Battre Monnaie, Alain Gagnon…

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir… 

Monnaie — Dans mon village natal, pendant la Crise économique des années 1930, on ne trouvait pas de numéraire.  Les rares à posséder des dollars en espèces alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecles avaient bien cachés dans des coffres ou bas de laine.  Les agriculteurs se tiraient assez bien d’affaires : ils détenaient la nourriture et payaient souvent le marchand général, le médecin ou autres en produits.  Pour les petits commerçants et artisans – forgerons, menuisiers, cordonniers, charpentiers, peintres, coiffeurs ou fabricants et réparateurs de rouets, comme l’était mon grand-père –,   la vie était plus difficile : ils n’avaient rien à échanger que leur savoir-faire.  À ce qu’on m’a raconté, je n’étais évidemment pas encore né, ces bourgeois[1] de l’époque se sont réunis et ont inventé un stratagème qui leur a permis de passer à travers cette crise sans trop en souffrir.  Ils ont créé, de toutes pièces, un système monétaire simple et efficace – à condition de ne l’utiliser qu’à l’intérieur d’une communauté réduite et relativement fermée.  Comme les princes, ils battaient monnaie !

Examinons-le brièvement : mon grand-père, par exemple, fabriquait un rouet pour la femme du forgeron.  Ce dernier n’avait pas d’argent en espèces, ce qui était le lot commun.  Pour payer son rouet, le forgeron calculait le temps qu’y avait consacré mon grand-père et écrivait sur un bout de papier : Je dois six heures de travail à J-C Gagnon. Et il signait.  Le lendemain, mon grand-père avait besoin, disons, de farine.  Il se présentait chez le marchand général avec le billet du forgeron, négociait la valeur réelle du billet, et obtenait même un crédit pour achats futurs, si la réputation du forgeron était bonne.  À son tour, le marchand utilisait le même billet contre les services du menuisier, etc.  Faute de documents écrits, j’ignore à quel point ils ont raffiné le procédé : les heures du forgeron valaient peut-être plus ou moins que les heures du menuisier…  Autre interrogation d’importance : un certain nombre de clients devaient absolument payer le marchand en dollars afin qu’il puisse se réapprovisionner auprès des grossistes – il m’étonnerait que cette monnaie populaire ait eu cours à l’extérieur des limites de la paroisse…  Mais suffisamment de gens m’en ont parlé pour que je présume d’une réussite relative de l’expérience.  Ces billets ont été en circulation jusqu’à la fin de la Crise, soit le début de la Deuxième guerre mondiale.[2]*

Des expériences similaires ont dû se vivre dans d’autres villages.  Ingéniosité des humbles acculés à la misère.  Sans cette monnaie de leur invention, les bourgeois auraient été réduits à se regarder crever les uns les autres, assis sur un riche capital de connaissances artisanales qu’ils n’auraient pu utiliser.

Toutes ces expériences[3] de débrouillardise populaire mériteraient d’être étudiées avec soin en ces années de faillite pour les peuples et de triomphe pour le capitalisme spéculatif transnational.  Un beau rôle pour le Mouvement Desjardins qui a oublié sa mission première –  promotion de la coopération et défense du petit épargnant et du petit producteur –   pour singer les banques et devenir un mouvement coopératif où les coopérateurs se sentent parfois les cinquièmes roues du carrosse…


[1]Pris dans son sens étymologique : ceux qui habitent le bourg, ne sont pas agriculteurs et n’exercent pas professions libérales.

[2] Lorsqu’on eut besoin de bateaux, avions et autres équipements coûteux à offrir au feu des canons ennemis, l’argent réapparut comme par enchantement…  Les monopoles de l’Empire étaient menacés !

[3] Actuellement, en France, on retrouve des SEL (services d’économie locale) qui paraissent relever de la même philosophie.  La ville d’Ithaca, USA, poursuivrait une expérience similaire avec les hours.

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