Michel Tournier, Petites proses : Notes de lecture…

Petites proses, Michel Tournier, Gallimard

Dans cet ouvrage où il assemble des souvenirs impressionnistes, Michel Tournier parle de lieux où il a voyagé et de maisons qu’il a habitées.  Ilalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec y rappelle le rôle fondamental, symbolique que Gaston Bachelard attribuait au grenier et à la cave, ainsi qu’au fait de descendre et de monter.  Tout ceci m’a rappelé, à moi, un poème inédit que j’ai ressorti des électrons.  Il  paraîtra aux Éditions Triptyque dans un recueil intitulé Chants d’août.

Les versets des animaux à la cave et au jardin

1. Il était une fois une maison jaune, isolée de la ville et de la forêt loin.  Au sous-sol vivaient les animaux.  Ce n’étaient pas des bêtes que nous avions menées là, mais elles vivaient dans ces lieux bien avant notre venue à la lumière.

2. Des musaraignes d’abord, des souris ventrues, des mulots au nez suave et l’araignée soyeuse.   Et toutes ces larves blanches que rendait le décati des fondations humides.  Ils vivaient tous, alors que nous mangions, et s’agitaient la nuit lorsque que nous dérivions au sommeil.

3. Nous mentionnions rarement leurs présences ou leurs noms.  Nous les savions régnant toujours dans le silence des caveaux, des bûches à l’écorce tendre et des murs forés de vers.  Parfois leurs odeurs rances grimpaient jusqu’à nous, chauds parfums qui s’entremêlaient aux relents froids des hivers.

4.  Au jardin, de mai à novembre, triomphaient les insectes suceurs.  Partout ils duraient et exerçaient la vie comme une cléricature certaine.  Ils pullulaient et s’imposaient sans honte sur la mousse sombre des sous-bois.

5. Feuilles en hexagramme et insectes aux ailes pellucides, la terre les dégorgeait – monomanies de ces vies cavalantes, conjuguées à jamais dans l’éternel sacrifice.  Pléiade de lichens gris et oreilles dures de ces champignons rouges que les rochers secrètent.

6. Au sol des batailles, collaboraient les fourmis fermes ; d’autres bestioles s’évitaient, diligentes.  Mollesses gélatineuses des limaces et rigidités des phasmes.  Herbacées vertes ou renoncules fauves.  Graminées sèches, spores redoutables.  Cailloux ronds, polis de ciels passant.

7. Fraisiers retenus aux jardins pauvres et blonds en novembre.  Calice d’une fleur qu’aspirait l’insecte bicolore.  L’autre roulait une boule infime, pétrie longtemps, si longtemps…  Tous périssaient pour une fin, sauf l’homme qui l’ignorait.  Aucun être inutile, sauf l’homme qui s’ignore.

8. Les insectes déraillaient sur leurs jambes flexibles et longues, et, pour aller plus loin toujours, ridaient la surface des fossés qui débordaient en août.  Les taures y venaient boire, comme les montagnes enfouissaient la lumière au sous-sol de la forêt.  Leurs naseaux luisaient, roses, sous leurs oreilles agitées de mouches folles.

9.  Nous observions ces choses, derrière nos fenêtres closes, et c’est derrière nos paupières closes que nous allions revivre ces humbles scènes au lit lorsque grinceraient les volets.

10. Au temps de la lune et des étoiles, naissaient les bruits nocturnes : huants sur les toits, vents en coulis contre les bardeaux humides, renards sur les chaumes qu’entendait glapir la nuit, cônes de fumée fade qui s’élevaient des maisons calmes entre les peupliers lombards…

11. Au détour de la rivière lente, dès mai, cancanaient les sarcelles, assurées de vaincre ainsi la nuit.  Au haut du noyer mort, entre les remous de l’ouest et la route où les fardiers ahanent, un busard dévorait l’une d’elles sous une planète haute, qui ignorait la terre.

Alain G.

http://maykan.wordpress.com/

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment ce contenu :