Tristan et Iseult, et dipneuste, par Alain Gagnon…

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Dipneuste (ou histoires de poissons )[1]

«  Une côte d’amers acérés et de cayes.

« Moitié dans l’océan, moitié terrestre, une longue bâtisse blanche où clapotent, sous un éclairage fumeux, des eaux glauques ; où nagent de bizarres poissons : certains gourds, d’autres agiles.

« Tout au fond d’un couloir, une rotonde sombre aux vitrines fulgurantes. Des monstres et leur nécrologie (habitudes et filiation) y sont figés.

« Je nous y ai fait deux célèbres amis, sympathiques jusqu’à la démesure et fort instructifs à fréquenter : le Dipneuste et le Grand Pêcheur abyssal. Dipneuste n’est pas le nom réel du premier poisson ; c’est plutôt l’ordre auquel il appartient. Mais son nom véritable est si complexe, si difficile à se remémorer (tout comme nos véritables noms, à nous, humains) que je préfère user de ce raccourci.  Notre Dipneuste, donc, dispose de deux systèmes respiratoires : un pulmonaire, comme les batraciens, et un branchial, comme les poissons normaux qui ne font pas d’histoires. On en rencontre encore en Afrique centrale et dans certains lacs d’Australie. Pendant les saisons sèches, ils quittent les lits des plans d’eau et s’enfouissent dans la vase : ils utilisent alors leur système pulmonaire. Au retour des pluies, ils quitteront la boue et commenceront à vivre et à respirer par leurs branchies.

 

Le dipneuste

 

« J’en suis convaincu : dans l’eau, notre Dipneuste a la nostalgie de l’air ; et dans sa vase, il a la nostalgie de l’eau. J’oserais croire également que le système respiratoire à l’arrêt, au repos pendant que l’autre fonctionne, l’incommode un peu, beaucoup, fait pâtir cet étrange animal. Partout chez lui et partout étranger. Comme nous qui portons dans l’âme, dès cette vie, les sens et les facultés pour l’après-mort, pour l’au-delà de la vie. Équipés pour deux mondes, nous sommes des inadaptés chroniques et, pour ce, écartelés jusqu’à ce que le sang pisse ou que la démence individuelle ou collective s’installe. De là, ce long chant de souffrance insoutenable qu’on a baptisé, pour se rassurer, l’histoire de l’humanité.

(À proximité, un cœlacanthe qu’on a cru longtemps fossile et que, récemment, on a pêché près de l’archipel des Comores. Il possède une épine dorsale creuse et, dans ses nageoires, des tibias et des péronés en miniature. Souffre-t-il du vertébré en devenir en lui ? )

« Quant au Grand Pêcheur abyssal, c’est un cas.

« Un cas à faire rêver Jung, le père Freud et Bram Stoker, le créateur de Dracula. Les féministes ultra pourraient le peindre sur leurs drapeaux, s’en faire des épinglettes en bronze ou en Celluloïd. Mieux que Cupidon ou saint Valentin, il pourrait devenir le patron des amoureux célèbres ou ignorés. Dans son silence, du fond des abîmes liquides, de par-delà les soleils, il hurle des réalités nouvelles, à faire trembler toutes les phallocraties à mitre ou à stylo Mont Blanc.

« Notre Grand Pêcheur abyssal pêche ; et, comme tous les pêcheurs bipèdes, il utilise un leurre. Ce bougre à face de cauchemar a développé un appendice buccal —  une sorte de fine et longue langue —  un cordon au bout duquel une poche-ampoule illuminée de l’intérieur par des bactéries, racole ses proies des profondeurs enténébrées jusqu’à sa gueule garnie de lames.

« Darwin peut se retourner dans sa tombe, et plusieurs fois. Sélections et mutations ne sauraient expliquer un tel phénomène.

« Et ce n’est pas là son idiosyncrasie la plus marquante. Entends bien la seconde, qui a trait au sexe.

« Le mâle de cette espèce se colle à la femelle. Littéralement. Et cette dernière l’absorbe, par le flanc. Peu à peu, leurs systèmes circulatoire et respiratoire se confondent ; elle le nourrit de son sang, comme un fœtus ; elle respire même pour lui. Le mâle va jusqu’à en perdre la tête, qui tombe ; et la queue ; et tous ses autres organes, sauf ceux de la reproduction qui perdurent jusqu’à ce qu’ils soient devenus inutiles.

Tristan et Iseult

 

« Naissance inversée. Amour idéal ? De quoi faire rêver tous les fous d’amour de l’univers : Roméo, Juliette, Dante, Don Quichotte, Tristan, Iseult, Héloïse, Abélard, Billie Holiday…

« Les Mères et les mers sont riches d’enseignement et de pétrole. »


[1] Extrait de : Alain Gagnon, Sud, (roman), Les Éditions de la Pleine Lune.

 

Le Chat Qui Louche : http://maykan.wordpress.com/

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