  Pour lui, les rennes représentaient une partie vivante de l’héritage culturel.  Il traitait les carcasses soigneusement en prenant soin d’utiliser à bon escient chaque partie du corps.

    Les années passaient et Ivan prenait de l’âge.  Ayant peu d’énergie et l’œil moins vif, il décida d’apprivoiser les rennes et d’en faire l’élevage.  Son mode de vie, devenu sédentaire, lui plaisait ; les animaux l’accompagnaient dans son quotidien.  On raconte que le chasseur a continué jusqu’à sa mort à observer l’évolution de la nature et à être reconnaissant.  La dernière fois qu’il a été aperçu, il prenait place à l’intérieur d’un traîneau tiré par des rennes… quelque part entre le ciel, la taïga et la toundra.

Notice biographique

Virginie Tanguay vit à Roberval, à proximité du lac Saint-Jean.  Elle peint depuis une vingtaine d’années.  Elle est près de la nature, de tout ce qui est vivant et elle est très à l’écoute de ses émotions qu’elle sait nous transmettre par les couleurs et les formes.  Elle a une prédilection pour l’aquarelle qui lui permet d’exprimer la douceur et la transparence, tout en demeurant énergique.  Rendre l’ambiance d’un lieu dans toute sa pureté est son objectif.  Ses œuvres laissent une grande place à la réflexion.  Les détails sont suggérés.  Son but est de faire rêver l’observateur, de le transporter dans un monde de vivacité et de fraîcheur, et elle l’atteint bien.  Elle est aussi chroniqueuse régulière au Chat Qui Louche.   Pour ceux qui veulent en savoir davantage, son adresse courrielle :  tanguayaquarelle@hotmail.com.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

                                                              


Balbutiements chroniques, avec Sophie Torris… »

5 mars 2014

Complainte de la belle-mère, le soir au fond des bois…

Cher Chat,

Sans être continuellement à l’affût de ma couvée, j’ai toujours été une mère poule.  Bien que mon petit gibier ne soit pas encore tout à fait en venaison[1], il commence néanmoins à débucher de-ci, de-là, à sortir de mon enceinte et à jouer les appeaux.  Vous comprendrez, le Chat, que je sois aux abois.  Taïaut !  Mon faon aîné a à peine 17 ans et des yeux de biche.  Elle n’est donc nullement à l’abri du chaud lapin qui chasse à la billebaude[2].  C’est que ça braconne de plus en plus tôt de nos jours.  Certes, j’ai idée qu’elle saura résister un peu, qu’elle posera quelques lapins, qu’elle reniflera plusieurs gabions [3]avant de faire manchon[4].  Mais bon, même s’il est en retard, le Lièvre de Mars finira bien par se pointer.  Elle aimera le son de son cor au fond des bois, lui jurera fidélité, apportera tout son support au développement du râble et hallali[5] ! je serai belle mère.

Je ne suis pas contre l’idée d’avoir un gendre s’il fait le bonheur de ma fille.  Ce qui me plaît moins, c’est d’être sa belle-mère.  Avouez, le Chat, que le titre n’est pas flatteur.  Il ne faut pas être un fin limier pour débusquer toutes les connotations négatives du mot.  Une belle-mère, c’est chiant, ça plombe toujours l’ambiance.  Elle est là, ma réticence : avant même que ne débute notre relation, mon gendre aura déjà une mauvaise opinion de moi.  Car, hormis Adam et quelques célibataires qui ont fait buisson creux ou qui, volontairement, sont restés à l’arrêt, rares sont ceux qui, dès les premières battues dominicales en famille, n’ont pas gouté à la chevrotine de jolie maman.  Le terrain est giboyeux d’exemples.  Il semble que des hardes de belles mères vous empoisonnent la vie, messieurs, et à vous entendre, quiconque réussit à trapper sa fourrure sœur ouvre simultanément son poste de traite aux brocards[6] de sa belle-mère, s’exposant ainsi à l’éventualité de se faire sonner régulièrement le hourvari[7].

Saint Hubert, par Dürer

Serai-je moi aussi condamnée à subir cette chasse aux sorcières et, après avoir été une bonne mère, à devenir l’acariâtre belle-mère ?  S’il s’agit d’un naturel, comment le chasser sans qu’il revienne au galop ? Voyez-vous, le Chat, je voudrais comprendre pourquoi, après avoir contribué au lâcher d’un gibier d’élevage de qualité, on ne pense plus qu’à tirer au rembucher[8] celui qui l’a attrapé ?

