Une critique littéraire de Dominique Blondeau…

Un patchwork familial…

(C’est avec satisfaction que nous reproduisons ici cette critique littéraire de l’écrivaine Dominique Blondeau.)

L’été s’en vient, les vacances estivales aussi. On a décidé de déserter la ville, d’apprivoiser la mer, de piétiner le sable ou les galets. Avant de nouschat qui louche maykan alain gagnon francophonie aventurer entre ciel et mer, terre et océan, on a des sentiers à arpenter, ceux de livres dont la couverture ou le communiqué nous inspire. Aujourd’hui, un roman particulier retient notre attention. La marche en forêt, signé Catherine Leroux.

C’est un homme qui entre dans une forêt. C’est une femme amérindienne qui s’enfuit du foyer marital pour vivre dans le bois. C’est une maison qui se dresse « avec entêtement dans un rang presque nu. » Une tache de sang ternit un tapis. Des peupliers, un manteau rouge, le dessous de l’épiderme. Énumérés d’une manière litanique, les personnages et lieux concoctent l’histoire de la famille Brûlé. La forêt est là, telle une métaphore, dissimulant les drames des uns et des autres. Le fil conducteur est perçu par un être qui va et vient comme un fantôme. Et par Alma, l’Amérindienne. Fragmenté à souhait, le récit se déroule à l’orée d’une campagne forestière. Les générations se chevauchent sans aucune altération. Nous passons de Fernand Brûlé et de sa deuxième femme, Emma, à Caroline et Tristan. À Amélie, l’artiste de la famille. Noémie nous apprend qu’elle a été violée par Hubert Brûlé avec qui elle a joué au baseball quand elle était enfant. De Marilou qui élève seule son fils, nous savons peu de son conjoint africain. Justine, épuisée d’avoir aimé un homme récalcitrant, part de Montréal, s’installe à Québec, refuse de travailler à nouveau dans un bureau. Malgré elle, elle s’occupera de Jean, autiste de trente-six ans. Il y a les quatre enfants de Thérèse, décédée un an plus tôt : Jacques, Luc, Normand et Nicole. Eux aussi ont leur histoire plus ou moins trouble, toujours réaliste. Vingt-quatre individus, qu’on ne nommera pas tous, s’entrecroiseront en de courtes séquences, presque des nouvelles. Dans cet éventail qui s’ouvre et se replie, des visages se sont imposés plus éloquents que certains. Nicole et Justine représentent une génération de femmes plus aguerries contre les contraintes d’une époque dans laquelle éduquer un enfant sans soutien parental s’avérait éprouvant. La première a adopté une fillette asiatique, la deuxième aura une fille de Jean. Qu’ils soient d’une génération différente, les hommes accomplissent leur destin sans se poser trop de questions.

Parmi ces femmes et ces hommes déambulant sur la scène gigantesque de la vie et de ses péripéties, Alma porte le roman. Après la mort accidentelle de son mari, elle accouchera de son énième enfant, abandonnera définitivement la maison, s’isolera en forêt puis se rapprochera prudemment de ses semblables. Elle tue des animaux, dort dans des granges, dans des camps abandonnés. Délestée de moult embûches, elle rejoindra le chemin de fer qui « traversera bientôt tout le pays, mais elle ne l’a jamais vu. » Elle parviendra à un campement et, à la faveur d’une bagarre entre le cuisinier et le contremaître, proposera deux lièvres en échange de ses services. Les ouvriers se méfient de l’Indienne, de l’intérêt qu’elle manifeste aux travaux sur le chemin de fer. Douée d’une intelligence aiguë, elle observe les ingénieurs, étudie leurs plans. Elle se passionnera pour le dynamitage du flanc d’une colline qui « entravait le passage du chemin de fer. » À la suite de la mort irrésolue d’un ingénieur, son assistant anglais lui demandera de l’aider, suscitant ainsi bien des rancœurs. Le confort dont elle jouit sera démantelé par la venue d’un nouvel ingénieur qui se révélera un profiteur dont Alma se débarrassera sans scrupules… Pour elle aussi, le temps alourdit ses épaules mais, enrichie d’un acquis inusité, elle se met en route dans le sillon exact que « suivra le Grand Trunk Railway dans quelques années. » Elle se promène de ville en ville avec sa charrette, s’intitule artificier. Elle ira au-delà des Rocheuses, prenant garde à la folie des chercheurs d’or, prêts à trancher la gorge de leur frère pour une pépite. Un soir, installée près d’un lac, un vendeur d’armes à feu lui suggère de partir vers les États du Sud où circulent des rumeurs de guerre. Là-bas, en Indianapolis, habite un fabricant d’armes qui pourrait utiliser ses savoirs. Son nom est Richard Gatling — l’inventeur de la première mitrailleuse… On ne décrira pas les détails sordides qui pousseront Alma à commettre des actes atroces. Proie crédule d’hommes imbus de pouvoir, elle servira leurs desseins plus qu’ils ne l’espéraient. Puis, la guerre loin derrière, blessée physiquement et mentalement, Alma se repliera vers le nord, marchera vers la ferme familiale. La fin est digne de cette femme qui n’avait besoin de personne.

On s’est arrêtée longuement sur le portrait d’Alma pour mettre en relief le rôle qu’elle jouera dans la généalogie de la famille Brûlé. Elle est l’ancêtre rebelle par excellence, celle qui refusait, enfant, de se soumettre aux religieuses, à leur enseignement chrétien. Amélie et Pascal signaleront sa présence ultime. Sur une ancienne photo qu’un ami antiquaire d’Amélie a rapporté de l’Ouest, Alma y surgit telle une figure ancestrale qui ne soulève nul mystère.

Premier roman ambitieux, complexe mais cohérent, que Catherine Leroux offre au lecteur. Une histoire se profilant à coups de sentiments humains, qu’ils soient tendres, violents, inattendus. La vie, la mort se faufilent, se mesurant à l’existence en dents de scie de chacun. Espoir et désespoir. Naissances et oubli de soi quand il s’agit d’intégrer un clan que nous connaissons peu. L’écriture est à la mesure des événements substantiels comblant des êtres épris de civilités : ronde et réfléchie, souvent poétique. Douloureuse. Un talent prometteur duquel on attend beaucoup, pour mieux le cerner dans la multitude parfois discutable des livres québécois.

La marche en forêt, Catherine Leroux
éditions Alto, Québec, 2011, 312 pages

NOTICE BIOGRAPHIQUE

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé.Entre autres ouvrageselle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.

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2 Responses to Une critique littéraire de Dominique Blondeau…

  1. Encore une fois, chapeau!

    Révélations de mains de maître qui nous donnent envie d’ouvrir les pages de cette histoire.

    Sans doute quelques passages croustillants, des soupçons de moments émoustillants et de chaudes larmes pour embrouiller les paysages de ces contrées sauvages. Hier me fait sentir toujours très humble devant le courage de héros.

    Toujours un plaisir de vous lire.

    Merci …

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  2. Dominique B. dit :

    merci Lolita de votre commentaire généreux.

    Ouvrez les pages de ce premier roman étonnant et lisez-le jusqu’à la fin. En effet, vous y trouverez les sentiments humains, bons et mauvais, qui font le charme de l’homme et de la femme…

    Lisez aussi ma critique du premier roman de Jean-Marc Ouellet, autre genre autre univers…

    À bientôt…

    J’aime

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