Chronique urbaine, par Jean-François Tremblay…

20 novembre 2015

Insécurités et lectures lumineuses

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Installé devant mon moniteur, avec un café noir et la douce voix de Sarah Slean en arrière-plan, je me demande par où commencer.

Tout d’abord, s’il n’y a pas eu de chronique il y a deux semaines, c’est que j’étais en vacances Californie.   Au Coachella Valley Music and Arts Festival, le même où je m’étais rendu l’année dernière.

J’y allais pour me plonger dans trois jours de découvertes et d’extase musicale, mais aussi pour décrocher. J’en étais rendu au point où un collègue de travail m’a demandé, quelque temps avant mon voyage, si j’étais en burnout. C’est dire comment j’avais mauvaise mine…

En fait, l’hiver de merde que j’ai passé, et ce début de printemps tristounet (autant au niveau de la température que tout le reste) sont dus en grande partie à l’écriture des derniers paragraphes d’un chapitre important de ma vie.  Celui de ma vie à Montréal.  Je ne veux pas m’étaler sur le sujet. Je l’ai assez fait ici.

J’ai choisi d’aller vivre avec mon amoureuse là où elle travaille.   Je partirai à la fin juin. Il y a quelques années à peine, l’homme que j’étais n’aurait pu faire ce compromis. J’avais peur de m’enfermer à jamais dans une relation amoureuse.  Plus maintenant.  Pas avec elle.   Avec elle, je n’ai peur de rien.  Et avec elle, j’irais n’importe où.

J’ai également songé à quitter le Chat qui Louche. Je le dis tout haut ici pour la première fois.

La raison est simple : l’autocritique. Un sentiment profond d’inadéquation envers les bons auteurs de ce site. Mais ça aussi, j’en ai déjà parlé ici. Je me répète. Et il ne s’agit pas de la première fois où mes éternelles insécurités me causent des problèmes…  Mais je persiste et je reste. Je crois que la grisaille qui m’assaille depuis des mois va bientôt se dissiper.

Et d’ailleurs, j’aurai plus de temps à consacrer à l’écriture cet été, lorsque je serai à la recherche d’un emploi dans ma ville ontarienne. Tel que me l’a suggéré un ami, je bloguerai très certainement sur mes expériences là-bas.

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Roger Ebert

Au cours de l’hiver, j’ai lu trois livres qui m’ont grandement plu et ont apporté de la lumière dans ma vie. Trois livres par trois hommes vieillissants qui font parler leur cœur.  Laissez-moi vous en faire part.

Tout d’abord, il y eut Life Itself  de Roger Ebert.

Ebert est l’un des critiques de cinéma les plus reconnus dans le monde. Cet américain de 69 ans, gagnant du prix Pulitzer, est un auteur que j’admire énormément. Ses critiques sont toujours riches, détaillées, et extrêmement bien écrites. Avec la défunte Pauline Kael, il est probablement le critique américain le plus influent.

Son livre, une autobiographie, raconte sa vie en détail, divisé en chapitres thématiques. Auteur d’un blogue très populaire, il a repris diverses entrées et les a retravaillées, pour créer les chapitres du bouquin.

Avec sa verve teintée d’ironie, son don de conteur et sa mémoire fabuleuse, il nous raconte sans pudeur sa vie, son métier, sa famille, ses amis, et ses rencontres avec diverses célébrités. Il nous parle aussi de son cancer, de son alcoolisme, de son amour profond pour sa femme.

J’ai versé quelques larmes au cours de la lecture. J’ai aimé ce livre de tout mon cœur. Et je le recommande à tout le monde.

Ensuite, ma copine m’a offert en février, pour mon anniversaire, un livre du critique canadien David Gilmour intitulé The Film Club (L’école des Films, en français).

Il s’agit d’un fait vécu. L’auteur nous raconte dans ce livre la solution bien particulière qu’il a trouvée pour faire face aux graves problèmes que son fils adolescent éprouvait à l’école. L’entente entre le jeune homme et son père était que le fils pourrait abandonner l’école, mais qu’en revanche, il serait obligé de regarder au moins trois films par semaine avec son père. Des films choisis par ce dernier, dans le but de faire son éducation.

