Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

12 octobre 2015

Mon nom est Personnage

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L’auteur les a en lui depuis toujours, êtres latents, en suspens en devenir infime. Il les a en lui depuis qu’il sait écrire ; ils sont comme ces cadavres au fond de l’eau qui attendent un long moment avant de remonter à la surface, gonflés, boursouflés par le liquide, avides d’être analysés, identifiés, reconnus. Ils rêvent d’une seconde vie, une vraie, pas une de fantôme, une vie noir sur blanc que peu de choses pourront effacer, une vie où leurs contours enfin seront sortis de l’eau, pareils à ces épaves qui révèlent leur secret dès qu’elles touchent l’air. Ces spectres aquatiques ont des rêves de grandeur, de splendeur, de matière. Ils patientent sans mot dire dans une eau trop peuplée par d’autres formes troubles. L’auteur est cette eau profonde.
Il a par exemple depuis longtemps en tête l’idée d’une femme portant une cicatrice profonde, sur le visage ou sur le corps, pareille à une scarification qu’aurait creusée la vie sur sa peau. Cette femme nage dans les profondeurs de l’auteur depuis des années, depuis l’adolescence, cet âge diablement obscur où le corps et la peau, justement, attendent leur avenir. Il l’avait oubliée, cette drôle de créature marquée de bleu. Il l’avait laissée, lestée par son inconsistance, se nourrir et s’abreuver de tout ce qu’elle trouvait dans ces bas fonds, l’eau façonnant son corps, les obscurités verdâtres façonnant son esprit lorsque, prise d’une volonté n’appartenant qu’à elle, elle avait décidé, des décennies plus tard, de donner un grand coup de pied gracile dans le fond de l’abîme. Lentement son visage avait refait surface, suivi du corps meurtri, de la plaie encore bleue sur la jambe blafarde. L’auteur ne l’avait pas vu venir. Il l’avait oubliée : elle était dépassée par bien d’autres fantômes dans cette longue remontée vers la lumière, vers le monde, vers les pages et, le jour où il la vit pour la première fois, d’intenses souvenirs sortirent aussi de l’eau. La mémoire de cette idée qu’il avait eue, à l’âge ingrat, d’écrire sur une femme blessée, idée sans suite, idée aussitôt noyée sous une quantité d’autres, seulement quelques lignes griffonnées à la va-vite et rapidement déchirées par un auteur honteux de ne savoir écrire, ce souvenir-là redevenait solide, tangible, à portée de main et de doigts écrivants.
Les personnages sont ainsi : cadavres exquis presque effacés, ignorant ce qui les attend, une vie ou l’oubli, obligés de s’adapter aux sombres liquides dans lesquels on les saoule, obligés de survivre dans ces milieux hostiles pour espérer, un jour, sortir de l’eau et aller se brûler sur l’autel du roman. Ils sont nombreux dans les abysses. Ils attendent de devenir corps flottants. Noir sur blanc. Vivants, ressuscités.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

