L’eau finit toujours par retrouver son chemin, par Claude-Andrée L’Espérance… »

2 avril 2017

Billet de l’Anse-aux-Outardes

— Tais-toialain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

— Je n’aurais jamais cru que ce serait un jour possible

— Tais-toi, ma fille, insiste le vieil homme

— Sacrifier le verger, les jardins, la terre… la terre qui a nourri les tiens depuis des générations… tout ça, pour un projet de résidences pour millionnaires avec vue sur le fleuve…  Et voilà que j’apprends que, déjà, sur le chantier, les ouvriers ont enseveli le ruisseau sous des tonnes de terre…  Dis-moi que je rêve !  Dis-moi que je vais me réveiller !  Dis-moi que c’est pas vrai !

— L’eau reviendra un jour ou l’autre.  L’eau finit toujours par retrouver son chemin.

— Enterré, le ruisseau qui coulait en cascades à travers la forêt pour venir, apaisé, irriguer nos terres et se perdre dans les eaux glacées du fleuve.  Le ruisseau où le chant d’amour des grenouilles résonnait à la brunante aux premiers jours de mai.  Le ruisseau où, dissimulés parmi les quenouilles, hérons et butors venaient faire le guet, immobiles, les pieds dans l’eau.  Tu te souviens, nous prenions plaisir à y surprendre les écrevisses pour les voir agiter leurs pinces et s’enfouir dans le sable pendant que les libellules tournoyaient autour de nos petites têtes d’enfants heureux.  Car nous étions heureux.  Même quand, de la terre jusque sous les ongles, il nous fallait semer, transplanter, éclaircir, graines, plants ou jeunes pousses.  Même quand, aux grandes chaleurs de juillet, nous passions de longues heures à sarcler à genoux au beau milieu des jardins.  Nous étions heureux, car alors nous rêvions.  Le regard tourné vers le fleuve, le regard tourné vers l’infini et le voyage.

— Et tu es partie, ma fille, tu es partie.  Tu as suivi le chemin de l’infini et du voyage.  Tes frères ont abandonné pour la ville.  Moi je suis resté.

Mais elle n’écoute pas.

— Ils ont déjà enterré le ruisseau et d’ici peu ils auront tout rasé : pommiers, amélanchiers, buissons d’aubépines et de cerisiers…  Tout rasé pour refaire le paysage au goût d’une poignée de nantis qui y viendront habiter leurs luxueuses résidences d’été à peine quelques mois dans l’année…  Le reste du temps, d’immenses maisons vides…  Fini les enfants qui courent dans les champs.

Le vieil homme se tait.  Depuis longtemps la terre ne nourrissait plus personne.  Il lui aurait fallu agrandir, moderniser.  Mais plus moyen d’emprunter et surtout, plus de relève.  Alors il a vendu, la terre et la maison.  Et reçu en échange juste assez d’argent pour rembourser les dettes de la ferme et aller mourir ailleurs.  Dignement, comme on dit.  Mais de cela à sa fille il ne soufflera mot.  Histoire de ne pas enfoncer davantage le couteau dans la plaie.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecDans la petite chambre de l’hospice, pour faire silence sur la ville, elle a fermé la fenêtre et tiré les rideaux.  S’achève l’heure des visites.  Elle s’apprête à partir.  Le père s’est installé devant la télé pour les infos de vingt-deux heures.

À la une, là-bas, dans sa région natale, ravivant les eaux ensevelies, des pluies diluviennes ont englouti le projet des beaux quartiers.  Faisant fi des ambitions des promoteurs, sources, ruisseaux et rivières ont fait la fête jusqu’au débordement.

Notice biographique :

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecFascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.

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Ce que la mer lui a pris… par Claude-Andrée L’Espérance…

28 octobre 2016

Billet de L’Anse-aux-Outardes


alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Les outardes sont revenues. Ce soir, dans le ciel d’octobre, elles sont des milliers à dessiner de longues lignes mouvantes qui se forment et se brisent au rythme de leurs battements d’ailes. Alertée par leurs cris, une femme a couru jusqu’aux battures pour les regarder tranquillement s’éloigner de la rive, s’envoler vers le large, partir, laissant derrière elles le ciel vide et le silence, et cette femme immobile qui, ce soir, comme chaque soir, regarde la mer.

