Un récit d’enfance de Karine St-Gelais…

Le Petit-Prince d’Adeline

Chez grand-mère, le soleil se levait toujours dans la fenêtre de la petite chambre bleue. La chambre des invités, la suite des rêves, comme ellechat qui louche maykan alain gagnon francophonie aimait si bien la surnommer. Les draps sentaient l’air frais et tout l’amour qu’elle mettait, chaque jour, à les étendre sur son immense corde à linge qui surplombait le terrain en angle. Je l’entendais, de la chambre, réprimander Petit-Prince, son volatile de compagnie, qui se posait toujours près de son gâteau « radio » et de sa tarte au sucre blanc. Ces deux éléments trônaient sur le comptoir de la cuisinette et parfumaient le rez-de-chaussée, jusque dans ma couchette.

Petit-Prince était un adorable serin jaune, au chant angélique, qui enchantait Adeline, ma grand-maman. Tous les matins, il l’accompagnait pendant son récurage de casseroles et ses préparatifs interminables pour le dîner ou le souper à venir. Parfaite ménagère et cuisinière hors pair, ma grand-mère entretenait sa maison avec passion pour que nous nous y sentions confortables. Debout depuis l’aube, habituée de nourrir une ribambelle d’enfants, elle donnait vie à cette maisonnée. Une forcenée. Ronde, pas très haute et portant toujours un splendide brushing blond jauni, elle écoutait marmonner son vieux mari qui se berçait dans sa chaise, tout près. De temps à autre, elle passait la main sur ses jambes gonflées de varices bleues, conséquences d’une vie de service.

Grand-père Romuald sortait tout juste du lit ; il était vêtu de sa camisole blanche et de son short très court. Il nous dévoilait ses jambes maigrichonnes et blanches. Grand-mère lui lançait toujours gentiment que la semaine de la canne blanche était enfin arrivée… Cela me faisait sourire, et elle le savait. Je me levais toujours attirée par l’odeur sucrée du prochain repas. Les weekends en leur compagnie étaient aussi délicieux qu’un pain d’épice, aussi merveilleux qu’un voyage décapant dans un autre monde.

Mes yeux bleus criaient famine, tandis que grand-père essayait de chausser ses vieilles sandales de cuir, assis dans sa chaise de bois, sous la cage dorée de Petit-Prince. Ensemble, ils délimitaient la salle à manger du salon adjacent.

Je m’asseyais toujours à la même place, face à la fenêtre, dos contre le mur, pour mieux admirer le magnifique déjeuner que grand-mère m’avait amoureusement concocté. Aujourd’hui, on se demanderait pourquoi ces amoureux d’antan sont restés ensemble si longtemps malgré leurs différences ? Mais moi, je voyais deux personnes perdues qui avaient un ardent besoin l’une de l’autre et qui se complétaient par leurs qualités et manques respectifs.

— Bon matin, ma fille, me disait-elle doucement.

Je remarquai le magnifique gâteau blanc, enrobé de meringue, tout juste sorti du four. Elle m’avait préparé mon gâteau préféré, son merveilleux gâteau « radio ». Ne se souvenant plus du nom de ce somptueux dessert, elle l’appelait ainsi, étant donné qu’elle avait obtenu la recette d’un cuisinier à la radio.

— Deline ! criait affectueusement grand-père, le souffle rauque. Ton oiseau n’a pas chanté ce matin ?

— Pourtant, je l’ai nourri comme d’habitude. Ça doit être son espèce de toupet jaune-brun qui lui tombe sur les yeux et l’empêche de gazouiller autant qu’il le devrait, répondait-elle.

— Deline ! criait de nouveau Romuald en retenant sa respiration pour passer sa chaussure gauche.  Bon sang ! Mes bas sont maintenant orange !

— Quoi !

— On dirait que le tapis du salon est plus foncé qu’hier ? disait mon grand-père.

— Oui ! C’est vrai, je l’ai « teindu », je trouvais qu’il avait perdu un peu de sa fraîcheur. Je trouve aussi qu’il est beaucoup trop long, Romuald.

De nature économe, ce couple bien assorti, malgré les apparences, n’avait pas les moyens de changer le tapis du salon qui avait presque l’âge de mon père. Même si je n’avais que treize ans, je comprenais la complicité qui les unissait dans le mariage depuis tant d’années. J’étais une spectatrice subjuguée. Je me délectais de leurs répliques uniques. Ma grand-mère me rappelait avec tendresse, pendant son repassage, que j’aurais dû encore « catiner » à mon âge. Un verbe de son jargon qui signifiait qu’elle souhaitait secrètement me voir encore jouer à la poupée. Une douce façon de me dire que je grandissais un peu trop vite à son goût.