13 septembre 2015

Pure fictionchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec

Après tout, cher, très cher lecteur, est-ce vraiment si grave si tout ce qui s’est écrit ici-bas n’est pas totalement, absolument, indéniablement VRAI ? Non. Qu’importe la réalité quand la fiction fait bien son boulot. Quand la fiction est tellement pleine de crédibilité qu’on lui donnerait le bon dieu sans confession, le monde sans demander son reste.
Crois, cher lecteur. Crois ce que je t’ai fait croire, crois ce qui est vrai dans ces lignes, crois les errements de l’auteur, ses errances aussi, son inadaptation au monde parfois, car cela, je te l’assure, cela ne ment pas.
Nous sommes dans une fiction, ami, et pourtant, on dirait que j’existe, non ? N’existes-tu pas ? Ne sommes-nous pas, toi et moi, deux êtres de chair, de sang, de matière grise ? Deux êtres de mots. Pouvons-nous douter, lecteur, de notre véracité à nous ? Ma foi, peut-être. On peut douter oui. Alors, finalement, nous ne sommes pas plus vrais, toi et moi, qu’une fiction. Nous ne sommes pas plus faux que la réalité.
Peut-être que la seule chose vraie, diablement vraie, la seule chose qui ne supportera pas le soupçon, c’est bien ce drôle de lien qui se fait entre nous, entre mes doigts et tes yeux, entre ma voix d’encre et ton oreille coquillage, entre ces pages et tes mains qui les tournent. Ce lien s’est établi dès que tes beaux yeux se sont posés sur ce monde, sur cet auteur que je prends soin de faire vivre sans complaisance et avec empathie néanmoins. Ce lien, lecteur, ce lien puisque tu es encore dans ces lignes, ce lien est absolu. Irréfutable. Tu aimes ou n’aimes pas ces pages. Tu les as feuilletées peut-être un peu vite, sans grande conviction. Tu tombes sur une phrase qui te plaît ici ou là. Tu es plongé peut-être pour la deuxième, énième fois dans ces lignes. Tu prends peut-être des notes. Tu te dis peut-être que ces pages sont vides de sens et de style. Tu as tellement de possibilités, lecteur, tellement de pouvoir finalement. Tellement de mondes à ouvrir dépendent de ta bonne volonté, de ta bienveillance ou de ta curiosité. Tu es un abysse et ces lignes, ces mots noirs ne rêvent que de plonger dans ton cœur.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

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Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

20 juin 2015

Métier de bouche

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Le corps de l’auteur est, à l’instar de celui du roi, une drôle d’entité. Il est souvent pensé que l’auteur se résume à sa tête, son esprit, son cerveau, que son corps finalement pourrait se réduire à ses mains, ses doigts qui courent désespérément sur le clavier comme ils le feraient sur le monde.
L’immobilité quasi totale de l’auteur lorsqu’il écrit participe à l’échafaudage de cette idée. Le cul sur une chaise, le dos droit ou voûté, la tête penchée vers le clavier, l’écran, le carnet, seules ses mains en effet se meuvent, autant pour écrire que pour s’adonner à quelque diversion. Tapoter sur la table, se gratter le front, l’oreille, le genou, suspendre un index en l’air comme si on voulait sentir le sens du vent alors que rien ne souffle : lorsqu’il écrit, le corps de l’auteur s’efface, pris totalement par l’abyssal travail. Il pourrait ne pas avoir de corps. Il pourrait n’être qu’une tête, reliée par des fils à des mains et cela, semble-t-il, pourrait suffire. Il en serait heureux. Mais le corps fait partie de ces éléments difficiles à nier, impossibles à faire disparaître sans y laisser sa peau.
L’auteur a donc un corps, et cet organisme, qui continue de vivre lorsque seules la tête et les mains s’agitent, ce corps comme un poids mort éprouve un curieux besoin. Il veut dériver. Il ne peut se contenter de respirer, battre du cœur, fonctionner normalement. Il VEUT des échappatoires à la statique torture de celui qui écrit. Les mains ont soif d’évasion, la bouche veut plus que de l’air.

