Guichet 10, une nouvelle de Dany Tremblay…

Guichet 10

À Jean-Arthur

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La première fois où je l’ai vu, j’allais renouveler mon permis de conduire.  Nous étions en mai, un après-midi de soleil.  J’en avais déduit que le bureau des véhicules serait désert.  Je ne m’étais pas trompée.

J’ai pris un numéro au distributeur à l’entrée.  A59.  Je m’en souviens.  A pour Arthur, 59 pour l’année de ma naissance.  Puis, j’ai marché jusqu’au centre de la salle sans regarder personne.  Au moment où je me suis assise, on a appelé A48 au guichet 18.  A48 s’est levé, je l’ai accompagné du regard.  Lorsqu’il a placé les coudes sur le comptoir face au guichet 18, ça a cessé de clignoter sur l’écran.

J’avais une revue.  Je l’ai posée sur mes genoux, suis demeurée attentive à l’appel des numéros.  A49 est apparu sur l’écran.  Après quelque temps, une voix de femme a appelé A49, guichet 15.  Dans la salle, personne n’a bougé ; A49 a continué de clignoter.

J’ai tourné la tête vers la gauche et je l’ai vu.  Il se tenait derrière le guichet 10.  Le bouton du haut de sa chemise était défait.  Nos regards se sont croisés.  Le mien a glissé sur lui, est allé se perdre dans le fond de la salle.  Le sien est demeuré sur moi, il me détaillait, je n’avais pas besoin de regarder pour savoir.

Il était de grandeur moyenne, de grosseur moyenne, les cheveux clairs, le front dégarni, la quarantaine avancée.  Peut-être avait-il franchi les cinquante ans.  J’avais à peine posé les yeux sur lui, j’étais pourtant capable de le décrire.  Ses yeux surtout.  D’un bleu intense.  Couleur océane.  Impossible de ne pas les remarquer.  Même à cette distance.  Malgré ses verres.

Ils étaient quatre préposés.  Lui au guichet 10, un autre homme au guichet 18 et deux femmes.  Lorsque nos regards se sont rencontrés, j’ai détourné la tête.  J’ai attendu avant de jeter à nouveau un œil vers lui.  Lorsque je me suis décidée, lui aussi me regardait.

A50, A51, A52 ont défilé.  Le préposé aux yeux bleus et moi jouions à cache-cache.  Son regard est devenu insistant à plusieurs reprises.  Je n’ai jamais osé le soutenir.

A57 est apparu.  Mon tour s’en venait.  J’espérais ne pas être appelée au guichet 10.

À 58, j’ai cessé de regarder dans sa direction.  A59 guichet 18 s’est affiché sur l’écran.  J’ai été soulagée.  Je me suis levée, plutôt raide, appliquée à rentrer le ventre.  Trois minutes plus tard, mon permis était renouvelé.  J’ai rangé mes papiers dans mon porte-cartes, tourné le dos au guichet 18 et me suis retrouvée en face de lui.  Je crois qu’il souriait.  J’ai baissé les yeux trop vite pour en être sûre.  J’ai marché vers la sortie.  Au moment de pousser la porte, je lui ai lancé un dernier regard.  Cette fois, aucun doute, il m’a souri.  Quelques coins de rue plus loin, je l’avais oublié.

Ma deuxième rencontre avec lui s’est produite à la mi-septembre.  J’accompagnais mon père.  On exigeait qu’il repasse son permis de conduire.  Papa avait été le pilier de la famille.  Ça avait basculé en une nuit.  Infarctus, eau sur les poumons, complications de toutes sortes.  Sa survie dépendait maintenant d’une machine à oxygène, d’un pacemaker, de timbres de nitro, d’une batterie de pilules et des soins de ma mère.  En peu de temps, papa avait vécu une série de deuils.

Lui et moi étions dans la cour.  On nous avait dit que quelqu’un viendrait nous y rejoindre.  Je l’ai aperçu qui sortait de la bâtisse.  C’était le gars du guichet 10.  Il s’est présenté à mon père, m’a saluée d’un signe de tête.  Je suis incapable de dire s’il m’a reconnue.  Il a expliqué à papa comment ça se passerait.  Ils allaient partir ensemble, circuler dans les rues du quartier, puis rouler un bout sur l’autoroute.  Il parlait d’une petite demi-heure.  Il était poli, sa voix était agréable.  Je me suis éloignée d’eux.  Je ne voulais pas gêner mon père.  Je les ai regardés partir :  papa au volant, amaigri, lui sur le siège du passager, à noter quelque chose sur son formulaire.

Lorsqu’ils sont revenus, mon père, d’ordinaire peu bavard, en avait long à dire.  Je ne l’avais jamais vu ainsi.  Ils étaient sortis de la voiture, s’en étaient éloignés.  Je me tenais à une quarantaine de pieds d’eux.  Mon père faisait de grands gestes.  Je me suis demandé ce qu’il racontait.  L’homme du guichet 10 écoutait, la tête inclinée, l’air toujours paisible.  Papa a fini par se taire, est demeuré immobile.  L’homme du guichet 10 est disparu dans la bâtisse.  J’ai rejoint mon père, glissé mon bras sous le sien et nous sommes entrés à notre tour.

