Cougar blues…, une nouvelle de Catherine Baumer…

Cou alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecgar blues…

L’odeur de citronnelle qui imprègne la moustiquaire me prend à la gorge. Il fait trop chaud dans cette chambre. Moite.  Étouffant. Qu’est ce que je suis venue faire dans cette galère ? J’aperçois à l’autre bout de la pièce une araignée grosse comme le poing. J’arrête de respirer, le temps qu’elle ressorte en se faufilant sous la porte. Elles font toutes ça, je ne sais pas pourquoi. Tant mieux. Je ne suis pas sûre qu’une moustiquaire suffise à arrêter ces monstres et il faut bien que je bouge de temps en temps pour aller aux toilettes et dans la salle de bain. Jamais pieds nus. On ne sait pas trop sur quoi on peut marcher. Il paraît même qu’il y a des scorpions. Toujours vérifier ses chaussures avant de les enfiler. Et des serpents, aussi, qui remontent le long des canalisations. Je n’en ai pas encore vu et je ne sais même pas si c’est vrai, mais rien que l’idée me glace le sang. Je hais cet endroit. Je ne sais pas pourquoi j’ai accepté ce voyage au Kenya. Je déteste la chaleur et les bestioles, surtout. Allergique à tout, en plus. Puis ces safaris-photos c’est pour les péquenots, les beaufs, les cadres en mal d’exotisme. Même si j’avoue qu’approcher des lions me fascinait, j’ai toujours eu beaucoup moins peur des grosses bêtes que des petites. Un lion, tu peux lui parler, au moins. Puis s’il a bouffé, il ne te regarde même pas. Une araignée, un scorpion, c’est sournois, insidieux, ça se glisse dans tes vêtements, ça te parcourt le corps pendant ton sommeil, ça te mord. Les moustiques te pompent le sang, et ici ils sont énormes et te laissent des cloques grosses comme des placards. Beurk.

Je suis venue parce qu’il me l’a demandé, c’est aussi simple que ça. J’ai tout plaqué, mon mari, mes enfants, pour aller le retrouver. J’ai dit que j’avais besoin de changer d’air et que je partais faire un safari au Kenya. Ce qui techniquement était vrai, puisque Mathias est guide de safaris là bas.  Je l’ai rencontré à mon club de gym, trente ans, frimeur, tout ce que je déteste. Beau comme un dieu, aussi.

Putain ! Mais qu’est qui m’a pris de venir ! Pour commencer, il n’était pas comme prévu à l’aéroport de Nairobi pour m’accueillir, le beau Mathias. Il m’a juste envoyé un SMS pour me dire qu’il avait un empêchement, qu’il  était désolé et que le mieux était que je prenne un taxi et que je m’installe dans le lodge d’un village où il viendrait me chercher.  J’ai failli reprendre le premier vol pour Paris.  Mais j’aurais dit quoi à mon mari ? Puis je n’étais pas venue jusqu’ici pour rien, quand même ! J’ai regardé les étoiles, respiré un grand coup et je suis montée dans un taxi. On a roulé longtemps, d’abord sur des routes, puis sur des pistes. Le chauffeur ne m’a pas dit un mot, sauf pour me réclamer le prix de la course.

L’hôtel semblait correct, à première vue, le genre de palace pour touristes en fin de safari. J’étais la seule pensionnaire, mais Mathias devait arriver le lendemain soir avec son groupe. J’ai trouvé que le personnel me dévisageait avec un drôle d’air, une femme seule, ils ne devaient pas être habitués. J’ai décidé de dîner dans ma chambre, me rassurant en me disant que demain Mathias serait là. Je me suis couchée après avoir fermé la porte à double tour et bloqué une chaise devant, au cas où. J’ai ensuite installé la moustiquaire tant bien que mal et vidé la moitié de ma bouteille d’essence de citronnelle dessus.

Le lendemain soir Mathias n’était toujours pas arrivé. J’écoutais John Lennon en boucle sur mon portable pour me calmer les nerfs et ne plus entendre le bruit du vent qui s’était levé à l’extérieur. Les communications devenaient de plus en plus difficiles, jusqu’à cesser totalement au fur et à mesure que la tempête se déchaînait dehors.

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecCela fait trois jours que ça dure et que je suis coupée du monde extérieur. Nous ne sommes que quatre dans l’hôtel, moi, le directeur, le réceptionniste et un serveur.  Ils m’apportent un plateau dans ma chambre matin, midi et soir, et me parlent à peine. Je reste cloîtrée,  repliée sur mon lit, sous la moustiquaire, à attendre que ça s’arrête et à me maudire d’être venue ici.  Je vais finir ma boîte de calmants et m’endormir en priant pour qu’à mon réveil ce cauchemar soit terminé. J’ai chaud, la tête me tourne, pas d’air…Une araignée se glisse sous la moustiquaire… Sortir d’ici… La fenêtre… J’étouffe… La fenêtre…

Bulletin d’alerte. Suite à la tempête qui a frappé Nairobi et ses environs on a retrouvé une femme blonde de type caucasien, âgée d’environ cinquante ans, errant dans la savane, pieds nus, juste vêtue d’un paréo, ne se souvenant plus de son nom ni des raisons de sa présence sur les lieux, articulant de temps en temps un prénom ressemblant à Mathieu ou Mathias. On l’a admise à l’hôpital de Nairobi pour des examens qui ne révèlent aucune blessure grave malgré un état de déshydratation avancé, de multiples plaies aux pieds et des piqûres d’insectes sur tout le corps.

Toute personne susceptible de nous fournir des informations au sujet de cette femme est priée de  contacter les autorités au numéro indiqué ci-dessous.

Catherine Baumer

 Notice biographique

Catherine Baumer est née et vit en région parisienne où elle exerce depuis peu et avec bonheur le métier de bibliothécaire. Elle participe à des ateliers d’écriture,  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecdes concours de nouvelles (lauréate du prix de l’AFAL en 2012), et contribue régulièrement au blogue des 807http://les807.blogspot.fr/, quand elle ne publie pas des photos et des textes sur son propre bloguehttp://catiminiplume.wordpress.com/ Elle anime également de temps en temps des ateliers d’écriture pour enfants.

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2 Responses to Cougar blues…, une nouvelle de Catherine Baumer…

  1. […] Une nouvelle de Catherine Baumer…. Partagez avec :TwitterFacebookPrintJ'aime ceci:J'aimeSoyez le premier à aimer ceci. […]

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  2. jacques girard dit :

    Un voyage sans retour bien raconté. Belle chute. Aux plaisirs de vous relire madame Catherine.

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