Chronique ontarienne, par Jean-François Tremblay…

11 novembre 2015

Le théâtre comme outil de socialisation

J’attends encore.  J’attends de voir qui va réagir en premier.  Qui va décider de me « unfriender » surchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec Facebook parce que j’écris parfois/souvent mes statuts en anglais, ou dans les deux langues.

J’attends de voir lesquels de mes amis sont des séparatistes purs et durs, lesquels sont intolérants envers la langue anglaise, lesquels me traiteront de vendu ou de quelque chose dans le genre.  En fait, j’ignore s’il y en a parmi eux, mais je suis curieux.  Une sorte de curiosité malsaine, si l’on veut…

Ce qui me fascine depuis mon arrivée en Ontario, et j’en ai probablement déjà parlé, c’est de voir l’intérêt des gens pour la langue française.  S’ils ne savent pas la parler, ils s’en excusent sincèrement.  J’en suis surpris parce qu’en grandissant au Québec, j’avais une impression tout autre du regard que les Anglos de l’extérieur de la province portaient sur nous.

La plupart des gens ici envoient leurs jeunes enfants en immersion française.  La culture québécoise les intéresse, comme en témoigne l’écoute attentive des étudiants lors des cours de ma copine, ainsi que leur participation active aux discussions sur les divers sujets qu’elle enseigne et qui concernent La Belle Province.

Au-delà de ça, il y a le sentiment d’acceptation que je reçois de la part des autres.  Jamais je n’ai été jugé, jamais on ne m’a fait sentir « à part ».  J’ai toujours été inclus dans les discussions, on me questionne avec intérêt, et j’ai des conversations passionnantes avec toutes sortes de personnes de toutes les provenances.  Peterborough en Ontario est un curieux melting pot de gens de tous les coins du monde et de tous les milieux.

Le milieu artistique ici est très vivant.  La communauté théâtrale est florissante, et de faire partie du Rocky Horror Show cet automne, spectacle sur lequel je travaille depuis trois mois, m’a grandement aidé à créer des liens qui seront, je l’espère, durables.  Je commence à avoir des projets et même des amis !

D’ailleurs, j’ai connu des gens dans le passé qui faisaient du théâtre simplement pour améliorer leurs capacités oratoires dans le but d’obtenir une promotion au travail, ou pour d’autres raisons.  Si vous cherchez une activité stimulante, sociale et amusante, le théâtre est tout indiqué, et ce, même si vous êtes débutants.  Je vous le recommande fortement !  On en apprend tous les jours sur soi-même, à tout âge, et le corps humain est un outil de travail fascinant.

La crème de la crème des podcasts québécois

Je vous ai parlé de podcasts récemment, mais laissez-moi revenir brièvement sur le sujet, car le 12 octobre dernier avait lieu à Montréal le Podcast All-Stars, un événement qui réunissait certaines personnalités derrière les podcasts les plus populaires au Québec.

Un genre « d’états généraux » sur le médium.  Pendant deux heures, il fut question de publicité et de possibles revenus pour les podcasteurs, de l’interaction avec le public et de l’influence qu’a celui-ci sur les sujets qu’abordent les divers podcasts, du choix des sujets en général, des balises que s’imposent les podcasteurs et de plusieurs autres questions importantes.

Si cela vous intéresse, vous pouvez écouter cet épisode en cliquant ici.

Bien que le médium du podcast soit encore un ovni au Québec, et que cette forme de communication ne soit pas prise au sérieux par la majorité des gens, ses acteurs principaux travaillent d’arrache-pied pour mieux la faire connaître.  Un tout nouveau réseau a d’ailleurs été créé et lancé lors de cette même soirée : RZO.

RZO regroupe (pour l’instant) 14 podcasts parmi les plus populaires au Québec.  Tous francophones, tous établis depuis un certain temps.  Leur public respectif est fidèle, et leur contenu riche et diversifié.  Allez jeter un coup d’œil au site web de RZO, un site convivial et simple.  Le but est de rendre accessible ce qui se fait de mieux en terme de podcast au Québec, en réunissant tout sous le même toit.  Ainsi, le public peut plus facilement s’y retrouver, autant les habitués que les néophytes.  L’union fait la force, quoi !