Mais ce soir, au moment de rebrousser chemin, quelque chose d’inhabituel capte son attention. Là-bas, au loin, longeant la rive, une silhouette se profile et pas à pas se rapproche. La femme se fige, son cœur s’affole. Elle fixe à nouveau la silhouette. Un détail dans sa démarche lui semble étrangement familier. Cette manière de poser le pied sur le sol… Paniquée, le souffle court, la femme se hâte vers sa maison. Elle n’a pourtant jamais eu peur des rôdeurs. La carabine dissimulée dans la penderie, elle saurait encore s’en servir. Mais là-bas, au bout du champ, la silhouette présage une tout autre menace.

Un bref regard au pick-up abandonné dans la cour, la femme hésite : prendre la fuite ou s’enfermer. Trop tard, l’inconnu se rapproche. Une seule issue : sa maison. S’y blottir, voir venir. Et la voilà qui s’y précipite, jette un coup d’œil à son miroir, fouille dans l’armoire de la pharmacie, y cherche son rouge à lèvres… plus de rouge à lèvres. Quelques coups discrets frappés à la porte entrouverte et soudain il est là. Il la regarde. Elle ne dit rien. Surtout pas les mots qu’elle a gardés pour lui pendant toutes ces années.

Il dit : « Tu n’as pas changé. »

Elle porte ses mains à son visage où les années ont creusé des sillons, ferme les yeux et se dit simplement qu’il est enfin revenu, ce mari amoureux que la mer lui a pris.

Lui ne trouve pas les mots. Les mots pour justifier l’absence, cette trop longue absence, et troublé, finit par balbutier : « Avoir su, je serais revenu plus tôt. »

Elle passe sa langue sur ses lèvres sèches. Pas de trace de rouge à lèvres. Elle aurait tant voulu qu’il la trouve belle comme au tout premier jour. Mais il lui parle du vieux pick-up dans la cour, presque enfoui sous les herbes.

Il dit : « Tu aurais pu en avoir un bon prix. »

Et il lui parle de l’hiver à venir, de la toiture à réparer, prétexte quelques courses à faire, se précipite vers le petit chemin de gravier qui mène au village et, se tournant vers elle, il crie : « Attends-moi, maman, je reviens… »

Son regard à elle se brouille. Ses yeux semblent suivre un fil invisible. Elle se revoit sur le quai. Le temps est gris, la mer houleuse. Il bruine sur sa peau. Une petite main d’enfant tient fermement la sienne. Soudain il fait froid, si froid.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecLe temps bascule.

Immobile à sa fenêtre une femme regarde la mer. Et l’espoir chaque jour l’habille de robes fleuries et la pare de bijoux qui brillent. Et l’espoir chaque jour met du rouge à ses lèvres et trace autour de ses yeux une fine ligne de khôl. Au village, elle parle encore de lui. Elle parle toujours de lui. Autour d’elle, tous les autres se taisent. C’est qu’il y a tout près d’elle cet enfant qui grandit, cet enfant qui n’est déjà plus un enfant, cet homme qui a joint la marine et qui, bottes cirées et sac à l’épaule, au bout du monde s’est exilé. C’est qu’il y a dans sa maison bientôt une chambre vide et dans le village, développement oblige, un projet de villas pour touristes, avec vue sur la mer, et d’ici peu, sa maison promise au pic des démolisseurs.

Au village on commente, on argumente et on propose : « Ce serait bien pour elle de s’éloigner de la mer. »

Loin dans les terres, une maison vide. Le vieux père est parti pour l’hospice. Elle est pour elle cette petite maison perdue au milieu des grands champs. Cette petite maison qui tourne le dos à la mer où, ce soir, elle attend que revienne du village ce grand gaillard qui dit être son fils, ce grand gaillard qu’elle ne reconnaît plus.

Notice biographique :

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré diversalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.


Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

28 avril 2016

Ce que la mer lui a pris…alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Les outardes sont revenues. Ce soir, dans le ciel d’octobre, elles sont des milliers à dessiner de longues lignes mouvantes qui se forment et se brisent au rythme de leurs battements d’ailes. Alertée par leurs cris, une femme a couru jusqu’aux battures pour les regarder tranquillement s’éloigner de la rive, s’envoler vers le large, partir, laissant derrière elles le ciel vide et le silence, et cette femme immobile qui, ce soir, comme chaque soir, regarde la mer.