Rester assis pendant des heures alors que les jambes pourraient courir dans des champs, alors que les bras pourraient se livrer à une danse autre que celle, tarentelle pourtant endiablée, qui se joue sur le clavier, demeurer dans l’immobilité alors qu’à l’intérieur tout bout, tout s’agite, tout VEUT vivre : la chose est difficile, impossible, parfois insupportable. Alors les dérivatifs se présentent sous différentes formes, prenant le plus souvent le séduisant visage de l’addiction.
L’auteur fume. L’auteur boit. Tant qu’il s’agit de cigarettes et d’eau, le mal est moindre. Il arrive cependant que les cigarettes soient chargées de substances, que l’eau devienne café ou alcool. La bouche comme unique évasion. La bouche avide de téter autre chose que le monde inexistant que l’auteur s’acharne à faire exister.
Alors le cendrier se gonfle de noirceur. Alors les verres ou les bouteilles ou les tasses s’accumulent. On voit l’auteur se lever d’un coup, aller faire chauffer de l’eau, se servir un énième café ou thé ou autre, le siroter, le laisser refroidir, le boire, oublier qu’il l’a bu, regarder sa tasse vide d’un air interdit (mon roman vient de boire, ce n’est pas possible autrement !) et continuer le manège infernal de l’homme presque immobile qui a besoin d’action. La bouche se pose sur tout ce qui peut se boire, se fumer, tout ce qui dévie la respiration. La bouche veut du chaud, du feu, du glacé, elle veut juste, le temps d’une gorgée ou d’une bouffée de tabac, vivre tout en gardant le silence, parler autrement que par les doigts. Il est ainsi fréquent que l’auteur développe une addiction ou plusieurs, à la manière du peintre qui, le pinceau dans une main et le mégot dans l’autre, s’absente tellement du monde qu’il n’y est relié que par ses pauvres doigts. La cigarette souvent se fume toute seule, oubliée dans une réalité que le rêve recouvre, devenue autonome par la grâce de l’auteur qui, peut-être, cherche à se foutre le feu. Comme si cette fumée extérieure pouvait compenser les nombreux incendies qui se jouent en lui lorsqu’il écrit, lorsqu’il crée un monde noir sur blanc plus inflammable que tout.
Ainsi la corporalité de l’auteur en action se résume en une bouche, d’incendie.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

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Les brumes des commencements, par Alain Gagnon…

20 juin 2015

Dires et redires…

Plusieurs des mythes se recoupent sur ces points : il y a eu un début à notre Univers, à la Terre et à l’humanité.  chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieIl y a eu une faute (ou des fautes) avant, pendant ou après ce commencement.  Il y a eu divergences d’opinions (ou rebellions) entre créateurs — ou entre un Créateur premier et plusieurs sous-créateurs.  Des êtres appartenant à des niveaux d’existence que nous pouvons difficilement appréhender, se seraient révoltés, auraient conspiré, se seraient livrés à des expérimentations sur les espèces végétales, animales, et humaine.  (Franchement, dans le cas des hommes, j’ignore si c’était dans le but de les améliorer ou de les asservir, d’en faire des esclaves minimalement raisonnables.  Pour ces deux fins, peut-être ?)

Tout ceci serait advenu dans un passé indéfinissable.  Dans les brumes des commencements, on pressent des drames dont résulterait notre pénible condition sur cette planète qui peut nous apparaître le royaume de la cruauté et de la mort.

L’un de mes premiers souvenirs d’enfant : sur le parquet se traîne péniblement un mille-pattes.  Accrochés à l’insecte qui se convulse, des dizaines de fourmis le dévorent vivant.  J’offre également, en guise d’exemple, cette scène dont je fus témoin et que j’ai insérée dans mon roman Lélie ou La vie horizontale :

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieEt lui revint l’image de ces eaux mortes, où expiraient des centaines de milliers d’arbres, ce réservoir récent qu’il avait visité avec Eugène, le jour même de sa rencontre avec Belle Rabbitskin.  Entre les troncs et les racines du rivage, un goujon agonisait.  Des sangsues s’agrippaient à ses branchies et à sa gueule, à ses chairs palpitantes encore, et son corps se gonflait et s’affaissait de respirations saccadées, pour prolonger de quelques minutes encore la vie de ce corps où les sangsues formaient des dizaines de soleils rougeâtres…  Voilà ce qu’ils appellent Dieu…  Et ce soir-là, la veille, il a aussi songé à l’Autre et à tous ses dires, et, affolé soudain, il a bondi vers la fenêtre la plus proche, et il a hurlé de terreur, mais personne ne pouvait l’entendre.  Il se retrouvait seul pour sonder la nuit.  Il est monté alors.  Il le savait, le sommeil viendrait dru.

