Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

Sur l’air du tradéridéra et tralala

Cher Chat,
chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieIl faudrait que vous le lui disiez, à la mère Michel, que vous n’êtes pas perdu. Elle crie toujours par sa fenêtre à qui lui rendra son chat. Heureusement, je n’ai pas cru le père Lustucru et j’ai fini par vous trouver sur l’air du tralala la, sur l’air du tradéridéra. Même que si j’aurais su, j’aurais v’nu plus tôt. Et vous savez pourquoi ? Parce que j’ai l’enfance têtue et frondeuse. Il faut me croire, le Chat. Sinon… j’vais le dire à mon père. Il saura bien vous faire comprendre que sa petite est comme l’eau vive, que l’enfance lui colle encore aux basques et qu’elle finit toujours par oser ses chimères. C’est comme ça.
L’enfance, certains veulent s’en débarrasser au plus vite, d’autres voudraient ne l’avoir jamais perdue. Tandis que la nuit court après le jour, que le jour court après la nuit, tandis qu’ils font le tour de ma cour, moi, je m’évertue à sauter encore à pieds joints dans les flaques d’eau et à m’émerveiller quand les flocons délirent. Tenez, le Chat, aujourd’hui comme hier, j’ai fait croire que j’étais malade pour faire l’école buissonnière. J’écris sous mes couvertures à mon chat imaginaire. Ce soir, il se peut même que j’invite un ami à dormir et on s’échangera nos vêtements.
Évidemment, il y a des choses qu’on ne fait plus quand on devient adulte. Les bruits se mettraient à courir : « Sophie ?!…  Elle a du bon tabac dans sa tabatière ! »  J’ai donc arrêté d’offrir des dessins à mon dentiste. Il faut bien se résigner. J’ai également décidé de ne plus me marier avec mon père. Et j’ai fini aussi par comprendre qu’un party pyjama au bureau n’est pas forcément la meilleure idée pour clore l’année. En effet, tout le monde n’a pas le port du caleçon de nuit flatteur. On grandit en se nourrissant d’audaces et parfois ça nous reste comme des suffisances sur les hanches. Je te tiens, tu me tiens par la barbichette, le premier qui rira aura une tapette. Et pourtant, il serait bon de rire parfois de ce que nous sommes devenus. Imaginez le Chat, par le plus grand des hasards, qu’un homme croise l’enfant qu’il a été et que tous les deux se reconnaissent. Que se passerait-il ? Le miroir renverrait-il le bon reflet ? Face à face, le petit accroché à ses grands rêves et le grand à sa petite vie. Moi, je cherche, je cherche dans ma tête où vont les morceaux de mon casse-tête, moi je cherche, je cherche avec mes dix doigts, la p’tite place de celui-là.
On connait les trésors de bon sens interrogatif des enfants. Le petit ouvrirait de grands yeux étonnés et demanderait alors tout simplement « pourquoi ? ». L’adulte tenterait alors de se justifier. C’est ce que l’on fait souvent, presque naturellement pour asseoir sa crédibilité : « Regarde, petit, nous avons appris à planter des choux à la mode de chez nous, nous avons 1,73 enfant, une hypothèque sur un joli bungalow en banlieue et nous cultivons des rêves cubains pour nos congés payés. »  Effrayé, l’enfant se cacherait le visage persuadé ainsi de disparaître : « C’est celui qui l’dit qui y est ! »
Et puis l’enfant, tout naïf qu’il est encore, croirait au jeu et d’un large sourire espiègle s’échapperait un « Où tu m’as mis ? Tu m’as caché, hein ? » chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieL’adulte se souviendrait alors de ses rêves d’enfant, ses rêves tout neufs, ses rêves qui n’ont été portés par personne. Du fond de la nuit d’or, de bâbord à tribord, veiller sur la galaxie et sur la liberté aussi. Esteban Zia, Tao, les cités d’or…  Il se souviendrait aussi de ses désirs d’adolescent, désirs d’orages et de vent fou, d’opéra rock et de métal. Être le centre d’une nature exaltée. Tintamarre, marabout, bout de cigare, garde-fou, fou de rage. De rage ou de désespoir ? L’adulte se retourne sur son passé. Où est la grande porte par laquelle il devait entrer ? Il se targuerait alors de quelques pieds de nez à la conformité puis finirait par se taire, penaud. Le petit chercherait encore un peu dans le fond des poches du grand. Au cas où il y aurait des gros crocodiles et des orangs-outans, des affreux reptiles et des jolis moutons blancs. Au cas où il y aurait encore un peu d’insouciance. Mais l’assurance aurait pris toute la place, les bras en croix. Et dessus pour épitaphe : Ci-git Jean de la lune.
L’enfance nous déserte le jour où l’on ne s’autorise plus le droit à l’erreur. Ça commence par un doute, un embarras, une incertitude et le refus de s’y abandonner. Pour quelques irréductibles cependant, la vie est trop courte pour être vécue avec le devoir d’être irréprochable. Le peintre passe sa journée à dessiner, l’écrivain à raconter des histoires, le comédien à jouer, sans jamais chercher à justifier leur vision du monde, sans jamais prétendre à la vérité. Il faut croire que le regard que pose l’artiste sur le monde n’a pas d’âge. Les petits poissons dans l’eau nagent aussi bien que les gros.
Puis, quand le temps s’empresse et que vieillissent nos jours, nos mémoires parfois s’écourtent. C’est un peu comme si nous retrouvions le terrain vierge de nos jeunes années. On ne sait plus, on a oublié. Alors, on est prêts pour retomber en enfance. À cloche-pied jusqu’au ciel de la marelle. Dodo tit’ tit’ tit’ maman, dodo tit tit tit papa. Si li pas dodo, crab’ la va manger. Sonner une dernière fois à toutes les portes et se sauver comme un voleur. Un, deux, trois…Soleil !
Sophie