Mais ce soir, au moment de rebrousser chemin, quelque chose d’inhabituel capte son attention. Là-bas, au loin, longeant la rive, une silhouette se profile et pas à pas se rapproche. La femme se fige, son cœur s’affole. Elle fixe à nouveau la silhouette. Un détail dans sa démarche lui semble étrangement familier. Cette manière de poser le pied sur le sol… Paniquée, le souffle court, la femme se hâte vers sa maison. Elle n’a pourtant jamais eu peur des rôdeurs. La carabine dissimulée dans la penderie, elle saurait encore s’en servir. Mais là-bas, au bout du champ, la silhouette présage une tout autre menace.

Un bref regard au pick-up abandonné dans la cour, la femme hésite : prendre la fuite ou s’enfermer. Trop tard, l’inconnu se rapproche. Une seule issue : sa maison. S’y blottir, voir venir. Et la voilà qui s’y précipite, jette un coup d’œil à son miroir, fouille dans l’armoire de la pharmacie, y cherche son rouge à lèvres… plus de rouge à lèvres. Quelques coups discrets frappés à la porte entrouverte et soudain il est là. Il la regarde. Elle ne dit rien. Surtout pas les mots qu’elle a gardés pour lui pendant toutes ces années.

Il dit : « Tu n’as pas changé. »

Elle porte ses mains à son visage où les années ont creusé des sillons, ferme les yeux et se dit simplement qu’il est enfin revenu, ce mari amoureux que la mer lui a pris.

Lui ne trouve pas les mots. Les mots pour justifier l’absence, cette trop longue absence, et troublé, finit par balbutier : « Avoir su, je serais revenu plus tôt. »

Elle passe sa langue sur ses lèvres sèches. Pas de trace de rouge à lèvres. Elle aurait tant voulu qu’il la trouve belle comme au tout premier jour. Mais il lui parle du vieux pick-up dans la cour, presque enfoui sous les herbes.

Il dit : « Tu aurais pu en avoir un bon prix. »

Et il lui parle de l’hiver à venir, de la toiture à réparer, prétexte quelques courses à faire, se précipite vers le petit chemin de gravier qui mène au village et, se tournant vers elle, il crie : « Attends-moi, maman, je reviens… »

Son regard à elle se brouille. Ses yeux semblent suivre un fil invisible. Elle se revoit sur le quai. Le temps est gris, la mer houleuse. Il bruine sur sa peau. Une petite main d’enfant tient fermement la sienne. Soudain il fait froid, si froid.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecLe temps bascule.

Immobile à sa fenêtre une femme regarde la mer. Et l’espoir chaque jour l’habille de robes fleuries et la pare de bijoux qui brillent. Et l’espoir chaque jour met du rouge à ses lèvres et trace autour de ses yeux une fine ligne de khôl. Au village, elle parle encore de lui. Elle parle toujours de lui. Autour d’elle, tous les autres se taisent. C’est qu’il y a tout près d’elle cet enfant qui grandit, cet enfant qui n’est déjà plus un enfant, cet homme qui a joint la marine et qui, bottes cirées et sac à l’épaule, au bout du monde s’est exilé. C’est qu’il y a dans sa maison bientôt une chambre vide et dans le village, développement oblige, un projet de villas pour touristes, avec vue sur la mer, et d’ici peu, sa maison promise au pic des démolisseurs.

Au village on commente, on argumente et on propose : « Ce serait bien pour elle de s’éloigner de la mer. »

Loin dans les terres, une maison vide. Le vieux père est parti pour l’hospice. Elle est pour elle cette petite maison perdue au milieu des grands champs. Cette petite maison qui tourne le dos à la mer où, ce soir, elle attend que revienne du village ce grand gaillard qui dit être son fils, ce grand gaillard qu’elle ne reconnaît plus.

Notice biographique :

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré diversalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.


Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

14 juillet 2015

Cœur-coquillage

 — Koukoume, comment on dit le mot « cœur » dans ta langue ?

— Je vais te le dire ishkuess mais auparavant je veux que tu comprennes qu’un cœur ne bat jamais dans le alain gagnon, Chat Qui Louche, maykan, francophonie, littératurevide.  Il bat, là, caché dans ta poitrine ou dans la mienne.  C’est pourquoi, dans ma langue, on dit « mon cœur, ton cœur ou son cœur », tu comprends ?