Et cette même nuit lui a amené un rêve, à lui qui ne rêve jamais.  Il a rêvé de l’Homme, de l’homme d’humanité.  Au temps des commencements, l’homme est descendu du ciel, géant.  Une femme géante — la Femme Aude ou sa véritable jumelle — le tenait par la main.  Ils se sont allongés pour faire ce que font les hommes et les femmes, et la lèpre est advenue : vaste moisissure verte qui a recouvert les forêts, les océans et les lacs — même les déserts de sable et de glace.  Et du fond du sommeil le plus noir et le plus lumineux, l’Autre répétait : Il va nous falloir faire la paix avec tous les animaux et avec les arbres.  Peut-être que pour ça, il nous faudra être morts, s’entendait balbutier Médéric.[1]

La citation est longuette, mais Médéric exprime efficacement l’horreur d’exister.  Lorsque l’on considère le monde dans ses fondements, la vie dans ses fondements ultimes, tout n’est qu’entredévoration perpétuelle, domination, soumission, souffrances permanentes du vivant.  Manger ou être mangé.  Je ne vis que par la mort d’autres organismes, animaux ou végétaux — les végétariens ou végétaliens ne peuvent s’en tirer à bon compte.  Chacune de mes respirations élimine combien d’animalcules aux muqueuses ?  Mes globules blancs chassent et phagocytent les bactéries sans trêve.  Un jour, mes leucocytes se reposeront, diminueront en nombre ou en vigueur.  Les micro-organismes auront tôt fait de répandre l’infection et de me réduire à la pourriture de la tombe.

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Kali

Toutes les espèces, du tigre carnassier à l’herbivore et au tendre agneau, vivent ainsi, implacables et cruels.  Les animaux et les plantes s’entredévorent dans l’innocence.  L’humain, qui devient conscient et vrille ses yeux sans ciller dans la réalité du monde, demeure stupéfié.  Puis il se demande :  Qui a donc pu concevoir et élaborer tout ça ?

Il ne peut admettre qu’un Dieu infini, un Dieu d’amour, ait pu donner substance à une telle horreur.  Le Dieu premier, la Source de l’Être ne peut qu’être différent, dans ses attributs, de ce que montre la création.  Cette répulsion de l’humain conscient provient d’un manque, de la divergence apparente entre ce qu’est le monde et ce qu’il devrait être pour satisfaire ses propres critères de bonté, de justice, d’amour.  Ces critères de référence, si l’humain les possède, il les a bien reçus, acquis d’une provenance ou d’une autre, d’une cause ou d’une autre, et ce n’est certes pas de la Nature (Natura naturans[2]), vraisemblablement mère de toute cruauté, à ce que l’on perçoit.  Il faut bien que l’homme conscient ait puisé quelque part ce point de comparaison qui engendre chez lui la révolte et l’effroi.  Sinon, il serait, tout comme les animaux, instinctif, souffrant dans sa chair parfois, mais sans douleurs morales.

À mon avis, le seul fait que l’humain soit en quête d’un univers plus éthique, prouve une source de l’éthique (Dieu) ; tout comme le seul fait que l’humain souhaite l’immortalité, incline à croire à sa propre immortalité, présente ou future.  Il ne saurait désirer ce qu’il ne peut atteindre, comme individu ou comme espèce.  Ainsi, la soif est la meilleure preuve de l’existence de l’eau.  Si tu as soif, c’est que ton organisme tire son origine de l’eau et que, pour ce, cet élément est essentiel à ta survie.  De même, la pulsion qui pousse l’humain, sous toutes les latitudes et en tous les temps, à se créer ou à rechercher un être supérieur, est la meilleure preuve de l’existence de Dieu.