Notice biographique

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieSophie Torris est d’origine française, québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.

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10 Responses to Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

  1. Mylène dit :

    Sophie Torris, je t’aime d’amour

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    • Sophie Torris dit :

      Merci Mylène pour tes flaques d’eau. T’as vu, j’ai sauté dedans à pieds joints! Je tiens à dire ici que je suis rarement seule pour écrire mes chroniques. J’aime bien aller à la pèche aux idées. Et tes lacs, ma belle Mylène, sont plein de jolis poissons.

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  2. Chantale Giroux dit :

    Ce matin en te lisant …j’ai la chair de poule et larme à l’oeil…je suppose que ça me rejoint!!!! Merci Sophie pour tes belles histoires écrites avec autant de subtilités .
    Tout simplement , j’adore!X

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  3. Sophie Torris dit :

    Ainsi font, font, font mes petites marionnettes…Je pensais jouer Guignol et voila que ton coeur se serre. Merci Chantale pour ce beau commentaire. À mon tour de verser l’émotion d’une larme.

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  4. Jean-Marc Ouellet dit :

    Ma chère Sophie, vous connaissez l’art de dire l’Essentiel avec une telle fraîcheur que le poisson que je suis en frémit des nageoires.

    Merci pour ce beau texte.

    Jean-Marc O.

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  5. Cécile Baete dit :

    Bonjour sophie,
    Ce texte me touche beaucoup. J’aime de lire et je t’embrasse très fort. Cécile B

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  6. E dit :

    Merci Sophie pour ce très beau texte sur l’enfance.

    Je crois que je suis restée la petite fille qui rêvait dans un coin du jardin, et aimait rester cachée pour écouter la pluie tomber. Maintenant, c’est mon atelier qui me sert de refuge !
    On aimerait ne jamais quitter l’enfance !
    Le monde adulte est tellement cruel et dur, que la peinture me permet de m’évader et d’oublier le monde actuel.

    Heureusement que mon mari est là pour me ramener sur  » Terre  » !

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