Le livre nous raconte donc cette période charnière dans la vie du fils de David Gilmour, du point de vue du père. On nous montre l’évolution du fils, mais aussi tout ce que le père a lui-même appris au fil de ces quelques années précieuses passées avec son fils.  Souffrant moi-même du grand vide laissé par mon père il y a quatre ans, j’ai été profondément touché par ce récit d’amour paternel. Le livre nous fait passer agréablement du rire aux larmes, et se lit en très peu de temps. Un petit bijou.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecEt je viens de terminer, ce week-end, la lecture du long roman 11/22/63 de Stephen King.   Plus de 800 pages qui tournent autour, vous l’aurez deviné, de cette fameuse journée où JFK fut assassiné.

En 2011, un jeune professeur d’anglais au secondaire,  Jake Epping, apprend par le biais d’un ami restaurateur l’existence d’un passage vers le passé, plus précisément vers l’année 1958. Un passage qui se trouve dans le restaurant de son ami.  Celui-ci étant trop vieux et trop malade pour mener à terme son projet, il convainc donc Jake d’aller en 1958 et d’y rester jusqu’en 1963, et de tenter de sauver le président Kennedy. Et du fait même, de vérifier si Oswald a bien agi seul.

Et c’est ce que Jake, 35 ans, décide de faire.

Sur plus de 800 pages, on suit donc la vie de Jake Epping dans l’Amérique des années 60. Les magnifiques voitures, la musique, les cigarettes, les vêtements, le rythme de la vie moins effréné…  Ici, Stephen King est en mode nostalgique et sentimental. Il s’agit de l’un de ses romans les plus atypiques.

Il ne s’agit pas d’un roman parfait, loin de là. Il y a des longueurs. Et il a deux histoires auxquelles on s’intéresse à des degrés différents. Tout d’abord, il y a la mission de Jake, c’est-à-dire le travail de détective qu’il effectue : pendant des années, il suit Oswald et sa petite famille, tente de mieux connaître le futur assassin du président et de savoir, hors de tout doute, s’il est coupable ou non.

Et puis il y a la vie au quotidien de Jake, qui se trouve un boulot d’enseignant dans une petite ville, près de Dallas, et qui tombe amoureux de Sadie la bibliothécaire.

Cette histoire est certes plus intéressante que l’autre, et on en vient à ne plus vraiment se soucier de la mission de Jake, du moins jusqu’à un certain point. Quand ces deux histoires se déroulent en parallèle, on ressent de la frustration à passer constamment de l’une à l’autre. Mais lorsque les deux récits finissent par se rejoindre, le tout devient palpitant, et les quelque 200 ou 300 dernières pages sont des plus enlevantes.

Stephen King se permet de réécrire l’histoire, mais ceci ne se fait pas sans conséquence. La finale est déchirante et fait partie des choses les plus sensibles que King ait écrites. L’histoire d’amour au cœur de ce roman est l’une des plus belles qu’il a inventées. Et c’est cet élément que l’on retient le plus lorsqu’on referme le roman.

En cette fin avril, je vais de mieux en mieux.

On se revoit dans deux semaines.

Notice biographique

Jean-François Tremblay est un passionné de musique et de cinéma.  Dès un très jeune âge, il a fait ses études collégiales en Lettres, pour se diriger par la suite vers les Arts à l’université, premièrement en théâtre (en tant que comédien), et plus tard en cinéma.  Au cours de son Bac. en cinéma, Il découvre la photographie de plateau et le montage, deux occupations qui le passionnent.  Blogueur à ses heures, il devient en 2010 critique pour Sorstu.ca, un jeune et dynamique site web consacré à l’actualité musicale montréalaise.  Jean-François habite la métropole depuis 2007.   Il tient une chronique bimensuelle au Chat Qui Louche.

