Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLa craie au ventre (suite et fin)

Cher Chat,

Les écoles sont vides, les collèges déserts, les universités dépeuplées. Les profs sont en congé d’été. N’est-ce pas le moment idéal pour parler dans leur dos ? Car, voyez-vous, mon Chat, si j’enseigne aujourd’hui la craie au ventre, j’ai depuis ma plus tendre enfance le banc d’école aux fesses. C’est ainsi que j’étudie depuis quelques décennies mes maitres et leurs aptitudes à coloniser l’estrade. Si j’ai pour certains une véritable reconnaissance du ventre, je n’ai toutefois pas été à l’abri de quelques ventrées indigestes. Je vous propose donc de m’adonner à un exercice de classification de la bête afin de découvrir ce qu’elle a dans le ventre. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ne sera donc pas purement fortuite.

Commençons donc notre analyse par le professeur fantôme. Paradoxalement, il n’a pas d’esprit ou s’il en a, il ne cherche pas à en faire état. S’il assiste de manière assez éthérée aux premiers cours, on ne peut pas dire qu’il soit revenant. Il donne dans le recyclage de vieilles conférences filmées qui ont fait sa gloire et compte sur un réseau d’invités pour faire le travail à sa place. Le professeur fantôme prend soin toutefois de laisser un savant désordre dans son bureau : quelques rapports d’évaluation à demi-remplis, une dissertation à demi-corrigée, un livre entrouvert dont la page est retenue par un stylo décapuchonné. C’est à s’y méprendre, on pourrait croire qu’il y était encore il y a quelques minutes. Mais le marc de son café est sec et l’endroit n’a rien d’un cabinet fantôme. Ce type de professeur ne réussit que très rarement à hanter les mémoires étudiantes.

Le professeur soporifique, quant à lui, est toujours là. Il fait partie des meubles depuis des lustres. Paupière avachie sur un iris délavé, l’œil de carpe a perdu le diem. Ventre mou, il donne, magistralement monochrome, le même cours obligatoire depuis son entrée en fonction, il y a un demi-siècle. Son bureau dont il semble avoir fait sa tanière sent le fauve. Jamais personne ne l’a vu arriver le matin ni repartir le soir. Contre la fenêtre, sur un cintre, une chemise aussi douteuse que celle qu’il a sur le dos pend comme une deuxième solitude.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLe professeur bon copain se laisse volontiers tutoyer. L’étudiant a vite fait de lui taper sur le ventre en l’appelant par son prénom. On suit son cours pour remonter sa moyenne, car tout le monde sait bien que Guitou a le A+ viscéral. L’étude de la matière n’est donc qu’un prétexte pour se faire des amis. En vérité, Guitou a soif d’amour. Il profitera donc de l’estrade pour se mettre lui-même en valeur. Rien de subliminal dans la diapo illustrant ses dernières vacances en famille glissée entre deux schémas de la communication. Le professeur bon copain partage tout à bon escient.  Sa femme, ses enfants et même sa vieille tante si elle est encore de ce monde. Évidemment, la discipline laisse un peu à désirer comme peuvent en témoigner ses nombreuses performances filmées et postées sur You Tube à son insu. Si on se moque un peu de lui, si on n’apprend pas grand-chose, on l’aime bien quand même Guitou.

Et puis, il y a le prof sexy. Plastique irréprochable. Ventre plat. Sourire Colgate. Effet axe garanti. Sans même l’effluve, il va jusqu’à dresser les phéromones des plus innocentes. Il est d’autant plus charmant qu’il ne sait pas qu’il est beau. C’est le seul cours où l’on arrive trente minutes à l’avance dans l’espoir d’occuper le premier rang et où on a vite fait d’oublier pourquoi on est là. Car en fait, il ne faut pas se le cacher, le Chat, on suit son cours uniquement pour regarder sa bouche articuler des théorèmes et pour le plaisir d’en perdre son latin.

