L’eau finit toujours par retrouver son chemin, par Claude-Andrée L’Espérance… »

2 avril 2017

Billet de l’Anse-aux-Outardes

— Tais-toialain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

— Je n’aurais jamais cru que ce serait un jour possible

— Tais-toi, ma fille, insiste le vieil homme

— Sacrifier le verger, les jardins, la terre… la terre qui a nourri les tiens depuis des générations… tout ça, pour un projet de résidences pour millionnaires avec vue sur le fleuve…  Et voilà que j’apprends que, déjà, sur le chantier, les ouvriers ont enseveli le ruisseau sous des tonnes de terre…  Dis-moi que je rêve !  Dis-moi que je vais me réveiller !  Dis-moi que c’est pas vrai !

— L’eau reviendra un jour ou l’autre.  L’eau finit toujours par retrouver son chemin.

— Enterré, le ruisseau qui coulait en cascades à travers la forêt pour venir, apaisé, irriguer nos terres et se perdre dans les eaux glacées du fleuve.  Le ruisseau où le chant d’amour des grenouilles résonnait à la brunante aux premiers jours de mai.  Le ruisseau où, dissimulés parmi les quenouilles, hérons et butors venaient faire le guet, immobiles, les pieds dans l’eau.  Tu te souviens, nous prenions plaisir à y surprendre les écrevisses pour les voir agiter leurs pinces et s’enfouir dans le sable pendant que les libellules tournoyaient autour de nos petites têtes d’enfants heureux.  Car nous étions heureux.  Même quand, de la terre jusque sous les ongles, il nous fallait semer, transplanter, éclaircir, graines, plants ou jeunes pousses.  Même quand, aux grandes chaleurs de juillet, nous passions de longues heures à sarcler à genoux au beau milieu des jardins.  Nous étions heureux, car alors nous rêvions.  Le regard tourné vers le fleuve, le regard tourné vers l’infini et le voyage.

— Et tu es partie, ma fille, tu es partie.  Tu as suivi le chemin de l’infini et du voyage.  Tes frères ont abandonné pour la ville.  Moi je suis resté.

Mais elle n’écoute pas.

— Ils ont déjà enterré le ruisseau et d’ici peu ils auront tout rasé : pommiers, amélanchiers, buissons d’aubépines et de cerisiers…  Tout rasé pour refaire le paysage au goût d’une poignée de nantis qui y viendront habiter leurs luxueuses résidences d’été à peine quelques mois dans l’année…  Le reste du temps, d’immenses maisons vides…  Fini les enfants qui courent dans les champs.

Le vieil homme se tait.  Depuis longtemps la terre ne nourrissait plus personne.  Il lui aurait fallu agrandir, moderniser.  Mais plus moyen d’emprunter et surtout, plus de relève.  Alors il a vendu, la terre et la maison.  Et reçu en échange juste assez d’argent pour rembourser les dettes de la ferme et aller mourir ailleurs.  Dignement, comme on dit.  Mais de cela à sa fille il ne soufflera mot.  Histoire de ne pas enfoncer davantage le couteau dans la plaie.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecDans la petite chambre de l’hospice, pour faire silence sur la ville, elle a fermé la fenêtre et tiré les rideaux.  S’achève l’heure des visites.  Elle s’apprête à partir.  Le père s’est installé devant la télé pour les infos de vingt-deux heures.

À la une, là-bas, dans sa région natale, ravivant les eaux ensevelies, des pluies diluviennes ont englouti le projet des beaux quartiers.  Faisant fi des ambitions des promoteurs, sources, ruisseaux et rivières ont fait la fête jusqu’au débordement.

Notice biographique :

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecFascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.

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Henry David Thoreau : Les trésors du Chat, par Alain Gagnon…

4 février 2017

Walden ou La vie dans les bois (extrait)

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieMieux que l’amour, l’argent, la gloire, donnez-moi la vérité. Je me suis assis à une table où nourriture et vin riches étaient en abondance, et le service obséquieux, mais où n’étaient ni sincérité, ni vérité ; et c’est affamé que j’ai quitté l’inhospitalière maison. L’hospitalité était aussi froide que les glaces. Je songeai que point n’était besoin de glace pour congeler celles-ci. On me dit l’âge du vin et le renom de la récolte ; mais je pensai à un vin plus vieux, un plus nouveau, et plus pur, d’une récolte plus fameuse, qu’ils ne possédaient pas, et ne pouvaient acheter. Le style, la maison et les jardins, et le « festin » ne sont de rien pour moi. Je rendis visite au roi, mais il me fit attendre dans son antichambre, et se conduisit comme quelqu’un désormais incapable d’hospitalité. Il était en mon voisinage un homme qui habitait un arbre creux. Ses façons étaient véritablement royales. J’eusse mieux fait en allant lui rendre visite.