Un podcast peut être écouté en tout temps : en voiture, à pied, en faisant le ménage ou la vaisselle, en travaillant, etc.  Son avantage majeur sur la radio commerciale est sa grande liberté en ce qui a trait aux sujets abordés et à la longueur des interventions, débats et discussions.  Comme toute médaille possède deux côtés, il y a aussi place aux dérapages et au langage inapproprié, mais en général ça reste semi-professionnel, du moins en ce qui concerne les podcasts sélectionnés pour faire partie de RZO.

Si personne n’est payé dans ce milieu, et que le tout n’est pas pris au sérieux comme il le devrait, c’est la passion qui nourrit principalement les podcasteurs, et c’est cette passion contagieuse qui fait en sorte qu’on y revient.

J’ai l’immense chance de m’être joint à l’équipe de Horreur Gamer, un podcast qui traite principalement de cinéma d’horreur, une grande passion en ce qui me concerne.  J’ai participé à deux épisodes jusqu’à présent, et l’expérience fut incroyablement bonne.  Mon passage au micro fut apprécié et suivi de très bons commentaires, et j’y retournerai régulièrement.  J’ai découvert dans le podcast une avenue pour communiquer mes opinions et parler de mes sujets de prédilection de manière ludique, interactive, ce qui change de communiquer par l’entremise d’un clavier et de derrière un écran.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecIl en existe sur tous les sujets possibles, alors fouillez.  RZO est tout nouveau, mais son offre augmentera et se diversifiera avec le temps.  Le podcast mérite sa place dans le monde des communications.  Il s’agit d’une excellente option de rechange à la radio traditionnelle.

Ça me rappelle un peu le film Pump Up The Volume, dans lequel Christian Slater jouait le rôle d’un étudiant timide qui, le soir venu, se transformait en animateur d’une radio pirate dans son sous-sol et qui incitait les jeunes à se révolter contre le système en leur lançant la phrase : « Dites des horreurs ! »

Le podcast en général est plus poli, mais c’est un moyen démocratique de faire les choses différemment.

Notice biographique

Jean-François Tremblay est un passionné de musique et dechat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec cinéma. Ila fait ses études collégiales en Lettres, pour se diriger parla suite vers les Arts à l’université, premièrement en théâtre (en tant que comédien), et plus tard en cinéma.  Au cours de son Bac. en cinéma, Il découvre la photographie de plateau et le montage, deux occupations qui le passionnent.  Blogueur à ses heures, il devient en 2010 critique pour Sorstu.ca, un jeune et dynamique site web consacré à l’actualité musicale montréalaise.  Jean-François habite maintenant Peterborough.   Il tient une chronique bimensuelle au Chat Qui Louche.

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Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

23 juin 2015

La langue ratatinéechat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie

Deux grandes faux s’abattent à répétition sur la langue pour la hacher menu. Deux grandes faux qui ont le même manche : la rapidité. Une rapidité dont on se demande ce qui peut bien l’exiger de chacun d’entre nous, quels que soient son travail, sa fonction sociale, son sexe ou son âge.

La première faux ressemble à la guillotine par sa radicalité : c’est celle qui sévit dans l’univers des textos et des tweets. À lire ce qui s’en produit, on comprend mal l’urgence de ce déversement incessant de niaiseries instantanées et d’imbécillités prestes. On dira qu’il s’agit d’une façon juvénile, pour ne pas dire infantile, de dialoguer. Mais dans ce babil pressé, ce qui se communique tient plus de l’électricité de la présence que de la rencontre entre deux intimités, même si amour s’arrange pour y rimer encore avec tjs. Kifer ? Comme l’écrivait déjà, il y a un bon demi-siècle, Raymond Queneau. Vaut-il mieux en plrer ou en rre ? Est-ce à dire que cette génération d’adolescents qui sur ce point a contaminé parents et grands-parents, si fiers de maîtriser ce code qui leur donne un délicieux sentiment d’efficacité techno, s’est trouvée brusquement saisie d’une conscience aiguë de la brièveté de toute vie humaine ? La chose serait surprenante puisque la jeunesse s’est toujours, de toute éternité, sentie immortelle.

