À Gros-Cap, une nouvelle de Dany Tremblay…

(Cette nouvelle est extraite du recueil Le musée des choses, publié en 2010 à la Grenouille Bleue. )

À Gros-Cap

J’ai eu peur de ce qui pouvait se produire.

Je me suis obligée à penser à des choses agréables. Je ne suis quand même pas parvenue à chasser cette femme de ma tête. Elle s’était jetée à l’eau, on n’avait jamais chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, québecrepêché son corps. Elle était veuve, jeune encore.

J’avais choisi ce camping qui surplombe la mer. Gros-Cap, que ça s’appelle. Je m’étais couchée tôt. Malgré ma fatigue, je n’avais pas dormi tout de suite.

Au début, j’ai conservé mon calme. L’insomnie ne m’effraie pas, j’en ai l’habitude. Puis, je me suis énervée, à cause de l’écran lumineux du réveille-matin, du tic-tac, du vent qui grossissait, de la pluie qui s’est mise à tomber en trombes.

J’ai fini par m’assoupir. C’est le vent qui m’a réveillée. Il était quatre heures. Il m’a semblé entendre des gémissements. Je suis sortie. Il pleuvait toujours à torrents, le vent soufflait avec fureur. Je me suis vite remise à l’abri.

J’étais trempée, inquiète. Une goutte d’eau a dégouliné dans l’échancrure de ma jaquette. Il n’a pas été facile de me convaincre de l’improbabilité que quelqu’un se trouve dehors sous cette pluie, de l’impossibilité de percevoir la moindre plainte avec ce vent. Je me suis raisonnée. Mais le sifflement du vent, c’était à s’y méprendre, croyez-moi. Je campais sur le site trente et un, la dernière parcelle de terre que cette femme avait foulée avant de sauter sur la glace. Je ne riais pas. Le lendemain, tout ça me semblerait bien puéril, mais dans le noir, seule…

J’ai eu peur que la jeune femme dont on n’a jamais retrouvé le corps soit dehors, à m’attendre. Je me suis tassée dans le coin. Avoir lu des histoires d’amour plutôt que des histoires d’horreur, rien de cela ne me serait arrivé. Si je n’avais jamais quitté la berceuse sur la véranda, j’aurais continué d’épier les voitures qui passaient dans notre rue, j’aurais jeté mon dévolu sur une blanche ou un modèle chic, sur un gars du quartier. Au lieu de courir le monde, j’aurais fondé une famille.

J’ai été soulagée de voir le jour se lever.

Dany Tremblay

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, québecDany Tremblay a vécu son adolescence et  le début de sa vie d’adulte à Chicoutimi. Après un long séjour dans la région de Montréal, où elle a obtenu une maîtrise en Création littéraire à l’UQAM, elle s’est de nouveau installée au Saguenay où elle partage son temps entre l’écriture et l’enseignement de la littérature au Collège de Chicoutimi. Au début des années 80, elle s’est mérité le troisième prix de la Plume Saguenéenne en poésie ; en 1994, elle est des dix finalistes du concours Nouvelles Fraîches de l’UQAM. Organisatrice de Voies d’Échanges, qui a accueilli, deux années de suite, une vingtaine d’écrivains à Saguenay, elle est aussi, à deux reprises, boursière du CALQ. Elle s’est impliquée dans l’APES-CN dont elle a été présidente de 2006 à 2008. Depuis presque dix ans, elle pratique l’écriture publique avec les Donneurs de Joliette, fait partie des lecteurs pour le Prix Damase-Potvin et celui des Cinq Continents.

À ce jour, elle a publié des nouvelles dans plusieurs revues au Québec, a coécrit avec Michel Dufour Allégories : amour de soi amour de l’autre publié en 2006 chez JCL et Miroirs aux alouettes, roman-nouvelles, publié en 2008 chez les Équinoxes, ouvrage auquel a participé Martial Ouellet.  En 2009 et 2010, elle fera paraître successivement, aux Éditions de la Grenouille Bleue, deux recueils de nouvelles : Tous les chemins mènent à l’ombre(Prix récit : Salon du Livre du SLSJ en 2010) et Le musée des choses.  Elle possède et dirige actuellement une nouvelle maison d’édition électronique, Les Éditions du Chat Qui Louche.

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3 Responses to À Gros-Cap, une nouvelle de Dany Tremblay…

  1. Dominique B. dit :

    une nouvelle tout en nuances qui fait frissonner. Ce sont là les séquelles imaginatives de l’insomnie que vous avez bien su dépeindre.

    Bravo! À la prochaine nouvelle, j’en redemande! Qu’Alain se le tienne pour dit!!!!

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  2. pelaprat christine dit :

    Merci Dany pour cette magnifique nouvelle.
    La nuit,tout est amplifié,le silence,les bruits
    si familiers de la maison,de la pluie,du vent…
    L’imaginaire s’impose,et la réalité devient fiction.
    A vous lire,j’ai éprouvé les mêmes peurs et frissons…
    Et oui,c’est la nuit,et je ne dors toujours pas.
    Espérons ,que lorsque je m’assoupirai,la femme qui s’est
    jetée à l’eau,et dont on n’a jamais retrouvé le corps,ne
    viendra pas hanté mon sommeil…
    Au plaisir de vous lire.
    Amicalement.Christine Pelaprat.

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