L’eau finit toujours par retrouver son chemin, par Claude-Andrée L’Espérance… »

Billet de l’Anse-aux-Outardes

— Tais-toialain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

— Je n’aurais jamais cru que ce serait un jour possible

— Tais-toi, ma fille, insiste le vieil homme

— Sacrifier le verger, les jardins, la terre… la terre qui a nourri les tiens depuis des générations… tout ça, pour un projet de résidences pour millionnaires avec vue sur le fleuve…  Et voilà que j’apprends que, déjà, sur le chantier, les ouvriers ont enseveli le ruisseau sous des tonnes de terre…  Dis-moi que je rêve !  Dis-moi que je vais me réveiller !  Dis-moi que c’est pas vrai !

— L’eau reviendra un jour ou l’autre.  L’eau finit toujours par retrouver son chemin.

— Enterré, le ruisseau qui coulait en cascades à travers la forêt pour venir, apaisé, irriguer nos terres et se perdre dans les eaux glacées du fleuve.  Le ruisseau où le chant d’amour des grenouilles résonnait à la brunante aux premiers jours de mai.  Le ruisseau où, dissimulés parmi les quenouilles, hérons et butors venaient faire le guet, immobiles, les pieds dans l’eau.  Tu te souviens, nous prenions plaisir à y surprendre les écrevisses pour les voir agiter leurs pinces et s’enfouir dans le sable pendant que les libellules tournoyaient autour de nos petites têtes d’enfants heureux.  Car nous étions heureux.  Même quand, de la terre jusque sous les ongles, il nous fallait semer, transplanter, éclaircir, graines, plants ou jeunes pousses.  Même quand, aux grandes chaleurs de juillet, nous passions de longues heures à sarcler à genoux au beau milieu des jardins.  Nous étions heureux, car alors nous rêvions.  Le regard tourné vers le fleuve, le regard tourné vers l’infini et le voyage.

— Et tu es partie, ma fille, tu es partie.  Tu as suivi le chemin de l’infini et du voyage.  Tes frères ont abandonné pour la ville.  Moi je suis resté.

Mais elle n’écoute pas.

— Ils ont déjà enterré le ruisseau et d’ici peu ils auront tout rasé : pommiers, amélanchiers, buissons d’aubépines et de cerisiers…  Tout rasé pour refaire le paysage au goût d’une poignée de nantis qui y viendront habiter leurs luxueuses résidences d’été à peine quelques mois dans l’année…  Le reste du temps, d’immenses maisons vides…  Fini les enfants qui courent dans les champs.

Le vieil homme se tait.  Depuis longtemps la terre ne nourrissait plus personne.  Il lui aurait fallu agrandir, moderniser.  Mais plus moyen d’emprunter et surtout, plus de relève.  Alors il a vendu, la terre et la maison.  Et reçu en échange juste assez d’argent pour rembourser les dettes de la ferme et aller mourir ailleurs.  Dignement, comme on dit.  Mais de cela à sa fille il ne soufflera mot.  Histoire de ne pas enfoncer davantage le couteau dans la plaie.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecDans la petite chambre de l’hospice, pour faire silence sur la ville, elle a fermé la fenêtre et tiré les rideaux.  S’achève l’heure des visites.  Elle s’apprête à partir.  Le père s’est installé devant la télé pour les infos de vingt-deux heures.

À la une, là-bas, dans sa région natale, ravivant les eaux ensevelies, des pluies diluviennes ont englouti le projet des beaux quartiers.  Faisant fi des ambitions des promoteurs, sources, ruisseaux et rivières ont fait la fête jusqu’au débordement.

Notice biographique :

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecFascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.

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One Response to L’eau finit toujours par retrouver son chemin, par Claude-Andrée L’Espérance… »

  1. Mon Dieu que tu écris bien, on peut y voir l’essence de tes racines ! J’aime te lire ! Jacinthe xx ( ta cousine).

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