Quoi qu’il en soit, préados, ados et pépés sont désormais unis dans un même combat contre l’obsolescence, comme s’il fallait être toujours plus rapide que la mode, plus précipité que la tendance, plus fort que la pub. Et les voici semblablement travaillés par la nécessité de marquer constamment, et vite, leur présence au monde d’un vague bruit d’expression qu’on a la bonté d’appeler une langue.

La facilité mortifère

La deuxième faux est plus sournoise : un côté de sa lame se nomme démission, l’autre paresse. Démission des maîtres qui refusent d’enseigner des modes, tels le conditionnel ou le subjonctif, ou encore des temps, comme le passé simple ou le futur antérieur, qui, prétendent-ils, ne servent plus. Et l’on essaie de faire tenir ce qui reste dans une syntaxe indigente, façon sujet, verbe complément. Dans l’ordre et sans jamais y déroger. Comme si toutes les langues, depuis que le monde est mot, ne s’étaient pas efforcées tout naturellement de varier indéfiniment leurs formules et de donner ainsi au sujet parlant, et encore plus écrivant, les moyens de dire l’inouï et la spécificité de son rapport au monde. Langue de notaires et de flics, cet instrument rudimentaire qu’on nous invite à manier comme un chapelet de notes prises au pied levé par un journaliste pressé. Langue d’humeurs puériles où les questionnements se résument à des « t où ? », des « c’qu tu fé ? », des « t ki ? » Langue d’autofictions traitant le rapport à l’autre sur le mode « moi, Tarzan ; toi, Jane. »

On observe en outre un phénomène encore marginal, mais qui prend de l’ampleur : la fusion en un seul vocable de deux mots qui normalement recouvrent deux notions différentes ; c’est ainsi qu’on utilise de plus en plus « problématique » pour « problème », « imaginaire » pour « imagination » et d’autres confusions dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne donnent ni dans la nuance ni dans la précision conceptuelle.

Autre réduction qui semble irrésistible, la formule « comme si », affublée désormais d’un présent de l’indicatif qui efface le conditionnel, et la métaphore en elle, devient un simple constat qui, du coup, rend parfaitement inutile et le « comme » et le « si » : « c’est comme s’il voit mal la balle » dit, entre autres éradications systématiques du pauvre conditionnel, une commentatrice sportive bien connue. Et des avocats, et des ministres, et des professeurs de surenchérir dans la transformation modale. Chacun amène son petit coutelas à la boucherie linguistique.

Le refus unanime de tout ce qui dérange un peu, la ruée éperdue, dans les arts, dans les spectacles, dans la vie la plus nue, vers la facilité, l’effet complaisant, l’évidence, bref la volonté farouche de ne pas se livrer à l’exercice d’une de ces obscénités qui concernent l’âme ou l’esprit, tout cela concourt à nous faire balbutier un sabir indigeste. Qui chaque jour se réduit encore.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieComme un tout jeune enfant dans les vêtements trop amples de son père ou de sa mère, nous flottons désormais dans une langue devenue trop vaste pour nous. Elle est porteuse d’une finesse de perception et d’expression dont nous sommes incapables. Aussi préférons-nous oublier ses possibilités, mépriser ses richesses et, en fin de compte, nous efforcer de la réduire à une simple collection de signaux cherchant à susciter ou à manifester des réactions immédiates. Et toutes les langues sont touchées, celle de Shakespeare la première qui depuis longtemps se trouve réduite aux exigences rudimentaires du commerce, attachée davantage à exploiter le monde qu’à le dire ou le chanter. Simplicité, rapidité, banalité, cliché, indigence volontaire équarrissent nos langues qui ne s’embarrassent plus ni de densité poétique, ni d’architecture rhétorique, ni de rigueur logique. Elles ne savent plus se déployer comme autant de filets tendus vers le monde. Et les traitements de texte vous refusent rageusement tout ce qui sort du moule linguistique simplet sur lequel ils sont construits, quand bien même les plus grands écrivains lui auraient donné des lettres de noblesse.