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Chronique ontarienne, par Jean-François Tremblay…

19 octobre 2014

Joylandchat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Bien que sa réputation mondiale en fasse l’un des grands maîtres de l’horreur de tous les temps, je suis d’avis que la force de Stephen King réside dans sa façon de décrire les relations interpersonnelles. C’était le cas à sa grande époque commerciale, tel The Shining, mais il semble avoir développé ce talent davantage dans les dix ou quinze dernières années. Il a écrit ce que je considérerais être l’une des plus touchantes – sinon LA plus touchante – de ses histoires d’amour dans 11/22/63, son livre où un professeur fait un saut temporel en arrière et tente de prévenir l’assassinat de John F. Kennedy. Rarement dans un roman, un film ou une série télévisée, pas même dans Mad Men, je n’ai eu autant l’impression de vivre et de respirer les années 60. L’époque, ainsi que les personnages, prenait vie, page après page, de manière saisissante.

C’est également le cas de ce roman, dont je viens de terminer la lecture, Joyland. Il fut lancé en 2013 par les éditions Hard Case Crime, firme qui se spécialise dans les romans de type « noir », les enquêtes criminelles et les récits d’hommes paumés, pris au piège dans les griffes de femmes fatales. La couverture de Joyland m’attirait beaucoup, arborant une peinture au style rétro sur laquelle on voit une jolie rouquine portant une robe verte, apparemment en détresse, avec en fond d’image une fête foraine. Non seulement j’avais envie de lire ce livre, mais si ça avait été l’affiche d’un film, je l’aurais regardé immédiatement.

Le roman se déroule en 1973. L’époque est reconstituée de manière fabuleuse (bien que je ne fusse pas né), non pas à grands coups de pinceaux, mais par petites touches subtiles, colorant ainsi l’arrière-plan, mais laissant la place nécessaire aux relations entre les personnages pour que celles-ci se développent.

Joyland se déroule donc à l’été et à l’automne 1973. C’est l’année des 21 ans de Devin Jones, étudiant de l’université du New Hampshire qui vient travailler au parc d’attractions Joyland en Caroline du Nord pour l’été. Dans ce parc, il fera la rencontre de la jolie Erin et de Tom qui deviendront ses amis pour la vie. Ensemble, ils apprendront le fameux langage parlé par les forains, ils amuseront les enfants jour après jour et, éventuellement, iront explorer ensemble la fameuse maison des horreurs qui se trouve au cœur du parc et dont on dit qu’elle est hantée par le fantôme d’une jeune fille qui y fut tuée quelques années auparavant.

Au-delà de ce récit de base, on retrouve également la relation entre Devin, un petit garçon handicapé et la mère de celui-ci, qui vivent non loin du parc. On a aussi la touchante relation téléphonique entre Devin et son père, récemment veuf. Enfin, au milieu de tout ça, Devin doit également composer avec son premier vrai cœur brisé. Ses 21 ans ne sont effectivement pas de tout repos ! Mais King tisse cette toile narrative de manière extrêmement habile. Bien qu’on soit tentés de croire en entrant dans cette histoire que l’horreur y occupera une grande place, ce sont plutôt les sentiments de Devin qui meublent le récit. Et c’est tant mieux.

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Les personnages sont si bien décrits qu’on les voit surgir de la page et vivre devant nous. La musique ambiante (les Doors, entre autres), les couleurs et les sons du parc d’attractions, ainsi que le vent et le bruit de la mer (toute proche du parc) font partie des différentes choses qui font frétiller nos sens tout au long de cette lecture passionnante. On tourne les pages avidement. Et bien que je n’aie pas nécessairement d’intérêt pour les parcs d’attractions en général (je ne les fréquente jamais), le simple récit des premières semaines de travail de Devin à Joyland, où il apprend les rudiments du métier, est raconté de manière si adroite que j’en aurais pris un livre entier.

Ce n’est pas le meilleur livre de King, mais il s’agit certainement l’un de ses plus touchants. Facile à lire, court, reconstituant habilement une époque que l’auteur chérit, Joyland est recommandé pour tous. Ce n’est pas une histoire d’horreur, mais plutôt un récit sur les traces profondes que l’amour et l’amitié laissent gravées en nous lorsque l’on entre dans l’âge adulte.

