La gravure vive, une nouvelle de Richard Desgagné…

La gravure vive…

Voici une gravure de Ducansson, sa plus achevée sans doute. Cet oiseau mort qui repose sur une table, on dirait que la vie vient à peine de le quitter ; j’aimais alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québeccroire, il y a peu de temps encore, que le canon du fusil était brûlant et que le poignard planté dans le bois vibrait toujours. Hier, un visiteur est venu me demander la permission de prendre l’arme pour se défendre contre un chien qui le poursuivait. Je lui ai dit que cela était impossible ; il fut fort déçu, d’autant qu’il tenait déjà la crosse dans sa main. Je vous jure qu’il l’avait bien saisie et qu’il s’apprêtait à la sortir du dessin ; je l’ai même remise sur la table recouverte de velours. Nous nous sommes obstinés longuement, essayant chacun de nous convaincre du bon droit de l’autre. Quand il devint menaçant, je lui montrai mon revolver pour qu’il gardât ses distances et me laissât à mes occupations. Cet homme-là ne craignait rien, il s’avança et je dus le mettre en joue. Il insista. Plutôt que de tirer, je le blessai en lui donnant un coup de crosse sur le front. Le sang coulait, je rangeai mon arme. Il me vint comme un dégoût d’avoir blessé un pauvre bonhomme qui demandait de l’aide. Écrasé sur une chaise, il séchait son front. Je m’approchai de lui : la blessure était mineure. Il geignait en me fixant de façon bizarre.

            – Vous n’en êtes pas, qu’il me dit.

            – À quoi faites-vous allusion, monsieur ?

            – Si vous en aviez été, vous m’auriez permis de prendre le fusil et de tuer ce chien qui me poursuivait. Vous n’en êtes pas.

            – Je ne comprends pas…

            – Vous travaillez dans un musée et vous ne savez pas.

            – Monsieur, pourriez-vous être plus clair ?

            – Ce n’est rien. Vous ne rencontrez jamais personne quand vous faites votre tournée de nuit ?

            – Non. Le musée a un excellent système d’alarme qui se déclencherait sitôt qu’il détecterait une présence suspecte.

            – Je travaillais ici avant. C’était le bon temps. Il m’arriverait de parler avec les personnages des tableaux que je regardais. Parfois, j’entrais dans une pièce et je me mêlais à des créatures qui m’apprenaient plein de choses sur les siècles passés.

            Il avait l’air si sincère et si malheureux que tout ce monde-là se fût évanoui et qu’il dût le regretter devant celui qui l’avait agressé. Je crus qu’il délirait, tant son histoire ne tenait pas debout. Depuis que je travaillais dans ce musée, je n’avais jamais vécu d’aventures étranges ; de plus, je voyais le monde comme une réalité matérielle, absolument dépourvue de la plus infime distorsion. Pourtant, j’avais bien vu cet homme saisir une arme dans un dessin de Ducansson, et j’avais encore la sensation de la lui avoir enlevée des mains pour la déposer dans le même dessin ! Je me défendais bien mal contre les intrusions de la folie dans ma tâche de gardien de nuit.

            – Comment êtes-vous entré ?

            – J’ai ouvert la porte avec mon passe-partout. Votre système n’a rien senti.

            – Ça m’inquiète. Donnez-moi cette clé, monsieur. (Il me la remit sans hésitation.) Vous allez me suivre. Il m’est impossible de vous garder plus longtemps. Vous devez partir.

            – Mais le chien ! Il m’attend dehors, j’en suis sûr.

            – Je vous accompagne. S’il le faut, je l’abattrai.

            alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecLe chien n’était pas là, l’homme sortit et se perdit dans la nuit. Aussitôt, et pour la première fois, je me sentis mal à l’aise dans le musée, il me semblait que des personnages vivants sous leur croûte me regardaient et attendaient le moment opportun pour m’attaquer. « Allons, pas d’hystérie, Frédéric, ce ne sont que des figures d’une autre époque, des morts oubliés, des créatures sans vigueur, des masques funèbres. »