Les Français ont une expression qui traduit la profonde répulsion de l’homme qui se qualifie fièrement d’ordinaire pour tout ce qui exige un effort intellectuel ou une ouverture d’esprit capable d’accueillir l’inattendu, le différent. Dans cette expression, c’est la démission de toute une civilisation qui s’exhale comme un rot. En elle s’exprime le souhait constant de ne pas se compliquer la vie, de ne pas s’efforcer d’être à la hauteur de sa propre langue, de n’être pas obligé de « se prendre la tête ».

Mais de tête, à force de ne plus vouloir se la prendre, on finit par n’en plus avoir du tout.

Pavane pour un idiome défunt

 Tout est attaqué, corrodé, dissous : syntaxe, vocabulaire, style. L’orthographe, quant à elle, est passée à la moulinette de la commodité, pour le seul confort de ses usagers qui ne sont plus à la hauteur de complexités que des linguistes démagogues ont tôt fait de déclarer illogiques alors qu’elles ne sont, comme des cicatrices, que des traces de l’histoire. Mais l’histoire, n’est-ce pas ?, qui s’en soucie ?

Risquons une épitaphe en faisant faire un dernier tour de piste à toutes ces formes verbales passées à la trappe d’un instantanéisme malade.

La langue française aura été, qu’on le veuille ou non, une noble chose. Au fil des siècles, elle se raffina sans cesse, laissant certes des formules ouchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie des mots sur les rivages accidentés de l’histoire, mais parvenant à dire, avec souplesse, inventivité, poésie, les plus infimes nuances, les apparitions les plus inattendues. Il eut sans doute mieux valu pour elle qu’elle s’éteignît avant ce XXIe siècle de toutes les bassesses : elle y aurait au moins gardé sa majesté et la noblesse de ses prétentions. Et peut-être un jour un enfant émerveillé aurait-il une fois de plus risqué une phrase insensée, ivre comme un bateau emporté sur d’impassibles fleuves. Comme si tout, une fois de plus, recommençait.

Requiescat in pace. Oui, qu’elle repose en paix à côté de sa mère latine !

And now, let’s all laugh together !

 

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où ilchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.


Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

14 avril 2015

Une langue désertée

Même si l’agonie peut durer plusieurs siècles, les langues meurent aussi.  La plupart du temps accidentellement, du moins si l’on considèrechat qui louche maykan alain gagnon francophonie l’histoire comme une succession d’accidents : dénatalité, guerres, effondrement économique, exil.  Et avec cette langue, la civilisation qu’elle pouvait éventuellement porter et répandre.  Je dis éventuellement, car ce ne sont pas toutes les langues qui sont à l’origine de ce qu’on peut, à bon droit, appeler une civilisation.  Il reste que dans notre Occident, l’anglais, certes, mais aussi l’espagnol et le français sont des langues de civilisation, comme autrefois le grec et le latin.

L’espagnol, lui, se porte bien, mais le français est manifestement entré en agonie.  Pour des raisons multiples, mais étonnamment, surtout par la volonté ou l’absence de volonté de ses locuteurs.  Et malgré la mondialisation, l’anglais n’y est pas pour autant qu’on le dit, si du moins l’on peut encore appeler anglais l’espèce de pidgin international, suite de signaux plus que langue proprement dite, qui fonctionne désormais comme lingua franca à l’échelle de la planète.

La langue pressée

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLa réduction accélérée des capacités qu’a une langue de dire le monde et l’être humain avec toutes les nuances qu’exige la complexité qui les caractérise, frappe aujourd’hui toutes les langues.  Pour ne parler que du français, des modes entiers disparaissent : le subjonctif et le conditionnel sont complètement exclus désormais des possibilités des locuteurs.  Comme par hasard, ce sont les modes de l’hypothèse, du questionnement, de l’imagination créatrice (« on dirait qu’on serait des Indiens », disent les enfants pour installer la fiction de leurs jeux »), de la métaphore : « c’est comme si l’on était des Indiens » devient de plus en plus « c’est comme si l’on est des Indiens ».  Hélène Raymond, la commentatrice vedette du tennis à RDS, est devenue la reine incontestée de ce solécisme en train de passer dans les mœurs.