Notice biographiquechat qui louche maykan maykan2 alain gagnon

Jean-François Tremblay est un passionné de musique et de cinéma. Il a fait ses études collégiales en Lettres, pour se diriger par la suite vers les Arts à l’université, premièrement en théâtre (en tant que comédien), et plus tard en cinéma.  Au cours de son Bac. en cinéma, Il découvre la photographie de plateau et le montage, deux occupations qui le passionnent.  Blogueur à ses heures, il devient en 2010 critique pour Sorstu.ca, un jeune et dynamique site web consacré à l’actualité musicale montréalaise.  Jean-François habite maintenant Peterborough.   Il tient une chronique bimensuelle au Chat Qui Louche.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Stephen King et effarement géographique, par Alain Gagnon…

8 mars 2014

Dires et redires…

Délectations à lire Écriture ; mémoire d’un métier de Stephen King.  Dans un de ses avant-propos – on en trouve trois CA: Premiere Of Paramounts' Remake Of "The Manchurian Candidate" - Arrivals!… – il parle de cette formation rock qu’il a mise sur pied avec d’autres écrivains prolos et il écrit : « Nous sommes des écrivains et nous ne nous demandons jamais les uns aux autres où nous pêchons nos idées, car nous savons que nous l’ignorons. »  Criant de vérité.  Il y a quelques années, j’ai fondé, avec d’autres écrivains originaires du Saguenay-Lac-Saint-Jean, une association professionnelle.  J’en ai même été le président pendant deux ans et demi.  Le tout roule assez bien puisque d’une douzaine nous sommes passés à plus de trente membres et les écrivains de la Côte-Nord se sont joints à nous.  Aussi longtemps que nos activités tournaient autour de réalisations concrètes (notamment, ces recueils de textes réunis sous le titre Un Lac un Fjord), les choses se déroulaient plutôt bien.  Lorsque venu le temps maudit des échanges sur l’intime – le pourquoi écrire ?  – pour être bref, et demeurer minimalement civil, nous avons obtenu, au mieux, des fiascos polis.  Existent des réalités qui ne se discutent pas et ne s’échangent pas entre créateurs ; elles font partie du domaine de l’inconnu, du mystère.  Lors de rencontres, les écrivains, plutôt que de ne rien dire, disent n’importe quoi.  Et comme le n’importe-quoi de l’un ne s’accorde pas nécessairement avec les n’importe-quoi des autres, démarrent les disputes stériles autour de mots, de phrases privées de pieds et de mains, c’est-à-dire de toute réalité.

Dans les rencontres scolaires, lorsque j’en arrive à déborder sur le paratexte, à devenir verbomoteur hors de l’intrigue, je me déteste encore plus qu’à l’habitude.  Dieu, que nous nageons avec aisance savante dans les eaux du mensonge !

(Le chien de Dieu)

(Note de l’auteur :  Ces carnets, intitulés Le chien de Dieu, couvraient les années 2000 à 20004.  Pour être honnête, je me dois de préciser que, depuis ce temps, cette association, l’APES, a su franchir des pas difficiles et se tirer passablement bien d’affaires. AG)

*

c1_rubanUn étudiant de l’Estrie fait un travail sur Le ruban de la Louve et m’interroge par courrier sur l’effarement provoqué par la proximité de la taïga et de la toundra dans mes ouvrages.  Cet effarement, je n’en avais jamais été réellement conscient avant que je ne voyage fréquemment par avion, dans les années ’70-80′, entre le Saguenay, Montréal et Kingston.  Par temps clair, ça frappe en plein front de là-haut : de minces rubans urbains le long du fjord et du fleuve.  Et tout le reste ?  De la forêt, des vallées, des escarpements chauves, des lacs où s’insinuent de rares et brefs chemins de pénétration.  Solitude et écrasement.  Comme je l’expliquais à un ami français qui me racontait s’être promené dans la campagne du Périgord et avoir abouti dans un hameau qu’il ne connaissait pas :  « Chez moi, si on s’égare, on n’aboutit nulle part et on risque la mort.  Au large des terres défrichées, c’est la taïga, puis la toundra.  » On pourrait marcher ainsi jusqu’au pôle – à condition d’en avoir l’énergie.  Tout cela ne peut que marquer l’enfance, la psyché collective des habitants du lieu, donc, les textes de fiction ou de réflexion qui en émergent.

