Clue, un récit d’enfance de Karine St-Gelais…

Clue

Un après-midi sombre se profilait au loin et retardait les grands spectacles extérieurs qui débutaient tout juste dans le voisinage. Des éclairs de alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecchaleur détonnaient dans le ciel déjà obscur. L’odeur de la rivière Saguenay se faisait sentir jusque dans la cour arrière de ma grand-mère, Adeline. Bien assise sur son balcon, elle attendait les festivités : le cent-cinquantième anniversaire de Ville de la Baie. Elle se vantait de n’avoir jamais à débourser un sou pour assister aux spectacles que la municipalité lui offrait chaque été.

Enrobée dans sa jaquette de flanelle, elle dégustait quelque fondant crémeux ou un délicieux carré au chocolat – un délice des dieux sorti, une fois de plus, d’une de ses recettes secrètes. Même si elle savait devoir s’en priver – vu son taux de cholestérol –, elle s’empressait de nous dire, pour se déculpabiliser, qu’à son âge, il était trop tard pour faire attention à sa ligne…

Ma grand-mère avait cinq enfants : son aîné, Daniel, le second, Robert, ensuite Germain, mon père, la charmante Josée et la toute dernière, Monica. Elle nous disait toujours que si ça était à recommencer, elle aurait eu moins d’enfants et aurait magasiné davantage. Pour ma grand-mère, commissionner était son sport préféré, une trotteuse invétérée et les centres commerciaux étaient pour elle de ravissants musées.

Sur son balcon, Adeline aimait dire le bonjour à ses voisins préférés. À droite s’appliquaient Monsieur et MadamePelouse. Deux fous du balai extérieur, ils sautillaient sur leur gazon d’un vert éclatant et court qu’ils égalisaient comme un tapis de golf à l’aide d’une lame acérée. À gauche s’ennuyait la veuve Cécile ; Adeline aimait lui apporter régulièrement des tartes pour la consoler d’être seule.  Devant, clignotaient Monsieur et Madame Patente-À-Gosses. Leur immense terrain était jonché d’objets de toutes sortes : lumières,  fleurs, flamants roses et d’étranges nains de jardins. Derrière, la mythique famille Adams. Une famille mystérieuse, selon elle, car d’étranges femmes visitaient ces voisins quelques secondes tous les matins.

De nature curieuse, Adeline se cachait derrière la haie de cèdres pour les surveiller durant ces visites insolites. Elle disait à son ainé, Daniel, un policier-enquêteur bien connu dans la région, que ses collègues devraient se poster devant la résidence des Adams qu’elle trouvait suspects. Dès que le nez de ma grand-mère ressortait trop des arbustes, elle se faisait remettre à l’ordre d’un généreux coup de patte par le gros Julius, leur matou. Il traînait toujours dehors, déféquait dans les plates-bandes d’Adeline et  rôdait devant ses fenêtres. Julius, au nom prédestiné, était le leader d’un gang de chats de gouttière qui le suivaient partout et qui venaient reluquer régulièrement Petit-Prince, son serin adoré. Ces chats mesquins regardaient son petit soleil se pavaner dans le salon extérieur en se pourléchant les babines…  Ma grand-mère détestait cela.

La veuve Cécile possédait un Poméranien plutôt dodu qui jappait à s’en bousiller les cordes vocales chaque fois qu’il voyait Adeline sur son balcon. Elle en avait marre de ces chiens et de ces chats qui jouaient dans sa corde à linge ou miaulaient ou hurlaient sinistrement dès minuit passé.

Ce soir-là, Daniel était venu souper à la maison et racontait à qui voulait bien l’entendre la dernière histoire d’horreur en vogue au bureau. Il avait le mandat d’élucider une affaire plutôt étrange dans le voisinage. L’affaire de l’éventreur canin : un récit effrayant qui prenait beaucoup de son temps précieux.

— Maman, les chiens tombent comme des mouches dans le quartier.  As-tu entendu, vu ou remarqué quelque chose ?

— Non Daniel, mais sacrilège que je suis tannée de les voir chez moi ! Cela ne me fait aucune peine. Ils ont juste à les ramasser, leurs sales bêtes, lui dit sarcastiquement ma grand-maman tout en caressant son Petit-Prince chéri.

— Bon, mais si tu vois quelque chose tu me le dis et sur-le-champ, car j’aimerais bien clore cette enquête pour passer enfin à autre chose. Au poste nous appelons le responsable de ces crimes l’éventreur canin, car les pauvres bêtes s’en vomissent presque les entrailles et cela inquiète notre quartier normalement si tranquille, termina Daniel en prenant un délicieux cup cake aux fraises.

En effet, selon les dires de Daniel, ce n’était point ragoûtant, même pas joli du tout ! Les animaux mal en point déglutissaient sans arrêt dès leur retour au bercail…  S’ils revenaient !   Les voisins appelaient le service de police tous les soirs depuis une bonne semaine. Daniel recevait au moins deux ou trois appels par nuit l’avisant qu’une autre bête gisait sur le rebord de la route ; un liquide étrange lui dégoulinait du museau. « Un dernier repas plutôt étrange et surement prémédité », lui avait dit le dernier témoin au téléphone.

Grand-mère, sourire en coin, rigolait et accusait ouvertement les Adams d’être des sadiques extra-terrestres qui kidnappaient les bêtes pour les décapiter et par la suite les abandonner dans la rue. Ou bien, peut-être était-ce la veuve Cécile, présumait-elle encore ?  La pauvre s’ennuie peut-être à en perdre la raison et elle se confectionne des écharpes et des manteaux avec la fourrure de ces petites bêtes. Comme dans le jeu « Clue », elle imaginait la veuve, armée d’un couteau, officiant dans la salle de bain…

— Ou bien, peut-être est-ce tout simplement Monsieur et Madame Pelouse ?  lança grand-père de sa chaise de bois, en essuyant avec colère la fiente qu’un goéland avait laissé tomber sur sa casquette lors de sa sortie quotidienne au parc Mars.

