Une nouvelle fraîche… de Dominique Blondeau

(L’écrivaine et critique littéraire Dominique Blondeau nous offre cette nouvelle où science-fiction, émerveillement de l’enfance et pureté des éléments premiers du langage et du verbe se conjuguent pour donner naissance à une sonatine de textures et de sons.)

Rêve d’eau


Xia, Yia et Zia n’en reviennent pas. Bui, leur père, et d’autres savants rentrent d’une mission sur la planète Terre. Il leur a dit que là-bas il

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Domnique Blondeau

pleuvait à cause du cycle des saisons. Elles n’ont pas très bien compris, mais le langage de Bui est parfois surprenant. Leur mère, Frû, qui ne sait pas ce qu’est la pluie, n’a pu que répéter les paroles de Bui : «Quelque chose qui glisse entre les doigts…» Mâ aussi glisse entre les doigts, on ne peut le saisir, il se camoufle quand les trois fillettes veulent s’en emparer. Mâ ressemble au poisson terrestre que leur père leur a dessiné. «Impossible de dessiner la pluie, a-t-il ri, elle tombe du ciel quand crèvent des nuages noirs et lourds…» Xia, Yia et Zia n’ont encore rien compris. Elles sont hautes et rondes comme trois pommes terrestres, la peau de Xia est rose, celle de Yia, verte, Zia est de couleur incertaine, entre le rose et le vert. À sa naissance, Bui et Frû se sont regardés, effarés, avant d’éclater de rire. Bui, pour mieux expliquer la pluie, a pris Zia dans ses bras et a dit : «Tu ressembles à un arc-en-ciel quand il pleut sur Terre et que le soleil se montre…» Intriguées, les petites filles martiennes essaient d’imaginer les gouttes d’eau, c’est encore Bui qui a décrit la pluie ainsi. «Des gouttes?» l’ont-elles interrogé. Il a ajouté : «Des étincelles qui se déposeraient sur le dos de Mâ…» Elles savent ce qu’est le feu, Frû s’en sert pour cuire les aliments. «On ne prend pas une étincelle entre les doigts, a insisté leur père, la pluie, c’est pareil…» D’imaginer que cette chose intangible se change en courbes de toutes les couleurs sous l’effet du soleil, qu’elle est comme le feu qui brûle les doigts, les rend muettes. Sur Mars, ce phénomène n’existe pas, le ciel est toujours ocre et pâle, dehors, l’air est irrespirable, c’est pour cette raison que Frû leur interdit de sortir de leur habitat artificiel. Leur planète n’a pas toujours été ainsi, c’est la guerre entre les Terriens et les Martiens qui a tout saccagé. Cette histoire est si ancienne qu’on en parle comme d’une légende. «Mais la pluie?» s’interrogent Xia, Yia et Zia qui font fi des légendes. «Elle n’a ni forme ni odeur, a raconté Frû, elle se transforme en rivière quand elle tombe en abondance.» C’est plus qu’il n’en faut pour les trois petites filles, elles veulent se rendre compte par elles-mêmes. Elles ont pensé aux larmes mais, depuis l’incendie chat qui louche maykan alain gagnon francophonieguerrier, les larmes ont tari. Une pluie cendreuse s’était déversée sur les forêts, les montagnes, les champs. Une boue gluante avait empoisonné les lieux de l’eau. Les trois quarts de la population martienne avait été décimée. Ne reste plus de cette époque qu’un bâtiment où Bui et les autres savants s’enferment pour travailler, l’entrée en est interdite aux enfants. Xia, Yia et Zia ont beau supplier leur mère, elle ne veut pas contrarier leur père, elle refuse de les amener là-bas. La même pensée les taraude. Xia rosit encore plus. Yia verdit foncé, le rose et le vert sur la peau de Zia strient ses joues. Xia, qui est la plus délurée, s’exclame : «On y va!» Le territoire où elles habitent est si minuscule qu’en cinq enjambées, les petites filles se trouvent devant la porte du bâtiment qu’elles n’ont qu’à pousser; elle est constamment ouverte. Frû a dit : «C’est la conscience qui nous guide!» Xia, Yia et Zia ne pensent à rien, elles entrent dans une pièce vaste et silencieuse, aux murs lisses, la pénombre en est bleue. Un son leur parvient, il est comme une musique qui, soudain, se ferait rafraîchissante et venteuse. Elles se regardent, étonnées, la musique, elle non plus, ne se prend pas entre les doigts. Intervient alors une image verte et jaune, les deux teintes se mêlent comme celles de la peau de Zia, des cailloux blancs les frappent, qui forment des cloques argentées. Les petites filles avancent, une pellicule délicieuse encercle leurs chevilles. Xia se penche, sa main, par mégarde, effleure la surface verte et jaune, de ses doigts dégoutte une matière chat qui louche maykan alain gagnon francophonietransparente qui, elle aussi, fait des cloques à ses pieds. À l’instant où toutes les trois songent à la pluie terrienne, un homme avance, il est vêtu d’un étrange pantalon coupé aux cuisses. Le reste de son corps est nu, imbibé de la matière transparente qui s’est échappée du bout des doigts de Xia. Il rit, prend les petites filles par la main. Curieusement, elles ne résistent pas, se laissent conduire dans une autre pièce semblable à celle qu’elles viennent de traverser. Là encore, un bruit léger leur parvient, différent, cependant, du précédent. Des formes indécises se balancent sous l’attrait de ce bruit. Le vent lui aussi fait partie de la légende. C’est comme un rêve dans la tête de Xia, Yia et Zia. Elles se disent que la musique, le vent sont des effets insondables, insaisissables de la mémoire. Seul le corps de l’homme inconnu est palpable. La pluie dont parle Bui est une histoire à dormir debout, elles en jugeront plus tard quand elles seront des savantes, comme leurs parents. Elles sortent du bâtiment et, espiègles, conviennent qu’il n’y avait rien d’intéressant à voir, elles ne comprennent pas que l’entrée en soit interdite aux enfants… En attendant mieux, elles décident d’aller jouer avec Mâ.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.

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