(Le chien de Dieu)

L’auteur :

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique d’humeur*, par Jean-Pierre Vidal…

9 septembre 2013

Les aventures de la juste part

Depuis quelque temps, des choses se passent qui ne semblent pas atteindre nos gouvernements, décidément sourds, à moins qu’ils ne soient complices, par faiblesse plus encore que par corruption, encore qu’au Québec on puisse se poser la question. Quoi qu’il en soit, des voix s’élèvent pour dénoncer l’ordre des choses dont on nous fait croire qu’il est immuable et qu’il faut le prendre, comme on disait autrefois pour vous vendre n’importe quelle fausse aubaine, « tel que tel ».

L’oracle et l’horreur

Tel que tel, des gens, de plus en plus nombreux, pensent que cela n’a pas d’allure.

Il y a d’abord eu, montrant comme il se doit la voie, « l’oracle d’Omaha », Warren Buffet lui-même, l’un des hommes les plus riches du monde, qui n’a jamais fait, de toute sa vie, que spéculer, spéculer et encore spéculer. Bref, un créateur de richesse, comme aime à dire la droite canine, celle qui jappe dès qu’on questionne un peu les richesses que peuvent bien créer des boursicoteurs et des affairistes qui se voilent sous l’appellation pudique d’investisseurs. Pour ceux qui ne sauraient pas ce qu’est cette engeance dorée, c’est un peu comme des souteneurs qui payent à leurs « gagneuses » le bout de trottoir où elles turbinent. C’est grâce à l’investissement de ces gens-là que vous pouvez, vous et vos semblables, travailler pour les enrichir et accessoirement gagner votre vie, jusqu’à ce que, ne vous trouvant pas assez rentable, il vous jette, vous et votre usine, comme un vieux condom usagé. Mais Warren Buffet et ses semblables ne se salissent jamais à ce point-là les mains : ils investissent, c’est tout ce qu’ils font ; d’autres prennent pour eux les décisions difficiles, celles qui consistent à traduire « la maximisation des profits » en « gains de productivité », avant que des politiciens complaisants ne traduisent ça en une autre langue encore et ne nous chantent la puante mélodie de la lucidité, de la rigueur budgétaire, de la responsabilisation fiscale ! (Ce point d’exclamation s’est placé tout seul, sans que j’y sois pour rien : dame, c’est un peu fort de café, venant des amis des évasifs fiscaux qui, de façon plus ou moins directe, nous gouvernent.)

Quoi qu’il en soit, le Buffet en question a récemment mené la charge pour… être imposé davantage. Un souci qui l’honore, mais qui n’a pas obtenu le moindre haussement de sourcil de nos gouvernements. À croire que ce maître de la finance parlait là de ballet classique, de tutus et d’entrechats et que nos vaillants gouvernants avaient d’autres félins à flageller.


Puis, autre événement assez mémorable, c’est le maître de l’horreur lui-même, Stephen King, pour ne pas le nommer, qui exprimait son… horreur de n’être imposé qu’à 28 %, alors qu’il devrait, selon lui, l’être à 50 %. Il allait même jusqu’à dire — et ça, messieurs-dames, c’est la cerise sur tout ce que vous voudrez — que son taux d’imposition actuel était « unamerican » ! Oui, vous avez bien lu, Stephen King utilisait, sans doute sciemment, car le bougre est intelligent et connaît son histoire, le terme qui avait servi, dans les années cinquante, au sénateur McCarthy, de sinistre mémoire, pour qualifier les activités de quiconque était soupçonné de « communisme ».