Combien de temps resterons-nous assis sous nos portiques à pratiquer des vertus oisives et moisies, que n’importe quel travail rendrait impertinentes ? Comme si l’on devait, commençant la journée avec longanimité, louer un homme pour sarcler ses pommes de terre ; et dans l’après-midi, s’en aller pratiquer l’humilité et la charité chrétiennes avec une bonté étudiée ! Songez à l’orgueil de la Chine et à la satisfaction béate des humains. Cette génération-ci incline un peu à se féliciter d’être la dernière d’une illustre lignée ; et à Boston, Londres, Paris, Rome, pensant à sa lointaine origine, elle parle de son progrès dans l’art, la science et la littérature avec complaisance. N’y a-t-il pas les Archives des Sociétés Philosophiques, et les Panégyriques publics des Grands Hommes ! C’est le brave Adam en contemplation devant sa propre vertu. « Oui, nous avons accompli de hauts faits, et chanté des chants divins, qui jamais ne périront » – c’est-à-dire tant que nous pourrons nous les rappeler. Les Sociétés savantes et les grands hommes d’ Assyrie – où sont-ils ? Quels philosophes et expérimentateurs frais émoulus nous sommes ! Pas un de mes lecteurs qui ait encore vécu toute une vie humaine. Ces mois-ci ne peuvent être que ceux du printemps dans la vie de la race. Si nous avons eu la gale de sept ans, nous n’avons pas encore vu à Concord la cigale de dix-sept ans. Nous connaissons une simple pellicule du globe sur lequel nous vivons. La plupart d’entre nous n’ont pas creusé à six pieds au-dessous de la surface, plus qu’ils n’ont sauté à six pieds au-dessus. Nous ne savons pas où nous sommes. En outre, nous passons presque la moitié de notre temps à dormir à poings fermés. Encore nous estimons-nous sages, et possédons-nous un ordre établi à la surface. Vraiment, nous sommes de profonds penseurs, nous sommes d’ambitieux esprits ! Lorsque là debout au-dessus de l’insecte qui rampe dans les aiguilles de pin sur le plancher de la forêt, et s’efforce d’échapper à ma vue, je me demande pourquoi il nourrira ces humbles pensées, et cachera sa tête de moi qui pourrais, peut-être, me montrer son bienfaiteur, en même temps que fournir à sa race quelque consolant avis, je me rappelle le Bienfaiteur plus grand, l’Intelligence plus grande, là debout au-dessus de moi l’insecte humain.

Il se déverse dans le monde un incessant torrent de nouveauté, en dépit de quoi nous souffrons une incroyable torpeur. Qu’il me suffise de mentionner le genre de sermons qu’on écoute encore dans les pays les plus éclairés. Il y a des mots comme joie et douleur, mais ce ne sont que le refrain d’un psaume, chanté d’un accent nasillard, tandis que nous croyons en l’ordinaire et le médiocre. Nous nous imaginons ne pouvoir changer que d’habits. On prétend que l’Empire Britannique est vaste et respectable, et que les États-Unis sont une puissance de première classe. Nous ne croyons pas qu’une marée monte et descend derrière chaque homme, laquelle peut emporter l’Empire Britannique comme un fétu, si jamais il arrivait à cet homme de lui donner abri dans le port de son esprit. Qui sait quelle sorte de cigale de dix-sept ans sortira du sol la prochaine fois ? Le gouvernement du monde où je vis ne fut pas formé, comme celui de Grande-Bretagne, dans une conversation d’après-dîner verre en main.

La vie en nous est comme l’eau en la rivière. Il se peut qu’elle monte cette année pluschat qui louche maykan alain gagnon francophonie haut qu’on n’a jamais vu, et submerge les plateaux desséchés ; il se peut même, celle-ci, être l’année fertile en événements, qui chassera de chez eux tous nos rats musqués. Ce ne fut pas toujours terre sèche là où nous demeurons. J’aperçois tout là-bas à l’intérieur les bords escarpés qu’anciennement le courant baigna, avant que la science commençât à enregistrer ses inondations. Tout le monde connaît l’histoire, qui a fait le tour de la Nouvelle-Angleterre, d’une forte et belle punaise sortie de la rallonge sèche d’une vieille table en bois de pommier ayant occupé soixante années la cuisine d’un fermier, d’abord dans le Connecticut, puis dans le Massachusetts, – issue d’un œuf déposé dans l’arbre vivant nombre d’années plus tôt encore, ainsi qu’il apparut d’après le compte des couches annuelles qui le recouvraient ; qu’on entendit ronger pendant plusieurs semaines pour se faire jour, couvée peut-être par la chaleur d’une fontaine à thé. Qui donc, entendant cela, ne sent réchauffée sa foi en une résurrection et une immortalité ? […]

