Rétro : Une nouvelle de Patrice Cazeault…

(Richard Tremblay, L’ermite de Rigaud, a envoyé dans notre direction plusieurs nouvelliers qui ont plu au Chat Qui Louche.  Nous l’en remercions, le félicitons pour son concours littéraire annuel Les mille mots et invitons nos lecteurs à visiter son blogue : http://www.lermitederigaud.blogspot.com/)

Tiède et un brin diffus

 — Pourquoi ça ne fonctionne pas ?
Il s’agissait d’une toute petite voix. Une voix aiguë. Celle d’une enfant. Il y avait toutefois dans le timbre les intonations d’une voix  chat qui louche maykan alain gagnon francophoniehabituée à commander. À se faire obéir.
Puis, un tout autre registre. Un ton aigre, un débit calculé et un tantinet lancinant.
— Je l’ignore, Votre Altesse. J’ai pourtant prononcé tous les mots de la litanie et effectué avec grâce les mouvements rituels…
La gamine à qui il s’adressait se cala plus profondément dans le large fauteuil sombre. Celui-ci dominait la pièce, démesurément grand, avec les excroissances informes et grotesques qui s’en échappaient. Elle y paraissait encore plus petite qu’elle ne l’était en réalité.
Elle tapota impatiemment du pied sur les cageots usés qu’on avait solennellement placés à la base du trône pour lui permettre d’y grimper seule.
— Vous m’aviez promis que le sortilège fonctionnerait… reprit-elle.
— Je vous assure, majesté, que l’exécution était magistrale. Si problème il y a, je vous suggère de vérifier la qualité des composantes réunies par Ochrémonium.
Les regards pivotèrent vers la forme grossière qui occupait le siège d’en face. À moitié prisonnier des barreaux de chaise qui déformaient ses masses adipeuses surdimensionnées, Ochrémonium se secoua dans un soubresaut désagréable à observer de si près.
— Sale lézard… commença-t-il
Il se tut, car Son Altesse venait de quitter son trône pour passer en revue les objets et mixtures hétéroclites qui gisaient dans un chaos calculé sur la table. Il pria silencieusement pour que la gamine ne sache pas différencier le quartz du cristal.
— Qu’est-ce que ce truc ? demanda-t-elle impérieusement.
— Un orphéolage molossal, majesté, énonça Ochrémonium.
— Il s’agit d’un vison… précisa la silhouette aigre et décharnée. Un vison dont vous avez maladroitement remplacé la dentition.
— Allons donc ! Quelle idée grotesque !
Nerveux, il matérialisa depuis les replis infestés de ses habits une petite baguette de pain chocolaté qu’il s’empressa de grignoter. Son Altesse ignora l’altercation et poursuivit son inspection. Elle pointa un assemblage de tiges d’ébènes et posa sur Ochrémonium un regard inquisiteur.
— Un prisme catalyseur des matières éthérées.
— Soyons sérieux, l’interrompit son rival. Ma nièce de 10 ans bricole des boîtes à pain plus catalysantes que cette pièce brouillonne.
Il réalisa tout à coup la portée de ses paroles et s’excusa auprès son maître. Celle-ci haussa les épaules et tourna encore autour de la table. Elle s’étira pour tâter une pâte visqueuse et mauve.
— Qu’est-ce ? fit-elle en reniflant la substance d’un air dédaigneux.
— D’authentiques baies de saumâgeuses sous-marines, claironna Ochrémonium, visiblement confiant.
L’autre conseiller leva les bras en l’air et gloussa d’ironie.
— Si ! Ce sont des vraies, réagit le grassouillet personnage. Je le sais parce qu’elles proviennent du même plant qu’il y a deux ans.
Cette réplique tomba sur la sinistre assemblée comme une lourde stèle de marbre. Une étrange chorégraphie de sourcils froncés et de gestes étouffés se livra à l’insu de la gamine. Celle-ci avait laissé son regard dériver sur la longue boîte d’ébène qui gisait à quelques pas, trônant au centre d’un fouillis d’inscriptions inquiétantes.
— Alors pourquoi cette fois ça ne fonctionne pas ? murmura Son Altesse en sourdine.
Les deux silhouettes diamétralement opposées reprirent leur concert d’accusations, s’injuriant mutuellement jusqu’à ce qu’une troisième voix  vienne les interrompre.
— Il ne manque que l’étincelle, bande d’idiots…