Un peu partout dans le monde, aux États-Unis, cette Mecque du capitalisme prédateur et des fortunes grotesques, mais aussi en France et ailleurs en Europe, des voix de riches supplient qu’on « détourne » un peu de leur argent vers la collectivité. C’est sans doute que, contrairement à nos gouvernants, il arrive à ces gens de lire et qu’ils sont peut-être tombés sur l’étude récemment publiée par un historien américain selon qui les inégalités actuelles dans les sociétés occidentales sont mathématiquement plus grandes que… sous l’Empire romain. Wall Street et Néron même combat ? À moins que ce ne soit le signe que, l’Histoire se répétant, les invasions barbares sont à nos portes. Il est vrai que, vu sous cet angle, les barbares sont déjà dans la place : nous ne les avons pas reconnus parce qu’ils portent complet-cravate et savent, dans notre langue, articuler très distinctement la formule « juste part ».(ici, si possible, image et de Wall Street et de Néron)

Il est vrai également que certaines idoles chéries du bon peuple, qui s’identifie chaleureusement à elles, s’empressent d’aller quérir domicile dans ces contrées excentriques de l’Empire où l’on impose moins les malheureux riches : Aznavour et plusieurs autres en Suisse, Houellebecq et une flopée d’autres en Irlande, sans compter ces Monégasques d’adoption que furent naguère Pavarotti et notre Gilles Villeneuve. Plus patriote et attaché à ta communauté que ça, tu meurs off-shore.

Mais il reste qu’à l’échelle planétaire, ce qui commence ainsi à s’effondrer, c’est un des mensonges éhontés sur lesquels repose le discours néolibéral, l’affirmation sans cesse colportée par les économistes aux ordres selon laquelle il ne servirait à rien de faire payer davantage les riches. Les actionnaires d’Astral Média, qui viennent de refuser au grand patron une prime, pourtant modeste, de 25 millions de dollars, ont sans doute fait dans leur tête le calcul rapide qui fait équivaloir cette somme à la masse salariale annuelle d’une entreprise d’un peu plus de 400 employés assez généreuse pour offrir un salaire moyen de 60 000 $, des avantages sociaux et un fonds de retraite. Si c’est ça qu’ils appellent ne rien changer, on se demande ce que les sbires de l’Institut économique de Montréal ou de l’Institut Fraser entendent par « changement ».

Langage des sourds pour incompétents notoires

Quoi qu’il en soit, la calamité incompétente et corrompue qui nous tient lieu de gouvernement n’entend rien, ne voit rien venir et continue de psalmodier sa « juste part », sans même la décence d’un sourire en coin.

Au contraire, donnant au mot « colonisé » un sens encore plus ravageur, le gouvernement se vante de construire une route vers une mine de diamants en investissant de cette accumulation de « justes (et injustes) parts » qu’on appelle nos impôts, 287 millions, tandis que la compagnie bénéficiaire investira, elle, un très généreux 44 millions, soit un peu plus de 13.27 %. Pour une infrastructure qui ne servira pratiquement qu’à elle ! Et notre ministre des ressources naturelles, ce joyeux drille de Clément Gignac, déclare en commission parlementaire, avec un humour dévastateur que je ne lui ferai pas l’injure de croire involontaire : « On n’est pas là pour subventionner les minières. » Si vous trouvez que la blague est trop bonne pour être vraie, reportez-vous au Devoir de fin de semaine.(image de la route)

Mais j’y pense, puisqu’on dit cet homme intelligent, c’est sans doute que cette déclaration prouve aussi hors de tout doute que ces gens-là nous prennent pour encore plus abrutis ou innocents que nous le sommes vraiment.

Décidément, ces sourds-là méritent bien le dialogue que leur offrent depuis peu nos casseroles.

Jean-Pierre Vidal

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (1997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.  De plus, il vient de publier Apophtegmes et rancœurs, un recueil d’aphorismes, aux Éditions Le Chat Qui Louche.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.


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