Je ne dis pas que John ou Jonathan se rendront compte de tout cela ; tel est le caractère de ce demain que le simple laps de temps n’en peut amener l’aurore. La lumière qui nous crève les yeux est ténèbre pour nous. Seul point le jour auquel nous sommes éveillés. Il y a plus de jour à poindre. Le soleil n’est qu’une étoile du matin.

(Traduction Louis Fabulet)

L’auteur…

Henry David Thoreau, de son vrai nom David Henry Thoreau, est un essayiste, enseignant, philosophe, naturaliste amateur et poète américain, né le 12 juillet 1817 à Concord (Massachusetts), où il est mort le 6 mai 1862.

Son œuvre majeure, Walden ou la vie dans les bois, publiée en 1854, délivre ses réflexions sur une vie simple menée loin de la société, dans les bois et à la suite de sa « révolte solitaire ». Le livre La Désobéissance civile (1849), dans lequel il avance l’idée d’une résistance individuelle à un gouvernement jugé injuste, est considéré comme à l’origine du concept contemporain de « non-violence ».

Opposé à l’esclavagisme toute sa vie, faisant des conférences et militant contre les lois sur les esclaves évadés et capturés, louant le travail des abolitionnistes et surtout de John Brown, Thoreau propose une philosophie de résistance non violente qui influence des figures politiques, spirituelles ou littéraires telles que Léon Tolstoï, Mohandas Karamchand Gandhi et Martin Luther King.

Les livres, articles, essais, journaux et poésies de Thoreau remplissent vingt volumes. Surnommé le « poète-naturaliste » par son ami William Ellery Channing (1818-1901), Thoreau se veut un observateur attentif de la nature et ce surtout dans ses dernières années durant lesquelles il étudie des phénomènes aussi variés que les saisons, la dispersion des essences d’arbres ou encore la botanique. Les différents mouvements écologistes ou les tenants de la décroissance actuels le considèrent comme l’un des pionniers de l’écologie car il ne cesse de replacer l’homme dans son milieu naturel et appelle à un respect de l’environnement. (Wikipédia)


Billet de l’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…*

28 décembre 2013

L’eau finit toujours par retrouver son chemin

— Tais-toi

— Je n’aurais jamais cru que ce serait un jour possible

— Tais-toi, ma fille, insiste le vieil homme

— Sacrifier le verger, les jardins, la terre… la terre qui a nourri les tiens depuis des générations… tout ça, pour un projet de résidences pour millionnaires avec vue sur le fleuve…  Et voilà que j’apprends que, déjà, sur le chantier, les ouvriers ont enseveli le ruisseau sous des tonnes de terre…  Dis-moi que je rêve !  Dis-moi que je vais me réveiller !  Dis-moi que c’est pas vrai !

— L’eau reviendra un jour ou l’autre.  L’eau finit toujours par retrouver son chemin.

— Enterré, le ruisseau qui coulait en cascades à travers la forêt pour venir, apaisé, irriguer nos terres et se perdre dans les eaux glacées du fleuve.  Le ruisseau où le chant d’amour des grenouilles résonnait à la brunante aux premiers jours de mai.  Le ruisseau où, dissimulés parmi les quenouilles, hérons et butors venaient faire le guet, immobiles, les pieds dans l’eau.  Tu te souviens, nous prenions plaisir à y surprendre les écrevisses pour les voir agiter leurs pinces et s’enfouir dans le sable pendant que les libellules tournoyaient autour de nos petites têtes d’enfants heureux.  Car nous étions heureux.  Même quand, de la terre jusque sous les ongles, il nous fallait semer, transplanter, éclaircir, graines, plants ou jeunes pousses.  Même quand, aux grandes chaleurs de juillet, nous passions de longues heures à sarcler à genoux au beau milieu des jardins.  Nous étions heureux, car alors nous rêvions.  Le regard tourné vers le fleuve, le regard tourné vers l’infini et le voyage.

— Et tu es partie, ma fille, tu es partie.  Tu as suivi le chemin de l’infini et du voyage.  Tes frères ont abandonné pour la ville.  Moi je suis resté.

Mais elle n’écoute pas.

