Disparitions, une nouvelle de Frédéric Gagnon…

 

(Cette semaine, une nouvelle de Frédéric Gagnon nous mène aux labyrinthes de nos propres vies…)

 

DISPARITIONS

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecIl était donc seul.

Tous ceux qu’il avait aimés avaient disparu.

D’abord sa femme, Mara, et leurs deux petits garçons, Morly et Farand.

Un jour, entrant à cinq heures pile comme tous les autres jours, il n’avait pas retrouvé les bruits familiers, ceux des enfants qui jouent ou écoutent la télé, ceux de sa femme qui s’affaire dans la cuisine.  L’appartement était vide.  Ou plutôt il était plein, gros d’une absence qui était une présence malsaine, informe mais précise dans l’angoisse qu’elle suscitait.

D’abord il avait essayé de se raisonner.  Ils devaient être sortis un moment.  Mara s’était peut-être aperçue qu’elle avait oublié d’acheter un aliment quelconque en faisant son épicerie.  (Mais non, mais non, disait une voix qui était l’une des voix de sa conscience sans l’être tout à fait.  Mais non, cela n’arrive jamais : Mara n’oublie jamais rien.  Tous les jours, sans exception, Mara et les enfants sont là à cinq heures quand tu rentres du boulot.)

Il s’était assis sur le canapé du salon, sans prendre la peine d’ouvrir la lumière.  Et le temps avait passé.  Il épiait les moindres bruits de cette tour d’habitation où il avait vécu dix ans avec Mara, espérant le retour des siens, mais personne n’entrait dans ce logement du dixième étage.  Personne.  Et le temps passait.  Et maintenant  le soleil s’était couché et la pièce baignait en l’ombre comme dans une froide matrice.  Et finalement il se résigna et se versa un scotch.  Puis il but beaucoup jusqu’à ce qu’il s’endormît sur le canapé.

Le lendemain matin, quand il s’éveilla, il était toujours seul.  Rapidement il se doucha, puis il se rendit au bureau où il remplissait desalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec formulaires sur l’ordinateur.  Quand il revint, à cinq heures pile, ses espoirs furent déçus : le logement était toujours gros d’absence.  Alors il but du scotch, assis sur le canapé du salon.  Et le lendemain soir, il découvrit de nouveau un logement vide, et il but parce qu’il se sentait triste et sans ressource.  Le cinquième jour, il n’attendait plus rien en revenant du travail.  Quelque chose en lui s’était brisé, cette certitude intime et jamais formulée de l’ordre du monde.  À peine fut-il attentif à l’absence qui pourtant minait l’envers de son esprit.  Ce soir et cette nuit-là, il but et but beaucoup parce qu’en son esprit tout espoir de rétablissement s’était évanoui.

Le lendemain, c’était un samedi, il décida de rendre visite à ses parents qui vivaient dans une tour d’habitation, à l’autre bout de la ville.

Il prit deux métros puis parcourut à pied une distance d’un kilomètre sur une rue rectiligne, entre deux rangées de tours de béton.  Il entra dans un immeuble semblable à tous les autres et sonna.  « Qui est-ce? » fit la voix de son père.  Il approcha son visage de l’interphone et dit : « C’est moi ».  « Tu ne devais venir que demain », fit la voix, grave, neutre, terne presque.  « Il s’est passé quelque chose », dit-il.  « Très bien, fit la voix.  Je t’ouvre. »  Alors le timbre retentit et il put ouvrir la porte intérieure.  Il se rendit à l’ascenseur et appuya sur le huit.

Son père l’attendait dans le cadre de porte.  Son visage n’exprimait ni surprise, ni déception, ni joie.  Son visage n’exprimait jamais qu’une résistance obstinée au mouvement des êtres.

– Tu devais venir dimanche avec ta femme et tes enfants.

Il allait répondre quand il entendit la voix de sa mère :

– Qui est-ce ?

Bientôt elle apparut, derrière le père.

