Déambulations, une nouvelle de Dominique Blondeau…

   (Avec l’assurance et le métier que nous lui connaissons, l’écrivaine et critique littéraire Dominique Blondeau nous offre cette nouvelle où paysages urbains et désespoir se conjuguent dans cette musique du claire-obscure, ce verbe feutré qui la caractérisent… )

J’avais regardé par-delà la cime des arbres, le ciel était gris et lourd.  Il drainait une rumeur d’orage. chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecJ’étais sorti sur le balcon.  En bas, la ville ne me disait rien qui vaille, elle grondait son inépuisable lassitude : il me semblait entendre un râle d’agonie.

 Cette pensée m’irrita — je veux dire que l’idée de la mort m’était insupportable.  Depuis plusieurs mois, elle collait à ma peau, telle une femme s’acharne à nous aimer malgré nos dissensions.

  Si une pensée horrible grignote une période de notre vie, elle s’apparente à des événements qui nous ont touchés de près.  J’avais beau me débattre entre le souvenir de l’enfant qui n’était plus et l’agonie d’Irina, me dire que sans elles, je continuais à être ce que j’étais — et ma vie aussi —, je buvais plus que je n’aurais dû, je fumais du haschich, je baisais des femmes sans avenir.

   Il y avait Jeff qui me tenait joyeusement compagnie.  Il se piquait, pratiquait de mauvais coups.  Il m’entraînait dans de nocturnes bacchanales d’où je ressortais l’âme inexistante, le cœur au bord des lèvres.  Le corps me brûlait : la griffure d’ongles longs, les morsures de dents carnassières marbraient ma peau.

    Meurtri de toutes parts, je rentrais chez moi.  Je ne mêlais jamais le souvenir de l’enfant qui n’était plus, ni l’agonie d’Irina, à ces nuits amères, à leur consternante monotonie.  Il n’y avait rien à attendre de ces hommes, de ces femmes qui se vautraient dans un rêve sordide.  Enivré par l’odeur du haschich et du sperme, je butais sur des corps endormis qui geignaient.  L’aube ne tarderait pas à les surprendre.  On aurait dit que leurs lamentations signifiaient la peur qu’ils avaient du jour et du soleil.

    Cela s’était passé avant que je regarde par-delà la cime des arbres.  La tête me faisait mal.  Jeff dormait dans un jardin public.  Il avait peu à m’envier.  L’appartement que j’habitais me servait d’abri, rien d’autre.  Je détestais les toits, le travail, les femmes à longue échéance.  Seules, l’enfant qui n’était plus et Irina surent m’initier à la tendresse.  Ce sentiment très doux étouffa la violence qui grondait en moi.  Elle me submergea à la mort de la petite fille.

     Je les aurais peut-être quittées un jour ou l’autre pour suivre Jeff, suivre une femme que je côtoyais régulièrement dans le bar minable où nous allions nous perdre.  Des rais de lumière lugubre assombrissaient ce lieu dans lequel un relent de musc et d’urine incitait à boire.  Nous étions des silhouettes titubantes, profilées sur les murs chassieux.  La femme que je côtoyais régulièrement contrastait dans ce désordre puant.  Son visage, casqué de cheveux blonds presque blancs, se grimait de craie et de cire quand elle apparaissait.  C’était bien cela : elle apparaissait.  Ses yeux, hagards, s’attachaient aux miens, je refusais d’en lire le message.

      Une vérité avait fini par m’obséder — là encore, comme une femme que nous rejetons —, celle de ne pas avoir aimé suffisamment l’enfant et de l’aimer d’une manière insensée maintenant qu’elle n’était plus.  L’agonie d’Irina me charriait vers un dénouement semblable.

        Je me jetai sous la douche, puis je bus plusieurs cafés.  Dehors, la chaleur s’installait, tyrannique.  Elle humilierait les corps, épuiserait les regards, la peau halitueuse aimanterait les vêtements.  Le mois d’août est tragique, il donne tout, il reprend tout.

      Je me demandai dans quels endroits de la ville se cachaient Jeff et la femme que je côtoyais régulièrement, dans quels souterrains frais ils évitaient les lames surchauffées du soleil.  Je me demandai aussi pourquoi je les associais dans mon esprit : Jeff abhorrait cette femme.  J’ai souvent pensé qu’il la désirait, mais elle ne lui prêtait aucune attention particulière.

      Je bus un jus d’orange glacé.  Naguère, la petite fille me le servait.  Elle me tendait le verre, ses yeux emplis d’un sourire qui me ravissait.  Comment s’y prenait-elle pour inscrire dans son regard tant de candeur obstinée, de radieuse féminité ?  D’une manière troublante, elle ressemblait à Irina.

     Je fixai le téléphone.  Voilà ce qui m’attachait encore à Irina.  Un peu plus tôt, un peu plus tard, il sonnerait, la voix d’une infirmière m’apprendrait sa mort.  Nous nous étions dit ce que nous avions à nous dire.  Elle m’avait conjuré d’aller vers l’essentiel.  Doucement, je lui avais répondu que je savais cela depuis longtemps : la solitude qui nous dirige de la naissance à la mort, surtout, la vacuité du désir que deux corps expriment.  Oui, je savais tout cela, avais-je murmuré à Irina qui ne combattait plus la mort, elle qui avait tant aimé vivre. L’enfant qui n’était plus s’était révoltée, et moi avec elle.

     Je me retrouvai sur l’avenue déserte.  Il y avait les vacances, la torpeur de ce dimanche, qui se lisait sur les visages que je croisais.  Cette saloperie de solitude !  Je ne savais où rejoindre Jeff, il devait être soûl.  Je ne savais où rejoindre la femme que je côtoyais régulièrement.  Si j’avais su, j’aurais été la baiser.  Je n’aurais plus songé à elle dans l’incongruité de cette matinée, alors qu’Irina mourait.  Ne sachant rien, je m’assis sur le rebord du trottoir.  Je posai ma tête sur mes genoux remontés.  Je m’endormis.

    chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecQuand je m’éveillai, des pièces de monnaie brillaient autour de moi.  Je chavirai dans un rire forcené dont l’écho se propagea hors du quartier où j’errais.

     Irina devait être morte, le téléphone avait dû sonner longtemps.  Cela n’avait plus d’importance.  L’essentiel de ma vie s’étalait à mes pieds : des ronds de métal qui me permettraient de survivre.  Oui, Irina était morte, je commençais à l’aimer.

Notes bibliographiques

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche.

En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

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