— Ils ont déjà enterré le ruisseau et d’ici peu ils auront tout rasé : pommiers, amélanchiers, buissons d’aubépines et de cerisiers…  Tout rasé pour refaire le paysage au goût d’une poignée de nantis qui y viendront habiter leurs luxueuses résidences d’été à peine quelques mois dans l’année…  Le reste du temps, d’immenses maisons vides…  Fini les enfants qui courent dans les champs.

Le vieil homme se tait.  Depuis longtemps la terre ne nourrissait plus personne.  Il lui aurait fallu agrandir, moderniser.  Mais plus moyen d’emprunter et surtout, plus de relève.  Alors il a vendu, la terre et la maison.  Et reçu en échange juste assez d’argent pour rembourser les dettes de la ferme et aller mourir ailleurs.  Dignement, comme on dit.  Mais de cela à sa fille il ne soufflera mot.  Histoire de ne pas enfoncer davantage le couteau dans la plaie.

Dans la petite chambre de l’hospice, pour faire silence sur la ville, elle a fermé la fenêtre et tiré les rideaux.  S’achève l’heure des visites.  Elle s’apprête à partir.  Le père s’est installé devant la télé pour les infos de vingt-deux heures.

À la une, là-bas, dans sa région natale, ravivant les eaux ensevelies, des pluies diluviennes ont englouti le projet des beaux quartiers.  Faisant fi des ambitions des promoteurs, sources, ruisseaux et rivières ont fait la fête jusqu’au débordement.

Notice biographique :

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.


Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

7 août 2013

Le client universel ou les beaux discours de maître renard

Les historiens ont depuis belle lurette fait justice de la division stricte en siècles ronds et de leur départage entre avant et après Jésus-Christ.  Ils ont même sacrifié à l’esprit superficiellement œcuménique de nos temps nunuches en oubliant le J-C pour un M.E. (Modern Era) et pire encore, aujourd’hui, ce B.P. (Before Present) qui nous plonge dans la confusion la plus totale quant aux limites assignables à ce fameux « présent » auquel l’on voudrait que se résument nos vies.

Quoi qu’il en soit, la gent historienne considère généralement que le XXe siècle a débuté avec la Grande Guerre, en 1914, pour se terminer quelque part dans les années quatre-vingt, la borne étant plantée précisément en telle ou telle année selon l’événement symbolique auquel on choisit de la river.

Le vingt-et-unième, siècle du clientélisme ?

 C’est ainsi que vous avez le choix, pour ce qui est du même coup l’acte de naissance du siècle actuel et la fin du précédent, entre la chute du mur de Berlin ou l’élection de Ronald Reagan et de sa cohorte de « Chicago Boys », ces économistes de choc, théoriciens du néolibéralisme le plus agressif, celui qui s’est pensé à partir de l’Université de Chicago.

Le vieux cow-boy somnolent a été élu le 4 novembre 1980, pour entrer en fonction en janvier 1981, tandis que le mur, qui coupait en deux l’ex-capitale du Reich et divisait visiblement le monde de la guerre froide entre capitalisme et communisme, a commencé d’être mis à bas le 16 novembre 1989.  On pourrait toujours ergoter et arguer du fait que Margaret Thatcher, qui devait proposer le même genre de mesures économiques que Reagan a été élue avant lui, soit le 4 mai 1979, il reste que cette décennie fondatrice a vu, pour le meilleur et pour le pire, la liquidation de l’idéologie et de la politique au profit de l’économie.  Ou plutôt le remplacement pur et simple des premières par cette prétendue science.  Or, nul corps de métier ne s’est plus souvent trompé dans ses prévisions que celui des économistes, malgré leurs courbes, leurs graphiques et leurs équations, qu’ils œuvrent au sein de l’institution universitaire ou sévissent dans le privé.  Cela n’a pas empêché cette pseudoscience de continuer à faire foi de tout, à la fois officiellement et dans les esprits : quel parti politique serait assez suicidaire pour ne pas mettre l’économie en tête de son programme ?  Quel citoyen oserait penser et dire que la création d’emplois ou leur maintien n’est pas la seule chose qui compte en politique ?

Bref, l’économie ainsi conçue, de façon très classiquement… marxiste, comme étant cette « dernière instance » dont Marx disait en effet que tout le reste des affaires humaines découlait, parvient, en tant que discours, à faire oublier qu’elle est à la fois et de part en part idéologique et politique, qu’elle n’est même que cela, malgré ses grands airs de réalisme et d’objectivité.

