La mémoire qui flanche, un texte de Francesca Tremblay…

La mémoire qui flanche

La vie est un cimetière de souvenirs / Où j’apporte à ma tombe / Le dernier pétale de rose

 De toute ma longue vie, il n’y a pas beaucoup de soleils que je n’ai pas vus ni de lunes qui n’ont pas veillé sur mes chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecnuits.  Mais je sais pourtant que quelque chose m’échappe.  Il y a quelque chose, dans mon esprit, qui fuit et qui me renie.

Je sais que l’oubli sera mon pire ennemi.  Maints dommages sont constatés chaque jour que Dieu fait…  Il est dans un coin de mon esprit et apparaît quand je m’y attends le moins.  Rongeur sournois qui gruge mes souvenirs et les digère dans son grand estomac, gobant toute ma vie entière.  Son appétit rattrapera bientôt mes vieilles jambes chancelantes et je me noierai dans ma salive, qui coule et qui s’épaissit à tant vouloir y échapper.

Démence qui fait que certains matins où rien ne va plus, j’ai envie de cracher au visage de cette inconnue qui me déshabille dans le grand froid de ma chambre remplie de souvenirs qui ne m’appartiennent plus.  Le réconfort n’est plus ce caprice que j’ai tant chéri.  Je crie qu’on vienne me chercher, mais ma panique ne fait qu’attirer les regards des autres perdus comme moi, qui espèrent retrouver leur chemin.  Je suis le pèlerin égaré qui croyait avoir trouvé la vérité.

Je n’ai pas laissé assez de repères avant d’oublier.  Je ne retrouve pas non plus la mince ficelle rouge.  Cette nuit, je me lèverai pour aller dans ce long corridor.  Pieds nus sur le carrelage, j’avais laissé se dérouler cette boule de laine pour que je puisse retrouver mon chemin vers la maison.  Mais on me ramène toujours ici.

L’oubli.  Si j’avais su qu’un jour, toute ma vie d’érudite s’émietterait comme ce vulgaire morceau de pain trop grillé qu’on me graisse et qui craque, qui se brise dans la main, j’aurais probablement…  Ah !  Si j’avais su… mais qu’est-ce que j’aurais pu faire ?  Être triste chaque jour jusqu’à ce que j’oublie d’être triste ?  Pauvre vieille femme que je suis.  Si j’avais su, je n’aurais rien changé.  En fait, j’aurais peut-être été très affolée.  C’est une chose qu’on ne nous dit pas quand on vient au monde.  « Tu souffriras » qu’ils devraient annoncer au détour d’un chemin de vie.  Mais après tout, c’est peut-être pour ça qu’on pleure, lorsque nous naissons.  Ils nous le disent peut-être, en fin de compte, mais on oublie…

L’oubli.  Venin translucide et vilain qui me laisse entrevoir la lumière, mais qui ne me laisse pas m’en approcher.

J’ai oublié les visages, ils sont flous et ne me disent plus rien.  Soudain, je crois reconnaître ce sourire, l’odeur d’un parfum, les cheveux ou la silhouette de quelqu’un, mais c’est passager.  Une lueur dans les yeux qui réchauffe mon regard et qui fait sourire la personne devant moi.  Mais ça aussi c’est passager.

Il y a des matins, j’aimerais tout oublier.  Ils se disent mes fils, mes petites-filles et je leur souris.  Juste pour ne plus avoir à penser que je ne me souviens plus.  Je ne sais même pas que je redécouvre quelque chose comme si c’était la première fois !  Une folle succession de recommencements.  Où est-elle, la fin ?  Je fais souffrir des gens qui m’aiment.  Où est-elle, leur fin à eux ?  Il m’arrive même, certains soirs, d’entendre des cris.  C’est ce qui me réveille et je me rends compte que c’est de ma bouche que sortent ces sons d’épouvante !  On vient me consoler.  Mais quand la personne repart, je me retrouve seule avec l’oubli, avec un monstre sous le lit.

Mais je n’oublie pas tout.  Les touches blanches et noires du piano.  Il m’arrive de les reconnaître, certains jours.  Parfois, je perds des journées entières à chercher si je suis toujours là, mais le vieux piano me rappelle qui j’ai été.  Il n’y a que la musique qui m’accompagne.  Je ne suis que l’ombre de ma vie, mais la musique sait me la raconter et me chante de vieux souvenirs qui persistent, qui luttent.

Je ferme les pans de ma robe de chambre et avance dans le long corridor.  Je croise des aides-soignantes, des hommes et des femmes qui sont mon reflet et j’arrive enfin dans la grande salle.  Je m’assois sur le banc noir, devant lui et je fais le vide autour de moi.  Soudain, les notes glissent telles les gouttes de pluie sur les carreaux de ma vie écorchée.  Je me surprends à sourire au soleil qui revient et réchauffe la peau plissée de mes mains qui dansent, qui se rapprochent, qui enfoncent les touches et sautent par-dessus d’autres.  Ces vieilles mains dont je ne contrôle plus les tremblements s’amusent enfin.  Je ferme les yeux et je les vois !

Des invités costumés.  Un bal !  Toute la nuit à faire danser les gens.  Je suis musicienne de l’âme et je fais vibrer leur être sur ma musique alors que la guerre vient de se terminer.  Je souris, j’ai chaud et mon chapeau à plume tombe sur mon front.  La fumée des cigares me pique les yeux, mais bon sang que je suis bien.  Un soldat me fait de l’œil.  Celui-là, je l’aimerai toute ma vie.

On secoue mon épaule.

J’ouvre les yeux et ils disparaissent tous.  Je ne reconnais plus le salon dans lequel j’aimais jouer.  Qui sont ces gens qui regardent le vide, qui se laisse absorber par sa présence.  On m’invite à descendre du banc pour prendre un médicament.

La musique s’est tue. / Une larme tombe.  S’écrase sur main. / Je ne me souviens plus. / La vie est un cimetière de souvenirs / Où j’apporte à ma tombe /  Le dernier pétale de rose.

 NOTICE BIOGRAPHIQUE

 En 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la créationchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec – poésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

 Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.

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