L’avant-midi était passé. Romuald et moi nous bercions sur le balcon, croyant inhaler l’odeur des terrains avoisinants frais tondus. Soudain, Romuald remarqua encore quelque chose d’étrange à travers la grande fenêtre du salon. Une autre péripétie époustouflante se préparait…

— Deline !

— Quoi ?

— Ton serin !

— Quoi, mon serin ?

— Petit-Prince est chauve !

— Je sais ! Je lui ai coupé le toupet après dîner.

— Quoi ?

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieJ’étais complètement attentive.  Cette charmante grand-maman, dans son innocence, avait cru que le petit duvet frontal de son Petit-Prince était de trop…  Mais, depuis le délicat toilettage, Petit-Prince ne chantait finalement plus du tout. Probablement gêné par sa nouvelle coiffe, que reflétait  le petit miroir de sa cage suspendue. Mon grand-père eut la brillante idée de proposer à Deline de téléphoner à la tribune téléphonique d’un certain vétérinaire qui répondait aux questions des auditeurs en direct…

C’est ce qu’elle fit. Et tout le quartier put entendre l’animateur des ondes rire à s’en fendre l’âme en écoutant l’histoire horrifiante de Petit-Prince, le serin de Mme Adeline qui était inquiète de la santé mentale de son charmant compagnon, normalement si porté sur la mélodie.

« Il ne chante plus, monsieur le vétérinaire », lui lançait-elle sans retenue, d’un ton austère.

Par cette prestation farfelue, ma grand-mère devînt et demeura une légende à Grande-Baie.

Mes grands-parents étaient pour moi un théâtre traditionnel à eux seuls. Je jouissais régulièrement de ces curieux polichinelles qui me racontaient, à leur façon, l’histoire de leur petite contrée, de leur insolite rencontre.

Je revenais tout juste à l’intérieur avec Romuald, jeu de cartes à la main. Lorsque grand-père fût estomaqué par quelque chose d’autre qui attira son attention…

— Deline !

— Quoi !

—  Le tapis !

— Quoi ! Le tapis ? Ah oui, je rêvais d’un tapis à poil court, alors je suis allé chercher ta tondeuse pour le raccourcir…

Je connus le plus extraordinaire fou rire que peut expérimenter une préadolescente. Moi et grand-père, sans le savoir, nous étions délectés, non de l’odeur du gazon frais coupé, mais plutôt de la tonte inattendue du tapis fraîchement lavé et recoloré.

J’avais une grand-maman exceptionnelle.  Je ressentis cruellement son départ.

Une petite vie, de petites misères et un cœur gros comme la Terre la définissaient.  Il manque aujourd’hui un arcane majeur à notre bonheur.

Qu’est devenu Petit-Prince ?

Les ragots voudraient qu’il ne se soit jamais remis de cette aventure. Et même si notre Adeline n’est plus de ce monde, lorsque je vois un oiseau se poser un peu trop près, je m’interroge toujours sur sa provenance…

Notice biographique :

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieKarine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous avons aimé ce second récit plein de fraîcheur et de naïveté enfantines qu’elle nous offre.  Laissons-la se présenter.

« Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.

« Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.

« Au plaisir de vous rencontrer sur mon bloghttp://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey33.wordpress.com »

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10 Responses to Un récit d’enfance de Karine St-Gelais…

  1. Jean-Marc Ouellet dit :

    Votre texte me rappelle mon enfance, les arômes de nourriture qui envahissaient la maisonnée, les taquineries de mon père en direction de ma mère, qui, souriante, lui répliquait de sa répartie incisive. Tant de beaux souvenirs que votre superbe plume a fait ressurgir.

    Merci et bravo.

    Jean-Marc O.

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  2. luc lavoie dit :

    Bravo pour votr texte!
    Et il n’y a pas que votre grand-mère qui a notée cette succulente recette de gâteau à la radio. La mienne aussi…

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  3. luc lavoie dit :

    Bravo pour votre texte!
    Et il n’y a pas seulement votre grand-mère qui nota ce fabuleux dessert à la radio. La mienne aussi!

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  4. Eh bien, j’ai beaucoup ri et fort! L’humour et la naîveté font bon ménage dans votre nouvelle…..l’oiseau, c’est la joie…au quotidien..alors, ne pas couper le toupet!.Merci!

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  5. Cécile Comblen dit :

    Très drôle!!

    Aimé par 1 personne

  6. Michelle Dontigny dit :

    Quelle belle découverte que celle de votre plume! J’adore la simplicité, le doux roulement du choix des mots, les images qu’ils proposent, la maison qui sent bon jusqu’à mon imagination! Merci pour cette magnifique lecture! Quel talent!

    Aimé par 1 personne

  7. Karine Gelais dit :

    Merci de vos chaleureux commentaires Michelle et Cécile et au plaisir…

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