« Ils ont peut-être trop mis d’insecticide sur leur gazon, continua-t-il.  Les animaux tombent raide morts juste en humant le poison, pourquoi pas ? »

— Ou, Monsieur et Madame Patente-À-Gosses, fit Daniel, pince-sans-rire. Toutes ces étonnantes lumières clignotantes, autour de leur demeure, ont peut-être créé un court-circuit, un vortex dans le temps, comme dans Retour vers le futur, mais en plus sinistre. Un Disney Land créé par Stephen King. En fait, pour Daniel, tout le voisinage était suspect. Il prenait les pauvres bêtes en pitié et imaginait ce qui pourrait leur arriver au cours des prochaines nuits.

Daniel était un enquêteur chevronné.  Grand, brun, portant fièrement la moustache, il avait un peu le genre Miami Vice, mais en plus viril.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecAprès quelques jours d’enquête, il se rendit compte que les animaux domestiques rôdaient un peu trop près de la maison familiale. Alors arriva la trouvaille inconcevable : le policier, sur la piste d’un vieux chien au museau barbouillé de crème aux fraises, découvrit que le tueur en série était en fait une tueuse en série. Sa propre mère ! Dans son attendrissante naïveté, cette amoureuse des animaux avait concocté un festin comprenant un soupçon de poison : de savoureux petits gâteaux. Chaque soir, elle déposait les mignons cup cakes aux fraises tout près de la chaise extérieure de grand-père. Elle voulait tout simplement, grâce à ces petits goûters, empêcher les chats de venir sur sa véranda et peut-être aussi freiner les jappements insupportables du Poméranien de la veuve, qui sait ?

Daniel, un peu embarrassé, décida d’étouffer un tant soit peu l’affaire. Il ne voulait surtout pas que les gens considèrent sa mère comme la Jackie l’éventreuse en série des animaux vagabonds de son quartier d’enfance. Il la supplia de ne plus jamais faire une telle chose. Pauvre Adeline, elle voulait seulement détourner l’attention des matous nauséabonds de son Petit-Prince adoré…

Bizarrement, à partir de ce jour, les voisins gardèrent leurs chats à l’intérieur et regardèrent ma grand-mère d’un œil suspicieux ! Même la veuve n’acceptait plus ses jolies tartes !

Après ces sombres événements, Germain, mon père, fit preuve de comportements étranges.  Apparemment, les effroyables aventures d’Adeline l’éventreuse eurent tout un effet sur lui ! Pour démontrer son affection à son entourage, il devint un pogneur de nez extravagant et récidiviste. Il fût alors affectueusement surnommé par ses parents et amis, Germain le séquestreur de nez. Il aimait taquiner ses proches par des pognages de nez irritants pour ses victimes. Monica, la petite dernière, a payé le prix fort en devenant son souffre-douleur – ainsi que moi-même plus tard. Mais, après tout, n’est-il pas le fils d’une impitoyable tueuse en série ?…

Germain le séquestreur de nez donnera évidemment naissance  à une autre histoire. (Mouahahah !)

Notice biographique :

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecKarine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous avons aimé ce second récit plein de fraîcheur et de naïveté enfantines qu’elle nous offre.  Laissons-la se présenter.

« Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.

« Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.

« Au plaisir de vous rencontrer sur mon bloghttp://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey33.wordpress.com»

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4 Responses to Clue, un récit d’enfance de Karine St-Gelais…

  1. jacques girard dit :

    Madame St-Gelais, vous explorez, avec succès et intérêt, la veine de l’enfance, une artère commune en littérature. Mais vous, vous le faites avec originalité En revanche, votre dernière parution me semble «trop chargée». Comme me l’a dit si souvent Yvon Paré, «Jacques, serre ton texte, circonscris ton sujet, ne dis pas tout, laisse de la place à ton lecteur.» Yvon m’a fait recommencer trois fois Les nouvelles du lac(205 pages), autant de fois Les portiers de la nuit (150 pages). Je ne le regrette pas: tout au contraire. Dans cet extrait, vous avez le matériel de plusieurs récits, sinon l’embryon d’un roman. Si vous n’aviez pas de talents, madame St-Gelais, je n’aurais pas pris la peine d’écrire ce que je pense de cet extrait. La lecture des extraits antérieurs est révélatrice de mon propos lequel se veut constructif. En espérant conserver votre amitié, Jacques Girard.

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  2. Karine Gelais dit :

    Je suis tout à fait d’accord avec vous Jacques et vos propos seront d’une aide précieuses pour peut-être en faire un receuil. Je retiens avec joie votre commentaire constructif. C’est de toute façon avec des gens comme vous que j’en suis là aujourd’hui! Merci de prendre le temps de me lire. Vos voeux d’amitié sont sincères et je suis capable de faire preuve d’humilité envers les commentaires. Je suis de nature à me remettre souvent en question et j’apprends beaucoup plus facilement à travers le coeur des gens qui m’entourent. Merci! Karinexxx

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  3. jacques girard dit :

    Merci madame Gelais, votre réaction aux propos que j’ai tenus sur votre texte intitulé Clue démontre votre désir de vous épanouir dans les mots. L’humilité et la remise en question sont des atouts majeurs. Je continue de vous lire avec encore plus d’intérêts. Mes hommages respectueux, madame Gelais, votre ami Jacques Girard.

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