C'est drôle comme on s'habitue…, par Myriam Ould-Hamouda…

C’est drôle, comme on s’habitue…

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecC’est drôle, comme on s’habitue tellement à la douleur qu’on finit par l’appeler bonheur. C’est drôle, tous ces hommes qui galopent le long des trottoirs et ne sentent même plus toutes ces échardes qui creusent leur voûte plantaire. C’est drôle, toutes ces femmes qui donnent la vie alors qu’elles ont déjà rangé la leur dans le placard de l’entrée, avec leurs rêves de petites filles. Toutes ces femmes qui se fatiguent à rester jeunes comme elles ont des rides au bord des yeux depuis leurs sept ans, tous ces hommes qui passent leur temps à prouver qu’ils existent comme ils sont morts depuis longtemps. Les rues du monde sont pavées de cadavres que le désir a désertés, mais que l’orgueil tient debout le temps que le rideau tombe pour de bon. C’est drôle, comme on s’habitue tellement à l’ennui qu’on finit par trouver du plaisir à faire un paquet de trucs chiants, juste parce qu’on nous a dit « s’il vous plaît » ; sauf qu’à la fin, personne ne dit jamais « merci », même pas pour ce moment.

C’est drôle, c’est ce que disent ceux qui manquent de larmes et de courage, comme ils disent aussi souvent qu’un sourire sur une bouille de môme c’est bien plus joli. Comme ils rendent la chair aride et sèment leurs conseils là où la vie ne repousse jamais. On a appris à se satisfaire d’une soupe froide et de draps propres parce que des types crèvent la dalle et de froid dans la rue. On a appris à se contenter d’une salade verte et à se priver de dessert pour espérer un jour faire la couverture de Elle. C’est drôle, comme on a appris à se sentir coupable d’avoir de la fièvre, des bourrelets et du chagrin. Comme on a appris à se sentir coupable de vouloir juste être vivant. C’est drôle, toutes ces femmes qui montent un film génial à chaque sous-entendu, mais qui n’entendent pas leur cœur cogner et leur ventre gronder. C’est drôle, tous ces hommes qui savent comment survivre dans le désert, mais n’osent jamais affronter leur peur du vide, la vaincre, et sauter dedans à pieds joints.

C’est drôle, comme j’me force à en rire quand j’voudrais en pleurer. Depuis que je m’habitue à la douleur sans jamais réussir à l’appeler bonheur. Depuis que je m’habitue à l’ennui sans jamais y trouver une miette de plaisir. Depuis que les gens traitent ceux qui pleurent de tapettes, comme ils ne savent plus voir dans mes larmes au bord du vide cette faim de vivre. Depuis que les gens traitent ceux qui doutent de dingos, comme armés de leurs certitudes et de leur arrogance ils arriveraient presque à me persuader que l’habitude a toujours raison. C’est drôle, comme j’voudrais te faire autant envie que je m’inspire de pitié. À chaque fois que je me rétame sur le trottoir, comme s’habituer demande de l’énergie. Que j’ai laissé la mienne dans ce poing que je voulais dresser, mais que ceux qui gueulent le plus fort ont mis à genoux. À chaque fois que je me rétame sur le trottoir, comme je n’ai plus que l’eau-de-vie de pépé pour rigoler un peu avec eux moi aussi.

C’est drôle, comme on s’habitue tellement à la douleur qu’on finit par en écrire des histoires pour ne jamais se donner l’occasion de partir un peu ; mais en mourir quand même beaucoup.

Notice biographique

Chat Qui Louche maykan alain gagnon francophonieMyriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.  C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.  Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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