Sans nom, un récit de Pascale Bérubé..

Sans nom

J’arrive à la maison et je dépose mes anneaux sur le comptoir de la salle de bain.  Elles font un léger bruit métallique en touchant la surface dealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec céramique, un petit bruit strident et clinquant d’instruments médicaux.  Je suis assise sur mon lit, en bas collant, et je repense aux derniers événements.

Alors que j’attendais le bus, un jeune homme, crâne rasé et pantalons baggy, s’est mis à crier.  À rugir, en fait.  Il donnait des coups de pieds dans l’abribus.  Sa bande d’amis était un peu plus loin, à se marrer.  J’étais assise plus loin, moi aussi, en dehors de tout ça.  Absente.  En dehors de tout ça, à reluquer mes ongles blancs, encore et encore, comme pour m’y perdre un peu.  Une partie de moi se sentait déjà en danger.  La partie vulnérable, la partie de l’enfance, la partie perdante, la partie où les surnoms fusaient dans la cour d’école comme des attaques, des agressions.  Le bus se pointe et nous y entrons.  Tous.  Plutôt que d’aller rejoindre ses amis au fond du bus, il s’assoit derrière moi.  Il se fout que je sois une fille.  Il se fout que je sois une fille trans, il se fout que je sois une fille et que je n’aie pas de chatte.  Je suis probablement invisible dans cette intrigue.  J’entends les cris de ses amis : « Heille, Barjo, avoye icitte, calice !  Barjo ! » Je n’ai probablement rien à voir avec ce qui se passe présentement, mais je ne peux pas m’empêcher…  M’empêcher de penser que peut-être, oui, j’ai effectivement un lien, un rapport quelconque.  J’ai toutes sortes d’idées dans la tête.  Des idées où ce Barjo sort un gun et m’éclate la tête alors qu’une vieille dame entre dans le bus.  Des idées où il me prend en otage, en échange de…  En échange d’absolument rien.  Juste comme ça, parce qu’il est trop camé et perdu.  Un courant d’air qui entre par une des ouvertures du toit, un déclic, et ça y est, le rouge de la mort, partout.  Les situations de tension où la violence plane me ramènent à ces moments pénibles où j’étais la cible.  Où je n’étais que l’image physique d’un petit garçon féminin.  Je me dis qu’il y a toujours une chance, un peut-être que…   Si jamais il y a trop de tension, si ça schlingue trop, ils vont le voir.  Ils vont voir que je suis une fille trans et porter toute la haine vers moi.  C’est un fait.  C’est facile.  Si une attention négative doit se créer, ce sera sur la fille trans qu’elle va le faire.  Mais ça n’arrive jamais.  Ou alors rarement.  Je me coule et me fonds dans les méandres de la ville.  Mais parfois, cette vieille peur de ne pas passer et donc, par le même fait, d’être la victime à nouveau.  D’être la fille qui ressemble à un garçon.  Le garçon en robe.  Je prends un exemplaire du Voir.  Je me penche, trop, ce qui me donne un air contraint et étrange, et je tourne les pages.  Je ne suis pas moi.  Il y a une pub qui parle de guerre.  De famine.  Je ne sais plus trop.  La photo d’une petite fille aux grands yeux tristes comme une fin qui ne serait pas désirée.  J’y suis déjà.  Ça bombarde et ça saigne.  Je ne devrais pas avoir ce genre de pensées.  Quand j’étais petite, j’avais une amie qui était très blonde et très belle.  Une fois, elle avait écrasé un petit oiseau avec la roue de son vélo.  Je m’étais mise à pleurer, sans pouvoir m’en empêcher, et c’était comme si c’était la fin de tout.  Tout le reste de la journée, rien n’était exactement pareil.  Rien n’arrivait à vraiment se poser dans l’espace.  Depuis ce temps j’ai une relation particulière avec la violence.  Avec les images et la symbolique de la violence.  Le corps éventré de ce petit oiseau est dans ma tête, à respirer encore, mais de moins en moins, alors que les cris d’enfants touchent presque le ciel et que l’herbe est tellement, mais tellement verte.  Je ne suis pas une victime.  Je suis forte.  Je n’ai pas le choix de l’être.  On me dit : « tu es forte », et j’essaie d’y croire.  Non.  Je le suis, oui.  Je suis forte.  Les filles trans sont fortes, généralement.  Comme de magnifiques étoles de fer transpercées par les rayons du soleil.  Mais je ne vais pas m’excuser.  Je ne vais pas me taire.  Je ne vais pas arrêter d’aligner les mots pour donner corps à l’expérience trans.  Pour moi, c’est comme un devoir.  Une obligation que je me donne.  Je veux retranscrire mot à mot ce que c’est être trans, être une femme trans, dans ce que ça a de beau et de laid, d’humain.  Je ne veux rien cacher, rien occulter pour offrir une vision plus jolie, plus partiale de la chose.  Je parle de moi.  Bien sûr.  Les écrivains parlent d’eux.  Même quand ils disent le contraire.  Je parle de ce que je vois, de ce que je ressens.  Je dis tout ça en termes plutôt simples, voire simplets, mais c’est bien ça.  Ce que je vois, ce que je ressens.  L’expérience d’être vivante.  Je n’ai pas demandé à être ce que je suis, qui je suis.  Mais je le suis.  Nous sommes toujours l’incarnation de quelque chose, qu’on le veuille ou non.  La violence envers les trans me touche beaucoup.  Et ce serait mensonger de penser que ça n’arrive jamais.  Alors oui, je vais écrire jusqu’à ce que cette salope soit morte.  Jusqu’à ce que chacun de mes mots ait pénétré sa carcasse vile.  Et même si je suis chanceuse d’être relativement en sécurité, je garde mes dents pointues et les poings aiguisés.  On ne sait jamais.  Jamais.  Pour clore le sujet, Barjo et sa bande ont éventuellement déserté le bus, après plusieurs interventions du chauffeur pour qu’ils se taisent.  Moi, je suis rentrée chez moi et, alors que je déposais mes anneaux sur le comptoir de la salle de bain, je me suis juste dit, comme si c’était la seule chose à faire, que je devais écrire un truc là-dessus.

Notice biographique

Photo de Sébastien Boutin Gingras

Photo de Sébastien Boutin Gingras

Pascale Bérubé est une jeune auteure de la région de Québec.  Elle a participé à plusieurs scènes libres dans des soirées et elle a aussi été invitée dans divers évènements de poésie/performances, notamment celle des Femmes À Plumes, au Studio P. Elle travaille présentement sur son premier recueil de poèmes, « La Fille Finale ».  Les principaux thèmes en seront l’identité féminine, l’image, la violence, la survie.  L’écriture de ces poèmes s’est étalée sur une période de trois ans.

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