            Je revins devant le dessin de Ducansson. L’œil ouvert de l’oie reflétait un autre monde dans lequel je me sentis obligé de plonger ; je tentai de me retenir à des certitudes. Peine perdue, quelque chose voulait m’avaler, des ombres me couvraient. Une faim monstrueuse me prit de manger l’oie encore chaude. Je n’eus qu’à approcher ma main pour la saisir, l’extraire de son milieu pictural et la tenir contre mon cœur comme un bien précieux. « Ça n’a aucun sens ! Je ne peux la manger toute crue ! Comment faire pour enlever ces plumes ? » Pourtant, malgré mes appréhensions, je réussis sans peine à déshabiller l’oiseau de son duvet, à l’ouvrir avec le poignard qui m’attendait planté dans la table de Ducansson et à le vider de ses bas morceaux. Je dépeçai la dépouille et commençai à la manger sans me soucier du sang qui coulait sur le marbre de la Salle des gravures. Je mâchais chaque bouchée avec appétit. Je ne regrettais rien. La viande avait bon goût ; je me dis que l’oie avait vécu en liberté, avait été nourrie des meilleurs grains, d’herbes odoriférantes et ne s’était abreuvée que d’eau pure.

            Je regardai le dessin bafoué : le fusil était appuyé contre une chaise, une plume blanche reposait sur la table, je pus voir que la nuit descendait sur la scène alors qu’il y a peu un soleil éclatant jaillissait par la fenêtre de la pièce. Par terre, sur le plancher lustré, une cruche de vin attira mon attention. J’avais soif. Je la pris, en approchai le goulot de mes lèvres pour boire ce que je supposai être du vin. C’en était, et des plus merveilleux, un vin corsé, d’un rouge écarlate, sentant la framboise, l’amande et les fruits, que je bus jusqu’à plus soif, jusqu’à me souler. Je n’avais pas fini de découvrir la gravure de Ducansson.

            Tout au fond, contre un mur, il y avait un lit défait sur lequel je rêvai de m’étendre pour me reposer ; quelques instants plus tard, j’étais étendu, totalementalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec abandonné et heureux comme un loir.  Je dormis jusqu’au matin. Sans y songer, j’ouvris une porte et me retrouvai dehors, dans une cour ensoleillée, fraîche, où un chien dormait, la tête entre ses deux pattes, où un chat se reposait sur le rebord d’une fenêtre. Une femme étendait des pièces de vêtements sur une corde en chantant une mélodie dans une langue inconnue. Je pris conscience que j’étais passé de l’autre côté de la gravure, à l’abri du regard de Ducansson, dans un moment d’un extrême passé, intrus inquiet. Ainsi, tout un monde vivait hors du mien ; l’art permettait à la vie d’aller au-delà de la réalité banale ; l’art n’était pas que la tentative de reproduire ce qui est avec plus ou moins de génie ; l’art est la vraie vie, l’unique, parallèle à l’existence des êtres et des choses, qui la côtoie, qui se perpétue hors de mon regard. Ni le chien, ni le chat ne sentirent ma présence ; je m’approchai de la femme qui ne me vit pas venir. J’étais là, présent, absent, fantôme d’un autre temps. Désireux d’entrer en contact, je ramassai dans le panier à linge un grand drap de toile blanche et m’en recouvrit pour montrer la forme que j’étais qui n’avait plus d’assise. La femme m’aperçut enfin et, aussitôt, se mit à lancer des cris, à gesticuler comme une possédée ; elle courut pour échapper à cette apparition soudaine. Le chien grogna, le chat fit le dos rond, poils dressés ; un homme apparut, qui ressemblait à mon visiteur mystérieux, armé d’un fusil, le même que dans la gravure de Ducansson, qu’il pointa sur moi. Il tira et m’atteignit en plein cœur. Je ne mourus pas, je m’échappai par une porte et me retrouvai dans la pièce que j’avais quittée et où j’avais si bien dormi. Je me débarrassai du drap, remis ma veste de gardien et sortis de la gravure. Je la décrochai parce qu’il y manquait l’oie et la déposai dans le bac à ordures.

            Je déclarai la gravure de Ducansson dérobée, le conservateur me reprocha de n’avoir pu empêcher le vol, je m’excusai avec la plus grande sincérité. Depuis ce temps, quand j’entre dans un tableau pour visiter des mondes, je ne touche plus à rien. Je regarde, j’observe, je prends des notes pour mes mémoires.

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

 

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