C’est vrai qu’il n’est peut-être pas si évident d’accepter de partager une chasse gardée depuis toujours.  Comme rien n’est jamais trop beau pour sa portée et que les critères de sélection d’une mère ne rejoignent pas toujours ceux de sa fille, il peut s’avérer alors difficile de supporter l’intrusion, dans sa propre garenne, d’un nouveau pédigrée qu’on aura peut-être la mauvaise foi de juger douteux.  De plus, ma fille crie encore au perdu quand elle s’éloigne un peu trop de la meute.  J’ai toujours été là.  Je suis son repaire.  On ne vit jamais plus que pour ses enfants.  Alors, quand elle empaumera[9] la voie d’un autre, perdrai-je cette sensation unique d’exister ? N’est-ce pas cet autre, même s’il a tout d’un beau-fils, qui décantonnera[10] mon petit gibier et qui sonnera ma retraite avant même que j’aie du plomb dans l’aile ? En proie à la douleur du SNV (Syndrome du Nid  Vide), ne serait-il pas alors légitime, par saint Hubert, d’avoir envie de canarder le jeune coq ?  Je crois savoir, le Chat, pourquoi la belle-mère est une espèce menacée par autant de gendres.  Voyez-vous, tant que personne ne rode autour du terrier, tant que le lien maternel reste cette attache solide, posée comme un collet aux dérives filiales, une mère encourage sa fille à prendre plus d’indépendance.  Mais paradoxalement, quand l’enfant quitte le giron, quand il pose enfin les premières preuves de son autonomie, quand parfois, souvent, il épouse d’autres convictions, d’autres avis, c’est là qu’une mère change son fusil d’épaule.  Car comment peut-elle accepter que la chair de sa chair ne pense plus comme elle ? C’est comme si l’amour avait tout à coup changé de place.  Alors la réponse la moins douloureuse est sans doute celle qui consiste à accuser l’autre, la pièce rapportée, celui qui ne fait pas partie du clan.  C’est ainsi que dans l’esprit parfois torturé de la belle-mère, la prise d’autonomie de sa fille devient acte de manipulation du gendre.

De plus, c’est en devenant belle-mère qu’une mère est confrontée à l’âge adulte de sa fille.  Dans la famille, elle n’est donc plus l’unique objet de séduction.  La fille a gagné en appâts et, même si la mère emploie quelques leurres, elle constate qu’elle n’est plus si canon et que le temps qui passe commence à lui faisander la gibecière.  Il se peut même que ça ne fasse pas long feu avant qu’elle ne devienne grand-mère.  Et c’est encore celui qui brame qui méritera le blâme.

Il est donc inévitable que, comme toutes les belles-mères, je clabaude un peu.  Ceci dit, il ne faut pas tirer au jugé.  Un jour prochain, je tomberai peut-être dans le même piège que ma mère avant moi, que sa mère avant elle, parce que vous savez tout comme moi, le Chat, combien l’amour peut-être un sentiment pathologique.  Et cette histoire de chasse-galère n’est rien d’autre qu’une histoire d’amour.  Un jour prochain, je serai sur la ligne de tir de mon gendre.  Il gardera peut-être le cran de sureté quelque temps par respect.  Mais si je joue trop les bécasses, j’espère qu’il saura bien viser et me toucher.  Pan !  Je l’aurai bien mérité.

Sophie


[1] Être en venaison : ce dit d’un sanglier ou d’un cerf quand il est en graisse

[2] Chasser à la billebaude : Mener une partie de chasse où chacun tire à sa fantaisie.

[3] Un gabion est une petite hutte qui dissimule le chasseur de gibier d’eau.

[4] Faire manchon : se dit d’un lièvre qui culbute en avant sous le coup du fusil

[5] Hallali : cri pour annoncer à la chasse à courre que la bête est forcée.

[6] Double sens du mot.  Un brocard est à la fois un cerf mâle et une raillerie.

[7] Hourvari : cri pour annoncer à la chasse à courre que la bête ruse.

[8] Tirer au rembucher : Tirer sur la bête, par-derrière, quand elle rentre dans les bois.

[9] Empaumer : suivre une piste avec ardeur.

[10] Décantonner : abandonner son habitat habituel.

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de l’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

14 avril 2013

La peau de l’ours…

« Un gars d’la ville… » Rien pour impressionner le petit groupe de vieux que j’avais rejoint ce soir-là sur le quai, histoire de m’enquérir des derniers ragots.  « Un gars d’la ville… » N’empêche qu’au village sa légende continuait de circuler.