Dans la salle d’attente, nous nous sommes assis, épaule contre épaule.  Papa était silencieux.  Je sentais sa peur.  Lui retirer son permis serait lui donner l’assaut final.  Mon père s’était fait tout seul.  Acquérir sa première voiture avait été synonyme de réussite.  À dix ans, il s’était déniché un emploi et rapportait de l’argent à la maison.  Toute sa vie, il avait aidé les autres.  Il avait l’habitude de donner, pas de demander.  Papa malade, maman s’était procuré un temporaire.  Elle n’envisageait pas de repasser son permis.  Ça viendrait, pourtant.  C’était inévitable.  Ils avaient seulement besoin de temps.  J’ai placé ma main sur celle de mon père.

L’homme du guichet 10 a quitté son comptoir, est venu vers nous.  À ma grande surprise, il s’est adressé à moi.  J’ai souri à papa et me suis levée pour le suivre.  Il avait regagné sa place derrière le comptoir.  Je me suis installée face à lui.  Il a placé une feuille entre nous, y a dessiné deux lignes parallèles.  Plus bas, il en a tracé deux autres, parallèles elles aussi, mais recourbées.  Il a relevé la tête, m’a regardée en silence, s’est repenché sur son dessin.

— Ton père a plus ou moins réussi l’examen, a-t-il fini par dire.

Sa voix était douce.  Il a poussé la feuille vers moi et avec son crayon, a pointé les deux lignes droites.

— Dans les bouts droits, il conduisait trop près de la ligne du milieu.

Il m’a regardée, s’est de nouveau concentré sur les lignes qu’il avait tracées sur la feuille.

— Dans les courbes…

Il a pointé les deux lignes recourbées avec la pointe de son crayon.

—… il s’est retrouvé dans l’autre voie, celle en sens inverse.  Ça s’est produit plusieurs fois.

Avec le crayon, il a entrepris de m’illustrer la trajectoire suivie par la voiture dans les courbes.  Je fixais la feuille.  Je me demandais comment j’allais expliquer à papa qu’on lui retirait son permis.  Mon père avait un moral de fer.  Il croyait dur qu’il prendrait du mieux.  Ça n’arriverait pourtant jamais.  L’un de ses poumons était comme de la roche.  Pour l’autre :  une question de temps.  Ce qui restait de son ancienne existence se résumait à sortir boire un café en après-midi.  Maman le conduisait.  Une escapade d’une demi-heure.  Sans le permis de papa, au diable tout cela.  J’ai regardé dans le vague.  L’homme du guichet 10 a senti mon désarroi, j’en suis certaine.  Le silence entre nous s’est étiré, puis il a dit :

— Je vais renouveler son permis.

J’ai levé la tête.  Il avait un regard clair.  Aucun doute, cet homme était hors du commun.

Au moment de quitter, je lui ai jeté un regard.  Il souriait.  Je lui ai rendu son sourire, je me sentais de connivence avec lui.

Dans la voiture, papa a gardé le silence, regardait par la fenêtre.  Je songeais au gars du guichet 10.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecLa troisième fois, je l’ai vu dans le journal, quatre mois après qu’il ait renouvelé le permis de papa.  J’ai appris son nom à ce moment, Arthur, qu’il avait dépassé de peu la cinquantaine.  Je venais de me servir un café, quelqu’un avait laissé le journal ouvert.  Je me suis approchée.  Sa photo était au centre.  Je me suis approchée plus près pour être sûre.  C’était bien lui.

 Je suis allée au salon funéraire.  On avait placé une photo sur le couvercle de sa tombe.  Il était tel que je l’avais vu au bureau des véhicules.  Je n’ai parlé à personne, suis demeurée à l’écart, contre le cadre de porte, un pied dans l’entrée, l’autre dans le salon où on l’avait exposé.  Je me voulais invisible.

Quatre ans plus tard, papa a toujours son permis, mais n’a jamais repris le volant.  Chaque après-midi, il sort boire un café.  Une sortie d’à peine une demi-heure.  Maman le conduit.

De mon côté, je songe souvent à Arthur.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieDany Tremblay a vécu son adolescence et  le début de sa vie d’adulte à Chicoutimi. Après un long séjour dans la région de Montréal, où elle a obtenu une maîtrise en Création littéraire à l’UQAM, elle s’est de nouveau installée au Saguenay où elle partage son temps entre l’écriture et l’enseignement de la littérature au Collège de Chicoutimi. Au début des années 80, elle s’est mérité le troisième prix de la Plume Saguenéenne en poésie ; en 1994, elle est des dix finalistes du concours Nouvelles Fraîches de l’UQAM. Organisatrice de Voies d’Échanges, qui a accueilli, deux années de suite, une vingtaine d’écrivains à Saguenay, elle est aussi, à deux reprises, boursière du CALQ. Elle s’est impliquée dans l’APES-CN dont elle a été présidente de 2006 à 2008. Depuis presque dix ans, elle pratique l’écriture publique avec les Donneurs de Joliette, fait partie des lecteurs pour le Prix Damase-Potvin et celui des Cinq Continents.

À ce jour, elle a publié des nouvelles dans plusieurs revues au Québec, a coécrit avec Michel Dufour Allégories : amour de soi amour de l’autre publié en 2006 chez JCL et Miroirs aux alouettes, roman-nouvelles, publié en 2008 chez les Équinoxes, ouvrage auquel a participé Martial Ouellet.  En 2009 et 2010, elle fera paraître successivement, aux Éditions de la Grenouille Bleue, deux recueils de nouvelles : Tous les chemins mènent à l’ombre (Prix récit : Salon du Livre du SLSJ en 2010) et Le musée des choses.  En mai de cette année, elle a publié aux éditions JCL un récit témoignage : Un sein en moins ! Et après…

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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