L’inventaire, une nouvelle de Richard Desgagné…

L’inventaire

            ils avaient atterri chez moi je veux dire au centre du jardin derrière la maison dans une soucoupe lumineuse et argentée ils ont envoyé aussitôt un émissaire alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecde forme oblongue pas très belle à voir avec des antennes et des pattes de canard qui parlait un excellent français si j’avais refusé ils m’auraient embarqué de force puisque j’étais un spécimen intéressant de la faune humaine qu’a dit la monstrueuse chose

            j’aurais pu utiliser ma carabine barricader portes et fenêtres résister jusqu’à l’arrivée de secours ne me jugez pas trop rapidement j’aurais aimé vous y voir en pleine campagne avec ce vaisseau d’un autre monde et cet être qui tentait de me convaincre

            je l’ai suivi à bord il y avait des bruits de machines bizarres des éclairages très forts plein de personnages ridicules tous différents des longs des larges des oblongs des aplatis des visqueux des verts avec une queue de crocodile certains portaient des masques de madones d’autres de monstres cauchemardesques qui m’entouraient me jaugeaient ceux qui avaient des mains me les tendaient d’autres me touchaient avec leurs élytres ou venaient me humer avec leur nez en forme de trompette vraiment dégueulasse un jaune avec des écailles m’a invité poliment à le suivre dans une pièce très confortable où j’aperçus une femme aux cheveux blonds yeux verts robe de soie mauve assise sur un fauteuil qui m’a souhaité la bienvenue m’a offert un verre prié de m’asseoir à ses côtés j’ai attendu qu’elle fasse les premiers pas si j’ose dire

            pendant que je regardais les alentours un rouge avec des yeux comme des raisins a apporté une bouteille de vin blanc qu’il a déposée sur une table il a empli les verres la femme et moi avons trinqué à la rencontre de deux mondes au développement harmonieux de nouvelles relations ce dont je me fichais je vous en passe un papier malgré tout on aurait dit que je fêtais avec une amie des retrouvailles

            vous êtes comme eux je demandai malgré vos airs de charmeuse

            c’est-à-dire

            vous avez l’air normal les autres sont plutôt monstrueux et vous êtes du même monde

            peu importe la forme monsieur pourvu qu’elle soit utile les aplatis passent sous les portes les oblongs convainquent facilement les gros se roulent comme des tapis les petits sont plutôt discrets

            et vous que je demandai

            je cherche à convaincre pour préparer votre esprit à ce qui vient

            qu’est-ce qui vient

            des prélèvements des fouilles à l’intérieur de votre corps des expériences tout à fait passionnantes qui sont nécessaires à notre compréhension du phénomène que vous êtes

            j’aimerais vous faire remarquer madame qu’ici sur cette planète le phénomène ce serait vous pas moi

            en principe je vous l’accorde mais vous êtes chez nous selon le principe de l’extraterritorialité ce vaisseau est une partie de notre planète vous êtes notre invité

            votre rat de laboratoire si je comprends bien

            c’est ça qu’elle répondit en riant comme une bonne vous ne sentirez rien puisque vous avez avalé une dragée d’énervante à action rapide chez nous personne ne souffre personne n’a peur

            c’est le paradis quoi vous auriez dû y rester

            nous sommes de petits curieux et le monde est bien grand nous en faisons l’inventaire pour nos collections vous allez maintenant me suivre jusqu’au laboratoire

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Par Anne-Li Porlier

je me suis levé sans résister dans un état proche du sommeil quand vous lisez et que le livre vous tombe des mains j’étais conscient parfaitement agile mais sans aucune appréhension ils m’ont étendu puis ils ont commencé à m’ausculter me soupeser me toucher sur toutes les parties du corps ont entré des tuyaux dans ma bouche mon rectum mes oreilles mon nez il m’a semblé entendre de la musique des voix le vent dans les branches des arbres de la pluie des ronronnements doux la femme était à mes côtés me souriait me décrivait les opérations dans un langage clair sans que je ne puisse jamais poser de questions inquiètes

            ils ont sans doute aperçu mes cicatrices mon absence de phallus le trait rouge qui marquait ma poitrine ils n’ont rien dit sur le moment j’aurais été dans l’impossibilité de confier mon secret plutôt la mort qu’avouer cela j’étais moi aussi un extraterrestre en mission sur la terre j’y habitais depuis quelques années j’envoyais des messages régulièrement sur Centaura pour préparer la grande invasion qui clorait enfin la mainmise de l’homme puis ils m’ont ramené dans le petit salon où la femme est venue me rejoindre elle a dit

            nous allons causer il y a des choses curieuses

            comme quoi

            nous ne sommes pas idiots vous devez sans doute comme nous vous reproduire nous n’avons rien trouvé qui pourrait être utile vous avez une explication

            je n’ai pas de famille je vis seul le besoin crée l’outil en quelque sorte comme chez vous j’imagine

            vous n’avez pas de sang non plus ce qui ne correspond pas aux résultats des premières expériences que nous avons menées

            il y a eu erreur que je dis bêtement car je sentais que la soupe commençait à devenir chaude

            c’est très curieux vous n’avez pas de muscle pour pomper le sang qui circule dans votre corps et j’aimerais avoir une réponse sensée

            vous êtes chez moi vous me posez des questions avec outrecuidance de quel droit que je m’offusquai en me levant

            du droit du plus fort alors cette réponse

            je ne comprends pas vos appareils sans doute sont détraqués

            impossible

            c’est à ce moment-là que je jouai la partie c’était eux ou nous je me suis approché d’elle la fis disparaître sur-le-champ au moyen du désintégrateur que je gardealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec toujours derrière mon œil gauche j’entends encore le cri qu’elle poussa en se dissolvant dans le néant je n’eus pas le loisir de regretter sa présence puisque ma mission n’était pas terminée tant d’autres monstres habitaient le vaisseau et j’avais si peu de temps avant qu’ils ne s’envolassent vers leur planète pour avertir leurs dirigeants de l’imminence de notre invasion je sortis de la pièce avançai prudemment atteignis le centre de commande avant même qu’ils ne puissent réagir et j’entrai en action dix minutes plus tard

            il ne restait plus rien de ces extraterrestres malvenus qui auraient pu détraquer notre machinerie patiemment mise au point je conserve comme un souvenir le vaisseau qui trône au centre de mon jardin il a l’air d’une énorme cabane pour accueillir les oiseaux qui comble d’aise les amoureux de la nature

Notice biographique

Richard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous ce texte original qu’il a la gentillesse de nous offrir.

 

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