Ti-Jean Railleur avait tué.  Tué l’ours qui, à la brunante, hantait la cour de la petite école.  Et, en moins de deux, cet exploit s’était retrouvé à la une du journal local, exposant, en même temps que la peau de la bête, les ambitions inavouées du chasseur.  C’est ainsi que, cet automne-là, en ardent défenseur des citoyens contre l’envahisseur plantigrade, la tête de l’ours posée sur ses genoux, notre fougueux candidat à la mairie posa pour la postérité.  Malheureusement pour lui, ce fumeux coup d’éclat ne facilita point son élection.  Et si, pour un temps, Ti-Jean déserta le village, les suites de son fait d’armes n’en continuèrent pas moins d’alimenter la rumeur.  Ainsi on racontait que la peau de l’ours trônait désormais sur le plancher de son salon, la tête tournée vers la porte d’entrée, le regard fixe et l’air hargneux.  Et s’il fallait croire les indiscrétions de sa femme de ménage, cet ours n’était pas le seul à avoir sacrifié sa chair et sa peau aux ambitions politiques de notre héros.  De fait, les petits paquets de viande d’ours empilés jusqu’à ras bord dans son immense congélateur en étaient la preuve éloquente.  Or, si cette histoire était revenue sur le tapis, c’est que, depuis quelques mois, elle semblait prendre une tournure inattendue.  Aux premiers jours de l’été, Ti-Jean était revenu au village et, cette fois bien décidé à partager le fruit de sa chasse, il avait commencé à distribuer à chacun quelques menus paquets de viande d’ours dont il vantait les vertus.

« Un gars d’la ville…  J’me demande ben ce qu’il a derrière la tête.  Après tout’, les élections c’est juste dans quatre ans », s’était exclamé ce soir-là Albert, le doyen du village.  Comme personne n’avait de réponse, l’esprit de l’ours vint alors éclipser l’ombre du héros.  Et de la bête gigantesque aperçue derrière l’église à l’ours malfaisant abattu à coups de hache par un lointain cousin, chacun enchaîna avec une histoire de son cru.  Mais comme le ciel s’obscurcissait et qu’il me fallait retourner chez moi par un sentier qui passe à travers bois, après avoir écouté Albert me gratifier de ses conseils, je quittai le groupe sans tarder.

Sitôt arrivée au sentier, il faisait noir et ma lampe de poche ne projetait qu’un faible rayon de lumière blafarde.  J’attendis donc un court moment, le temps de laisser mes yeux s’habituer à l’obscurité.  Puis je m’engageai sur la piste de terre battue.  J’y avais à peine fait quelques pas lorsque, devant moi, une boule de fourrure toute noire, de la grosseur d’un chiot, déboula à toute allure pour aussitôt s’enfoncer dans les bois.  Abasourdie, je mis quelques secondes à réaliser qu’il s’agissait d’un ourson et que, s’il s’agissait d’un ourson, il devait bien y avoir une mère quelque part, et que s’il y avait une mère quelque part, elle ne devait pas être très loin.  Puisque je ne pouvais plus rebrousser chemin, je continuai d’avancer.  Un pas, deux pas, trois pas…  Quand un bruissement soudain attira mon attention.

À ma droite, dissimulée dans les buissons, se tenait une masse que je devinais sombre et imposante.  D’instinct, je dirigeai vers elle la faible lueur de ma lampe et j’aperçus les quelques poils blancs ornant sa poitrine.  Devant moi, immobile dans le noir, la mère ourse se dressait sur ses pattes de derrière.  Figée, aux aguets, tout autant que je l’étais.  Et moi, pétrifiée, j’attendais qu’elle fasse un geste.  J’attendais et j’attendis jusqu’à ce que le craquement des branches mortes sous son poids me signale qu’elle allait rebrousser chemin pour se diriger vers où j’avais auparavant croisé l’ourson.

« Si tu rencontres un ours en forêt, évite de croiser son regard », m’avait conseillé ce soir-là Albert.  Et il avait ajouté : « Sitôt l’ours passé, ne t’attarde surtout pas.  Continue d’avancer, car si tu t’attardes, ce n’est pas l’ours qui va te rattraper, mais ta peur. »  Je suivis son conseil.  Mais comme la route était longue et la nuit noire, je pus à loisir imaginer ma peau étalée sur le sol de la tanière de l’ourse et je pus aussi me dire que, dans cette fâcheuse position, j’afficherais sans doute, moi aussi, un regard fixe et un air hargneux.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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