Car la vision du monde imposée par la technologie ne connaît que le performatif : « quand dire, c’est faire », comme disait la traduction française d’Austin, le philosophe anglais à l’origine de cette dénomination linguistique.  Aussitôt dit, aussitôt fait, telle est la loi du cyberespace.  Car dans la logique binaire qui s’est peu à peu imposée à nous, la règle du oui/non, du « ça passe ou ça casse » caractéristique de l’informatique, se traduit en immédiateté sans suspens, en action sans réflexion.  Ce qui peut se faire sera fait, sans état d’âme parce que sans ce conditionnel qu’est la réflexion.  Je ne suis pas sûr que les malversations diverses qui frappent le monde entier, de la Chine au Texas en passant par Laval, ne sont pas en partie facilitées par cette absence totale de retenue qu’est l’immoralité.

Le monde entier parle désormais la langue de modes d’emploi et d’étiquettes qui se fait appeler l’anglais, ô pauvre Shakespeare !  On pourrait penser qu’avec un tel activisme, le langage devient plus « poétique », puisque, étymologiquement, en grec, le « poète » est celui qui fait, qui fabrique.  Mais nous sommes, bien sûr, loin du compte, puisque cette langue-là ne connaît ni la métaphore et le figuré, ni les temps ou les modes de l’indécision et de la durée, ni même la possibilité de jouer dans les désignations et de ne pas appeler un chat un chat.

Quand on pense qu’il n’y a qu’une seule façon de dire une chose, c’est que les mots ne sont plus que des signaux déclencheurs, que le sens n’est plus cette nébuleuse dont la construction en commun, avec toutes les nuances que des individus différents peuvent y apporter, définit une civilisation.

La France démissionnaire

Certes, cela fait longtemps que les Français trouvent chic de parsemer conversations et écrits de mots appartenant à la langue de l’ennemi héréditaire.  Ils n’ont pas attendu l’américanisation totale de la planète que nous vivons actuellement.  Déjà Balzac, en son temps, dénonçait cette manie.  On se souviendra aussi qu’en 1964 un professeur en Sorbonne, René Etiemble, allait devenir célèbre bien au-delà des cercles universitaires en publiant son Parlez-vous franglais ?  Et quiconque fréquente un tant soit peu la France et ses productions médiatiques ne peut manquer d’être agacé par l’invraisemblable pléthore de mots anglais, la plupart du temps inutiles parce que venant simplement doubler des mots français tout aussi « rapides » et « commodes », dont les cousins se servent avec leur accent plutôt folklorique dans la langue du grand Will.

Mais au moins les autorités n’avaient-elles jamais poussé la lâcheté et la soumission aux diktats prétendus du marché jusqu’à envisager dechat qui louche maykan alain gagnon francophonie permettre que la langue d’enseignement de l’université française devienne purement et simplement l’anglais !  Or cette université fut longtemps un facteur de civilisation actif, bien après la déconfiture économique et politique de la France depuis De Gaule, ce De Gaule qui avait permis au pays, en grande partie par son verbe et la civilisation sur laquelle il s’appuyait expressément, de conserver un prestige et un poids, y compris politique, sans commune mesure avec son importance dans les affaires de la planète.

L’abandon pur et simple de la langue nationale est pourtant ce qu’envisage de permettre une loi pilotée par la ministre de l’Éducation supérieure et de la recherche de l’Hexagone, madame Fioraso.  Sous prétexte que l’anglais est la langue de la science.  Mais, madame la ministre, si la science doit avoir une seule langue, ce n’est pas l’anglais, c’est cette langue à l’éloquence imparable que l’on appelle la mathématique.  Elle est universelle, s’insinue dans toutes les langues et se montre singulièrement vivante, si l’on en juge par les percées — toujours rhétoriques, c’est dans sa nature — qu’elle connaît sans cesse, bien que les médias ne nous en fassent part qu’avec parcimonie.

Conquise par Rome en 146 av. J.-C., la Grèce allait rester la langue de la culture des conquérants, au point que plus de trois cents ans plus tard, l’empereur romain Marc-Aurèle écrivait ses Pensées pour moi-même en grec plutôt qu’en latin.

Il est vrai que désormais, qui parle de pensées ?

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sachat qui louche maykan alain gagnon francophonie fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes, Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, XYZ, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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