Ochrémonium et Voral conclurent une trêve momentanée et concertèrent leurs efforts pour réserver un accueil froid à l’ancien vizir de leur défunt maître.
— Tout est là, Majesté, reprit toutefois la forme dans l’ombre. Par contre, peu importe les babioles et les simagrées de vos assistants, il manque encore l’ingrédient essentiel, l’étincelle nécessaire pour embraser le dispositif, pour activer le sortilège et canaliser les énergies sombres…
— Quel est cet ingrédient, vizir ?
— Le souvenir le plus marquant, le plus vivant, le plus puissant que vous évoque la vie de votre défunt père. Quelque chose qui déclenche une violente émotion en vous. La plus grande joie que vous pouvez imaginer, ou la plus profonde haine qu’il suscite en votre cœur.
La gamine prit quelques secondes pour réfléchir.
— Et qu’arrive-t-il à ce souvenir ensuite ?
— Consumé, consommé par les forces obscures qui œuvreront à extirper votre père de l’abysse. Ce morceau de mémoire vous sera extirpé, arraché et annihilé à jamais.
Un courant d’air parcourut la salle humide.
Une seule petite joie, pensa Naïa, jeune héritière orpheline de la Couronne du Sombre Monde. Ça ne devait pas être si difficile à dénicher, non ?
— Je dois trouver ça là et maintenant ? s’énerva-t-elle devant les trois paires d’yeux qui la fixaient.
Ochrémonium se libéra péniblement de sa chaise tandis que Voral s’inclina de toute sa hauteur.
— Nous nous tiendrons à votre entière disposition, Votre Altesse…
Ils claudiquèrent tous les deux sur les dalles suintantes et disparurent par la lourde porte de bois.
— Naïa, reprit le vieil homme. Je sais que c’est difficile, mais…
— Taisez-vous, lui intima la gamine.
Elle se hissa sur la table et dévisagea méchamment le cercueil de son père. Sous son crâne paradait une série de longues absences hivernales, de silences embarrassants et de scènes d’intimité artificielle.
— Il y a bien une chose dont je me souviens, commença-t-elle. Je me souviens de sa chaleur, de son odeur alors qu’il m’enveloppait contre lui dans sa grande cape et que nous galopions sur le domaine à la tombée du jour. C’est… mièvre. Tiède et un brin diffus… Je ne crois pas que ça suffise…
Son regard darda le vizir.
— Pourquoi n’y a-t-il rien de plus éclatant ? Pourquoi n’y a-t-il jamais rien eu de plus entre lui et moi ?
Le vizir, dans l’ombre, soupira.
— Parce que votre père a dû se livrer au même exercice, il y a un peu plus de deux ans. Après que le corps piétiné de sa fille unique fut retrouvé sur la plaine.
Naïa laissa ses jambes balancer lentement dans le vide, l’empreinte d’une chute brutale ressurgissant en filigrane dans son esprit.
— Votre père vous aimait profondément, Naïa. Seulement… il ne se rappelait plus vraiment pourquoi.
Un long silence assombrit le visage de Naïa.

— Annulez le rituel, vizir…

Notice biographique

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Photo Patrick Lemay

Patrice est né en 1985 et, hier encore, il s’amusait à se dépeindre comme un écrivain miséreux dont personne ne veut. Pourtant, il publiera en 2012 sa double série de science-fiction, Averia / Tharisia, sous la bannière des Éditions ADA. La nuit, entre deux séances de correction, entouré de chats qui ne louchent pas tant que ça, il se demande souvent s’il n’a pas rêvé toute cette aventure. Toujours à la recherche de ce qui fait vibrer et résonner ce petit quelque chose dans ses entrailles, Patrice tient le blogue http://avisdexpulsion.blogspot.com. Il aimerait beaucoup vous y accueillir.

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One Response to Rétro : Une nouvelle de Patrice Cazeault…

  1. À noter, si je puis me permettre, que la 3e édition des Mille mots est actuellement en marche. Les détails sont là :

    http://lermitederigaud.blogspot.com/p/les-mille-mots-de-lermite-2011.html

    La nouvelle de Patrice a terminé en 3e position l’an dernier. N.hésitez pas à participer !

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