— « Mon cœur » alors, dit la petite fille.

Nitei, répond la grand-mère.

— Et dans un coquillage, Koukoume, est-ce qu’il y a un cœur qui bat ?  Insiste la petite en tenant au creux de sa main un buccin couleur de sable.

— Au fond de la mer, le coquillage abrite un petit animal avec un cœur qui bat.  Mais quand l’animal n’y est plus, le cœur n’y est plus.

— Et comment on dit « coquillage » ?

Esh

Nitei-esh ! S’exclame alors la petite fille en serrant très fort contre sa poitrine la coquille vide.

 

Maintes fois j’ai écrit et réécrit ce dialogue en essayant de rester fidèle à l’histoire que tu m’as racontée.  Maintes fois j’ai essayé d’imaginer ta vie si seulement à cette rencontre il y avait eu une suite.  La grand-mère et la petite fille.  La petite fille, car je n’ai jamais su ton vrai nom.  Bien sûr, dans le métier, il y a ces noms que l’on s’invente.  Et laisse-moi te dire que le tien, Brenda, ne t’allait pas du tout.

D’où venais-tu ?  Je ne l’ai jamais su. Uashat mak Mani-Utenam, Pessamit, Essipit ?  (J’avais imaginé Essipit à cause de la rivière aux coquillages, ça ajoutait à ta légende.) Mais comment aurais-je pu savoir, puisque, toi-même, tu l’ignorais ?  Et n’eût été le désir de cette grand-mère de te connaître, tu n’en aurais jamais rien su.  Une brève rencontre.  Une promenade le long du fleuve.  À peine le temps de te laisser apprivoiser par cette vieille dame qui insistait pour que tu l’appelles Koukoume et qui s’exprimait avec les siens dans une langue jusqu’alors inconnue de toi.  Une brève rencontre, et puis, plus rien.  Sauf la fugue que tu fis, l’année de tes dix ans, avec en tête une seule idée : la retrouver.  Mais comment donc la retrouver avec ce seul nom en mémoire quand là-bas sur la Côte, d’Essipit à Uashat mak Mani-Utenam, il y a tant et tant de koukoumes.

À force de partager la même loge, les mêmes trajets en autocar et parfois la même chambre, on en vient aux confidences.  Ces derniers temps tu parlais de retrouver les tiens, certaine de pouvoir, cette fois, y arriver.  Tu parlais aussi de lâcher le métier.  Ce métier où l’on vieillit trop vite.  Sitôt jetées, sitôt remplacées.  Par des plus belles et des plus jeunes.  Mais toi, tu aurais bien pu afficher quelques rides, ça n’aurait rien changé.  Car tu étais belle.  Belle dans ta façon d’être au monde.  Ardente et rieuse, malgré les commentaires salaces de ces hommes qui te tournaient autour et qui, de toi, auraient voulu bien davantage que ta danse lascive et ton corps nu.  Et moi, j’avoue, de toi j’étais amoureuse et en secret, au matin, j’aimais te regarder dormir.

alain gagnon, Chat Qui Louche, maykan, francophonie, littératureParmi tous les clients, il y en avait un, un habitué, un assidu.  Toujours assis à la même place, tout près de la scène.  Un type de qui tu disais avoir peur.  Jusqu’ici, tu avais refusé ses avances.  Pourtant, cette nuit-là, tu l’as suivi.  Peut-être l’offre était-elle alléchante.  Un peu de poudre blanche.  Ou la promesse d’un petit matin au bord d’un lac à regarder se lever le soleil.

Ce matin-là, je me suis réveillée en sursaut.  Avec dans ma gorge, ton cri.  Un cri que l’on étouffe.  Et puis plus rien.  Sauf un grand vide et, dans la chambre, toutes ces choses qui me parlent encore de toi.  Et parmi elles, ce coquillage couleur de sable, seul souvenir de ta grand-mère.

Dix jours déjà…

Il n’y aura pas d’enquête.  La police ne m’a pas prise au sérieux.