Les grandes mythologies, la cruauté observable qui sous-tend le monde sensible, ainsi que les impératifs moraux inhérents au règne hominal, me portent à croire que cet univers, où l’homme se sent étranger, n’est pas celui voulu par Dieu.  Que des rebelles — anges ou démons — auraient joué aux démiurges, élaboré des créations locales selon leurs fantaisies ou leurs volontés dévoyées, et de ces fautes, nous souffrons, humains exilés dans un univers auquel nous nous adaptons de par notre nature animale, et que nous déplorons de par le divin qui nous habite.

(Propos pour Jacob, Éd. du CRAM)


[1]Alain Gagnon, Lélie ou La vie horizontale, Montréal, Les Éditions Triptyque, 2003, p 85, 86.

[2] La Nature qui se crée et qui crée le monde sensible.


Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

14 mars 2015

Sur les auteurs

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 Il s’endort en pensant à ce qu’il va écrire.  La vie d’un auteur peut se résumer ainsi : penser à ce qu’il va coucher sur la page, y repenser, savoir ce qu’il effacera, gardera, améliorera – la première action sera la plus fréquente, l’effacement comme pure création.  La vie, la vraie, la solide, la réelle, ne se tient qu’en marge de cela, sorte de palimpseste discret quoique nécessaire.  L’auteur vit, parle, se lie aux autres, mais s’agitent toujours sur l’écran lumineux de cette pantomime agréable quelques ombres chinoises : les mots à venir, le personnage latent, la drôle de réalité à créer.  L’écriture a ceci de particulier que le gros de son acte créatif se fait hors de l’action propre.  On n’écrit jamais tant que lorsqu’on n’écrit pas.

Sous la douche, en marchant, en rêvant, on écrit.  Et la confrontation à la page blanche n’est qu’une formalité qu’on se contraint à accomplir, sinon tout reste dans la tête et on ne lit pas encore très clairement dans les cerveaux.

Il y a toujours des reliquats, des romans inachevés, des personnages orphelins, qui errent au cœur des dossiers sur l’ordinateur, qui vacillent entre les lignes et attendent désespérément qu’on vienne gracieusement continuer leur existence, les remplir de mots comme on remplit de plumes certains édredons douillets, ou de paille les animaux morts.

Ils attendent.  En silence.  Ils ne pleurent pas.  Ils sont seulement bloqués, à l’arrêt, leur action suspendue au fil du bon vouloir de l’auteur, ne lui en veulent même pas.  L’auteur y pense parfois.  En s’endormant, il les voit sur la page qui attend depuis des mois, qui dépassée dans la course à la vie par un autre roman en cours. Il y pense, se dit que, tout de même, ce mec mériterait bien de continuer son histoire.  Puis le sommeil se pose sur l’esprit, le couvre de toutes ces rêveries inconscientes, chamarrées, divertissantes.  Le lendemain, le personnage est oublié, on se consacre aux autres, ceux qui en toute subjectivité méritent qu’on les écrive.

Certains esprits à l’imagination fertile pensent que ces personnages délaissés s’adonnent à quelque fantaisie, entre les lignes, dans le blanc de la page, continuent l’action sans le démiurge et, si jamais il prend l’envie à l’auteur de les reprendre, de continuer ce roman là, les personnages rapidement reviennent en arrière, se figent de nouveau là où on les avait laissés.  Un, deux, trois soleils !

L’auteur, parfois, en retournant vers un de ces textes en suspens après une longue période d’absence ou d’abstinence, sera surpris, ne se souviendra plus d’avoir écrit ces dernières lignes.  Il se dira alors que sa mémoire lui joue des tours, relira depuis le début, se familiarisera de nouveau avec sa création et se persuadera que, oui, tout de même, c’est bien lui qui avait fait naître ces lignes.  L’oubli ne s’apparente pas à une inexistence des choses.

Il ne faudrait pas croire que les livres s’écrivent tout seuls, dans le silence lourd des machines éteintes.