Cette obsession qui occupe tout notre horizon intellectuel agit même sur notre vocabulaire et sur l’idée de l’être humain que nous nous faisons et entendons imposer par son entremise notamment.  Je parlerai donc ici de l’euphémisme galopant qu’impose en toutes circonstances le Big Brother économique qui nous domine.  Et en particulier de la façon dont il nous contraint d’appeler un chat non plus un chat, comme le voudrait la formule, mais un… client.  Comme au bon vieux temps de la Rome antique.

Du client antique et de son avatar contemporain

 Au temps des Romains, on appelait en effet « client » (cliens) l’obligé, le protégé, le serviteur et en quelque sorte le vassal d’un patronus, dont l’appellation dit bien que c’est un patricien, quand l’autre est un plébéien.  Même s’il dépend lui-même en partie de l’autre, politiquement et parfois militairement, le « patron » est, en fin de compte, celui qui mène, et l’on écorcherait d’autant plus une oreille romaine avec nos balivernes communes du genre « le client est roi » ou « le client a toujours raison » que cliens vient du verbe cliere qui veut dire obéir !  Décidément, Platon avait raison, il y a bien une vérité dans l’étymologie, même si ce n’est pas celle qu’il pensait.  Cette vérité nous rappelle ici que notre « patronage », avec tout ce que le terme comporte de compromissions réciproques, est encore le mode politique selon lequel nous fonctionnons, au Québec et probablement en bien d’autres démocraties dites libérales, de bouts d’asphalte et de jobs promis aux électeurs en retour d’ascenseur à quelque « monsieur trottoir » muni d’enveloppes brunes bien gonflées.

On devinera donc ma surprise et mon indignation quand, chargé, dans les années quatre-vingt justement, de traduire un manuel américain à l’usage des infirmières, l’éditeur m’enjoignit de traduire systématiquement « patient » (c’est le même mot en anglais qu’en français) par « client ».  Là où l’étymologie nous avait habitués à considérer quelqu’un qui « pâtit », c’est-à-dire qui est affecté par une maladie ou une blessure, quelqu’un qui exige qu’on fasse preuve à son endroit de « compassion » (la « passion » qu’il faut éprouver « avec » — cum en latin — la personne souffrante, répond à la même étymologie), voilà qu’il fallait voir maintenant en lui un cochon de payeur qu’il faut satisfaire, quelqu’un qui paie et a donc droit à des « services ».

J’ai souvent l’impression de nos jours que toute relation humaine se fonde sur cette transaction qui cache sa réalité économique sous les dehors magnifiés d’un bienveillant euphémisme pour qui tout le monde il est bon, tout le monde il est gentil.  Bien sûr, c’est à condition que son crédit soit bon.  Car il aura beau, ce client que nous sommes tous, être persuadé qu’il a des droits, y compris ceux que la nature semble lui refuser, s’il est pauvre et obscur, comme par hasard, ces droits, qu’on lui a si habilement vendus, s’envoleront en fumée au ciel rose bonbon de la crédulité.

Et le plus sournois de ces ramages dont on nous berce est sans conteste celui qui prétend qu’on vote aussi avec son portefeuille.  Sous-entendu, pourquoi voter ?  Pourquoi vouloir s’impliquer, intervenir, se démener dans le système qui nous gouverne ?  Il suffit d’acheter, et c’est même notre seul pouvoir.  Comme si l’offre s’était déjà pliée à la demande, elle qui, de toutes les façons, des plus franches aux plus perverses, la forme et la contraint ?  Quand on vous disait que tout est économique !  Et que nous vous boufferons tout rond comme nous avons avalé Marx en prétendant le défaire !

Quel que soit le nom que nous donnions à notre « patron » — qui peut aussi être une abstraction ou une injonction sociale comme la communication obligatoire ou la folie narcissique universelle — et de quelque façon qu’il nous désigne, lui, avec l’euphémisme, cynique parce qu’intéressé, qui caractérise cette époque de droits bidons et de toute-puissance illusoire du « peuple », ce siècle encore jeune semble avoir imposé un type de relations individuelles, politiques et sociales qui repose sur l’intérêt bien senti et prétendument réciproque.

Notre réalité repose plutôt, loin des beaux discours lénifiants de la publicité et des réseaux sociaux, sur une dialectique plutôt tordue.

Car même si c’est parfois chacun d’entre nous qui tient par-devers lui et à son propre endroit, les deux rôles, il n’y a plus, ô Hegel, sous couvert de « patrons » et de « clients », en nos temps intéressés jusqu’au trognon ou jusqu’à l’âme, que maîtres et esclaves.

Est-ce ainsi que les hommes doivent vivre ?

Jean-Pierre Vidal

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


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