« Une danseuse nue, partie ailleurs refaire sa vie.  Ce n’est pas la première fois qu’elle fugue… »

 

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à forcealain gagnon, Chat Qui Louche, maykan, francophonie, littérature d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance… »

7 mars 2014

L’âme des bêtes

 « Oublie pas, Guillaume, les bêtes ont une âme… »

 Un dernier conseil à son petit-fils. Quinze ans, c’est peut-être un peu jeune pour lui confier la responsabilité du musée, se dit Madame Thérèse.  Ce fameux petit musée qui fait sa fierté et qui, au village, à part les sentiers de la montagne, constitue tout de même la seule attraction touristique digne de ce nom.  Quinze ans…  Après tout dans son temps, à cet âge…

  « Bon, j’te fais confiance, Guillaume. »

Déjà une heure que la grand-mère est partie.  Un enterrement dans le Bas-du-Fleuve, une sœur, une cousine, il ne sait plus.  Peu importe, sans doute une vieille dame qu’il ne connaît même pas.  De toute façon, il s’en fout.  Il s’est juré qu’il ne passerait pas la fin de semaine à se morfondre.  D’autant plus que les jours qui viennent s’annoncent plutôt tranquilles.  Novembre n’a jamais été un mois record pour les visiteurs, et puis « avec le temps qu’y fait, ça prendrait ben un fou pour s’aventurer jusqu’ici, un fou ou ben mes chums, Ricky pis Jonathan. D’ailleurs, y devraient déjà être ici. »

Le musée de sa grand-mère, ça fait tellement longtemps qu’il n’y a pas mis les pieds.  Une petite visite s’impose.  « Et pourquoi pas, se dit Guillaume, débuter cette visite en fumant un p’tit joint, histoire de se mettre dans l’ambiance ? » Une touche, deux touches, trois touches…  Ce n’est pas la première fois qu’il fume et pourtant, cette fois encore, la boucane le fait tousser.  C’est donc un peu sonné qu’il amorce sa tournée.

Héron, butor, buse pattue, harfang des neiges, plongeon huard, grand-duc d’Amérique, balbuzard pêcheur, pic maculé, chevalier solitaire…  Pendant que dehors le vent souffle à en écorner les bœufs, pendant que la pluie vient frapper aux fenêtres, la visite se poursuit.

Musaraigne pygmée, taupe étoilée, chauve-souris brune, souris sauteuse, souris à pattes blanches, campagnol, tamia rayé, écureuil roux, écureuil gris, grand polatouche, hermine, belette, rat musqué, loutre et pékan…  Lynx, raton laveur, castor, porc-épic, carcajou, cerf, ours noir et caribou…  Tous ces animaux parqués dans une même salle lui donnent vite le tournis.

« Oublie pas, Guillaume, les bêtes ont une âme », a dit sa grand-mère.

« Une âme ?  En tout cas, pas ici, dans cette assemblée d’animaux figés dans des poses, d’animaux qui font semblant d’êtr’ vivants », se dit le garçon.

Dehors, le temps s’agite.  « Méchante tempête », se dit Guillaume qui, tout à coup, se sent bien seul au milieu de toute cette faune à plume et à poil.  Un autre p’tit joint pour se détendre en attendant ses chums ?  Pourquoi pas ?  Une touche, deux touches, trois touches…  Et c’est à ce moment qu’il aperçoit sur le mur, devant lui, juste au-dessus de sa tête, la bête.  Le poil lustré, le panache imposant, le port de tête majestueux.  Justement, c’est tout ce qui lui reste à cette pauvre bête, sa tête, et cette tête, de son regard placide l’interpelle.

« Ben oui, c’est lui, l’orignal que mon père avait trimballé dans l’village sus l’toit d’son pick-up. C’est lui l’gros mâle qui lui avait fait gagner le premier prix du concours de panaches.  Une chance que la grand-mère a jamais su !  Elle qui déteste toutes ces coutumes-là. »

Soutenant le regard de la bête, Guillaume se sent soudain mal à l’aise, éclate d’un rire nerveux, et se trouve, du même coup, ridicule.

C’est qu’il y a dans ce regard…

« Ben voyons, man, comme dirait Ricky, tu vas quand même pas t’ mettre à freaker devant une bête empaillée.  Regarde-le bien dans les yeux.  C’t’orignal-là, y’a même pu une étincelle de vie dans le regard. »

Dehors, le temps s’affole.  Un coup de vent soudain et c’est le noir total.  Rien pour rassurer notre jeune homme, mort de peur au milieu de cette assemblée de bêtes, piégées par toutes ces odeurs animales qui l’obligent à retenir son souffle.  Et  puis, tout à coup, ploc !  Voilà que quelque chose de petit et de dur choit sur le plancher, et roule jusqu’à ses pieds…

La lumière revient.  Dans la pièce à nouveau éclairée, Guillaume hésite, se ressaisit, puis, enfin, risque un regard : d’abord à l’œil de verre qui git à ses pieds, et à l’orignal devenu borgne qui, cette fois, trône en maître au-dessus de sa tête et l’observe avec intensité du fond de son œil absent.