Attablé dans un café.  Seule compagnie : la machine – ou le carnet.  Contexte ambiant : vague brouhaha de personnes qui parlent, boivent des cafés ou des jus, brouhaha feutré cependant, car ici on sait être discret, à moins que ce ne soit l’auteur qui, par la force ahurissante et dérisoire de son esprit, parvient à créer la fameuse bulle qui atténue les bruits – sorte de boule Quies géante délicatement introduite dans l’oreille du monde.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

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Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

18 janvier 2015

Lexique des corps flottants !

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Ils flottent à la surface de sa vaste imagination. Ils flottent, drôles de corps pleins de promesses, pleins de sens – ils ne sont pas morts. Ils n’émettent aucun son et en contiennent tant, en attente, latents, prêts à sonner, à signifier, prêts à changer le monde – vœu pieux.

Assise sur une rive, rêveuse, elle les regarde, tous ces corps, amoureuse et embêtée. Lesquels choisir ? Desquels se priver ? Les prendre tous est impossible : cela ne voudrait rien dire, une énumération, un dictionnaire, et encore…

Attraper les plus sensés, les plus musicaux, ceux qui frappent et la tâche, assurément, se pare du costume sombre de l’insurmontable.

Il faut pourtant. Les aimer tous et devoir en choisir, en préférer certains. Préférer – cela est inhumain.

Alors, lentement, il faut se déchausser, se dévêtir, inspirer un grand coup comme si on voulait naïvement avaler le monde. Et plonger. La peau prend tout son sens.

Y aller. S’amuser avec l’un, le saisir, le faire tourner entre ses doigts, l’observer sous ses délicates coutures, le presser et voir que, finalement, passés les premiers émois que provoque l’apparence, ce petit corps ne donne pas grand-chose – pas assez. En snober d’autres, trop simples ou trop complexes, pas assez justes. Superflus.

Nager. Sous la ligne de flottaison, les oublier. Puis remonter vers eux, l’esprit rendu plus clair par la fraîcheur liquide. Se décider. Choisir. Allez ! Ne pas avoir peur. Des mots.

Ses mains en saisissent plusieurs. Pas si nombreux finalement. Beaucoup resteront là, flottant à la surface à peine troublée de sa vaste imagination.

Elle sort de l’eau, ruisselant d’une sorte de certitude galvanisante. Ils sont entre ses mains. Elle va les assembler. La phrase idéale verra le jour, incognito, sur cette rive oubliée. La phrase idéale. Les mots évidents. Illisibles peut-être. Personne ne lira. Le monde entier lira.

Les mots dans les poches, mieux que des pierres, mieux que des corps flottants.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

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Poésie et laisser-écrire : Abécédaire…(47)

21 septembre 2014

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Poésie (4) — Écrire le vers avec la sûreté et la spontanéité gestuelles de l’homme qui, instinctivement, après avoir dérapé sur la glace, rétablit son équilibre, chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonbalançant torse et bras vers l’arrière, de côté, vers l’avant…  Toute hésitation en cet instant (toute réflexion) détruirait l’économie générale des volumes en mouvement dans l’espace.

L’harmonie du poème pose la même exigence : l’intuition ne laisse aucune place à la pensée discursive, argumentaire, sinon elle n’est plus.

Comme les muscles et les réflexes de l’athlète, l’intuition du poète se prépare par la pratique et l’étude de son style, et du style des autres.  Toutefois, lorsque naît le poème, il ne peut prendre plus de recul que le funambule sur sa corde entre deux gratte-ciel.  Ses gestes-mots doivent s’enchaîner sans interruption et former sur-le-champ musique ; la réalisation du laisser-écrire est à ce prix.  Et le laisser-écrire est la seule façon de mettre en branle d’autres ressources en soi que ce moi quotidien, analyste et calculateur, qui, dans le monde des réalités immédiates, peut réussir de grandes choses…  – autres que la poésie.

http://maykan.wordpress.com/


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