– Ah, c’est notre fils, ajouta-elle avec étonnement.  Mais fais-le entrer.

Le père recula d’un pas et son épouse s’écarta.

– Entre, dit le père sans émotion.

Il fit quelques pas et se retrouva dans le vestibule.  Son père l’invita à passer  au salon.  Ils y entrèrent tous trois et s’assirent.

–Lundi…  Lundi quand je suis revenu du travail, il n’y avait plus personne…  Je veux dire qu’il n’y avait absolument personne.

Il jeta un coup d’œil vers sa mère, qui était assise près de lui sur le canapé.  Sa mère regardait droit devant, apparemment indifférente, comme si tout ce qu’il pouvait dire lui était égal, mais il reconnaissait ce tic, ce clignement trop rapide de l’œil gauche qui trahissait son état intérieur.  Puis il regarda son père, assis sur son gros fauteuil à bascule, qui l’observait.

– Je n’ai pas revu Mara et les garçons depuis lundi matin.

Il y eut un moment de silence ; puis le père soupira et prit la parole.

– Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ?

– C’est vrai, qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? demanda la mère dont la paupière gauche battait encore plus rapidement.  On a déjà tout fait ce qu’on pouvait pour toi.  Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse de plus ?

– Regarde dans quel état tu mets ta mère, dit le père.

– C’est vrai, concéda-t-il au bout d’un moment.  Je n’aurais pas dû vous importuner.  Je vous demande pardon.

La mère éclata alors en larmes et enfouit son visage au creux de ses paumes.

Il se leva.

– Je vous laisse, dit-il.  Vraiment je regrette infiniment…

Alors sa mère releva la tête.

– Mais c’est vrai, qu’est-ce que tu veux qu’on fasse? demandait-elle.  Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse de plus ?  Nous, on a tout fait ce qu’on pouvait pour toi !

– Je…  Je vous prie de m’excuser, dit-il.

– Bon, ça va, dit le père, on n’en fera pas tout un drame.

Le père quitta son fauteuil et les deux hommes se dirigèrent vers le vestibule.

Comme il ouvrait la porte, le père s’immobilisa et lui dit, de sa voix grave, inanimée :

– Ne reviens pas demain.  Tu devais venir demain avec ta femme et tes enfants, mais tu as choisi de venir aujourd’hui.  Il est donc inutile de revenir demain.

D’un hochement de la tête, il salua son père et s’en alla.

Les trois samedis suivants, il revint chez ses parents, mais personne ne répondait.  Au bout d’un mois, la chose semblait certaine : sa femme, ses enfants et ses parents avaient bel et bien disparu.  Rien ne laissait présager le retour des siens.

Morly et Farand surtout lui manquaient.  La douleur de ne plus voir les gamins devenait franchement atroce.  Pour tromper l’ennui, il se mit à boire encore plus et il entreprit une liaison avec une collègue de travail, une certaine Mlle Tessier.

Un soir, il n’était que sept heures mais il était déjà fort ivre, il décida d’aller conter fleurette à sa maîtresse et se perdit en chemin.  Depuis l’adolescence, il connaissait par cœur le dédale de ces rues rectilignes ; son sens de l’orientation était reconnu de tous, et au travail on avait souvent loué la précision de son esprit ; mais par ce soir d’ivresse chagrine, il finit par se perdre entre ces rangées de tours de béton.

Après un temps il s’arrêta.  Il ignorait s’il avait marché vingt minutes ou deux heures.  Tout, tout ceci, le ciel nocturne et ces façades indifférenciables, lui devenait étranger comme il était devenu étranger à lui-même.

***

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecEn un pays lointain, un homme fortuné se fit construire un labyrinthe s’étendant sur quelques kilomètres.  On y circule entre des rangées de tours grises, carrées, hautes de plus de deux mètres.

Il y a quelques semaines, un journal racontait qu’on y avait découvert le cadavre d’un inconnu.

Le 14 septembre 2004

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

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