Êtes-vous déjà tombé amoureux d’une de vos enseignantes, le Chat ? Rares sont celles qui n’ont pas vécu dans leur prime jeunesse une passion secrète et platonique pour un de leurs maîtres. La pâmoison est généralement unilatérale, mais il se peut parfois qu’un professeur abuse de son aura. Après tout, les bancs des collèges et des universités fourmillent d’Héloïse en devenir. Le professeur Abélard a la quarantaine encore fringante, mais il voit venir l’autre décennie avec angoisse. S’attacher ainsi l’engouement d’une tout juste postpubère le rassure. Ne croyez pas que sa danse du ventre n’est pas étudiée. S’il commence à nouer avec son étudiante une complicité pédagogique toute paternelle. (Combien sont-elles aujourd’hui à souffrir de l’absence d’un père ?), il sait très bien, socratique à l’excès, faire accoucher la belle de confidences plus intimes. C’est en commentant à répétition et de manière élogieuse ses copies, que le professeur Abélard réussit à nouer un début de relation épistolaire trouble qui se poursuivra parfois  bien après le cours.

 Il arrive, échevelé, ventre à terre, quelques secondes avant le début du cours, la valise à roulettes prête à exploser, et toujours embarrassé d’une pile de photocopies au cas où il manquerait de matière. C’est le perfectionniste compulsif. Il veut bien faire. Trop bien faire. Le silence est sa bête noire qu’il comble inconsciemment d’une courte et même formule souvent ridicule, dès que son discours semble battre de l’aile. Ses étudiants prendront d’ailleurs un malin plaisir à en comptabiliser l’occurrence. Toutes ses envolées verbales s’accompagnent également de microdémangeaisons nasales qui inévitablement finissent par lui maculer l’appendice de craie. Il se rassure en s’appuyant sur la technologie. Ses diaporamas sont d’ailleurs de véritables sons et lumières. Il affectionne tout particulièrement les lettres bolides qui accélèrent avant de freiner pour se stabiliser sur l’écran. Même si, dès la quatrième lettre, tout le monde a deviné le reste de la phrase, il faut néanmoins faire preuve de bonne volonté et attendre la fin du Grand Prix.

Le Professeur avec un P majuscule est un spécialiste de sa matière et il le sait. Il se sait ultra compétent et maître incontesté et incontestable dans son domaine. Spécialiste de lui-même, il arrive en cours, les mains vides avec son seul nombril. Son égo surdimensionné peine parfois à passer la porte. Le professeur avec un P majuscule se soucie peu de ses étudiants avec un é minuscule. Il préfère de beaucoup s’écouter parler. Il ne supporte d’ailleurs pas qu’on le contredise et s’il s’aventure à poser une question à un de ses collègues, c’est bien évidemment pour y répondre lui-même et faire état de la science qu’il a indubitablement infuse. Ce professeur peut malgré tout inspirer le respect et s’adjoindre ainsi quelques ouailles soumises qui travailleront pour lui, dans son ombre. Il sera bien évidemment le seul à récolter les lauriers.

Il faut savoir, cher Chat, que l’étudiant ne représente pour certains qu’une main-d’œuvre bon marché destinée à obtenir des financements. Ainsi pense, en effet, le professeur chat qui louche maykan alain gagnon francophoniechercheur subventionné qui passe une bonne partie du temps qu’il devrait passer à enseigner, à chercher les meilleurs moyens de ne pas enseigner. C’est quand on lui refuse ses demandes de dégagement et qu’il se voit contraint de donner un cours que le professeur chercheur subventionné révèle sa vraie nature. Pris de frustration, il déverse alors son fiel véhément sur l’estrade, réglant ses comptes, au travers de pauvres étudiants, avec cette administration incompétente qui ne se sait pas, Ventre Saint-Gris ! reconnaître son génie.

Alors, le Chat, que pensez-vous de cette satire ventripotente ? Il me semble vous avoir entendu, plus d’une fois, rire à ventre déboutonné. Auriez-vous reconnu, sous mon dessein de craie, un quelqu’un ou une quelqu’une ?

Je ne prendrai pas la peine de définir le bon professeur. Celui-là, tout le monde s’en souvient. Il n’est pas forcément le plus sympa, le plus drôle, le plus conciliant. Il a peut-être même quelques-uns des défauts cités précédemment, mais il m’a aimée. Aimée suffisamment pour me transmettre quelque chose que je n’oublie pas. Annie Symoniak, Jean Trelca, Georges Laferrière, Nicole Tremblay, Marta Anadon, Luc Vaillancourt, grâce à vous, j’ai aujourd’hui la craie au ventre.

Sophie

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et les Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.

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