Notice biographique :

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de l’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…*

28 décembre 2013

L’eau finit toujours par retrouver son chemin

— Tais-toi

— Je n’aurais jamais cru que ce serait un jour possible

— Tais-toi, ma fille, insiste le vieil homme

— Sacrifier le verger, les jardins, la terre… la terre qui a nourri les tiens depuis des générations… tout ça, pour un projet de résidences pour millionnaires avec vue sur le fleuve…  Et voilà que j’apprends que, déjà, sur le chantier, les ouvriers ont enseveli le ruisseau sous des tonnes de terre…  Dis-moi que je rêve !  Dis-moi que je vais me réveiller !  Dis-moi que c’est pas vrai !

— L’eau reviendra un jour ou l’autre.  L’eau finit toujours par retrouver son chemin.

— Enterré, le ruisseau qui coulait en cascades à travers la forêt pour venir, apaisé, irriguer nos terres et se perdre dans les eaux glacées du fleuve.  Le ruisseau où le chant d’amour des grenouilles résonnait à la brunante aux premiers jours de mai.  Le ruisseau où, dissimulés parmi les quenouilles, hérons et butors venaient faire le guet, immobiles, les pieds dans l’eau.  Tu te souviens, nous prenions plaisir à y surprendre les écrevisses pour les voir agiter leurs pinces et s’enfouir dans le sable pendant que les libellules tournoyaient autour de nos petites têtes d’enfants heureux.  Car nous étions heureux.  Même quand, de la terre jusque sous les ongles, il nous fallait semer, transplanter, éclaircir, graines, plants ou jeunes pousses.  Même quand, aux grandes chaleurs de juillet, nous passions de longues heures à sarcler à genoux au beau milieu des jardins.  Nous étions heureux, car alors nous rêvions.  Le regard tourné vers le fleuve, le regard tourné vers l’infini et le voyage.

— Et tu es partie, ma fille, tu es partie.  Tu as suivi le chemin de l’infini et du voyage.  Tes frères ont abandonné pour la ville.  Moi je suis resté.

Mais elle n’écoute pas.

— Ils ont déjà enterré le ruisseau et d’ici peu ils auront tout rasé : pommiers, amélanchiers, buissons d’aubépines et de cerisiers…  Tout rasé pour refaire le paysage au goût d’une poignée de nantis qui y viendront habiter leurs luxueuses résidences d’été à peine quelques mois dans l’année…  Le reste du temps, d’immenses maisons vides…  Fini les enfants qui courent dans les champs.

Le vieil homme se tait.  Depuis longtemps la terre ne nourrissait plus personne.  Il lui aurait fallu agrandir, moderniser.  Mais plus moyen d’emprunter et surtout, plus de relève.  Alors il a vendu, la terre et la maison.  Et reçu en échange juste assez d’argent pour rembourser les dettes de la ferme et aller mourir ailleurs.  Dignement, comme on dit.  Mais de cela à sa fille il ne soufflera mot.  Histoire de ne pas enfoncer davantage le couteau dans la plaie.

Dans la petite chambre de l’hospice, pour faire silence sur la ville, elle a fermé la fenêtre et tiré les rideaux.  S’achève l’heure des visites.  Elle s’apprête à partir.  Le père s’est installé devant la télé pour les infos de vingt-deux heures.

À la une, là-bas, dans sa région natale, ravivant les eaux ensevelies, des pluies diluviennes ont englouti le projet des beaux quartiers.  Faisant fi des ambitions des promoteurs, sources, ruisseaux et rivières ont fait la fête jusqu’au débordement.

Notice biographique :

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.


Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

7 juillet 2013

Rêver ensemble d’un autre monde…

Salut, c’est moi, Alexis.  Drôle de nom pour une fille, j’en conviens.  Une étonnante idée de ma mère, à DSCN2486l’ordinaire si conformiste.  Ma mère que, ces temps-ci, j’ai bien du mal à supporter.  Je viens d’apprendre une bonne nouvelle, j’ai été acceptée au Cégep.  Et si je ne lui ai encore rien dit, c’est que dans sa tête elle s’imagine que je vais, chaque jour, me taper les cent kilomètres, aller-retour, comme je l’ai fait au secondaire, pour aller étudier dans la petite ville d’à côté.  Enfin, c’était son idée à elle, mais pas la mienne.  Quant à moi ma décision est prise.  J’ai même mis de l’argent de côté.  Au mois d’août, je pars pour la grande ville.  M’installer.

Sacrer mon camp bien loin d’ici, ça fait tellement longtemps que j’en rêve.  Ici, c’est beau, c’est vrai, tout le monde le dit.  Mais moi, j’ai pas encore l’âge de me bercer sur la galerie et de me griser de paysages.  J’ai plutôt le goût d’une ville bruyante avec plein de monde sur les trottoirs, et puis des cafés et des bars ouverts jusqu’au milieu de la nuit.  D’une ville où l’on vient de partout.  D’ici, d’ailleurs, de n’importe où.  De Chine, du Maroc, d’Haïti…  J’ai tellement besoin d’être ailleurs.  Et dans ma tête et dans mon cœur, me sentir citoyenne du monde.  Loin de la mentalité du village à l’esprit trop souvent coincé, entre la messe du dimanche et les séries à la télé.

De mon désir de voir le monde, j’en ai souvent parlé à ma mère.  J’ai toujours eu la même réponse.

« Si au moins, tous les dimanches, tu te forçais pour aller à la messe au lieu de t’enfermer dans ta chambre pis de passer ton temps sur l’Internet, au moins là, tu verrais du monde…  Pis ça fait ben cent fois que je te le dis, encore une fois je te le répète : sors, ma fille, dans le village, fais-toi un chum ! »

J’ai beau lui dire que j’ai pas le goût de sortir avec un de mes petits cousins ni avec un de ces gars du coin qui, en attendant de se trouver de l’ouvrage, passe ses journées sur son VTT à virailler tout autour du village.  J’ai beau lui dire, lui répéter.  Elle comprend rien.

Va bien falloir que je lui annonce.  Pour elle, ça va être un coup dur.  Parce que, vois-tu, je me suis inscrite en arts.  Pour le dessin, je suis plutôt douée.  L’autre soir, histoire de tâter le terrain, je lui en ai glissé un mot.

« Le dessin c’est un beau passe-temps, a dit ma mère.  Mais tu serais mieux de choisir autre chose, comme comptable ou bien secrétaire.  Les arts, ça ne fait pas vivre grand monde.  Pis moi, j’voudrais surtout pas voir ma fille rater sa vie, entourée d’ivrognes pis de drogués. »

« Parlons-en, maman, que je lui ai dit.  Des ivrognes pis des drogués, y en a pas plus, pas moins qu’au village ! »

Et c’est là que le ton a monté.  Et moi, j’ai pas attendu la suite, les menaces et la crise de nerfs.  Avant de m’enfermer dans ma chambre, je lui ai claqué la porte au nez.

Le problème avec ma mère c’est qu’elle a peur, tellement peur qu’à l’écouter on finirait par croire que hors du village, passé ses frontières, le vaste monde est peuplé de pervers.  Je pense bien qu’à force de prêter l’oreille aux racontars de tout un chacun et de suivre, le soir à la télé, toutes ses maudites séries policières, elle a fini par dérailler.  Faut dire que, depuis le départ de mon père, elle n’a pas eu la vie facile.  Elle a toujours fait son possible pour qu’on ne manque jamais de rien, ma sœur et moi.  Une succession d’emplois précaires et souvent mal payés.  Ces temps-ci, chaque jour, des ménages chez quelques vieux voisins radins.

DSCN2551Et moi, je suis là à me demander comment je pourrais lui faire comprendre que je ne suis tout de même pas naïve et que j’ai seulement le goût de risquer, juste pour une fois, un beau rêve.

Tu sais, l’année dernière quand, loin d’ici, dans les grandes villes, les jeunes défilaient dans les rues par milliers.  Moi, impatiente, dans mon petit village, comme on dit dans les livres, je rongeais mon frein.  Crois-moi, j’aurais voulu y être et pas seulement pour protester.  Mais simplement pour y être, et avec les autres, rêver.  Rêver ensemble d’un autre monde…

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée àla fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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