Notes de lecture : De St-Denys Garneau, une biographie pertinente…

De Saint-Denys Garneau : lenfant piégé, Antoine Prévost, Boréal, 1994…

Une biographie où contexte social et naissance esthétique se côtoient…

De mon dernier bouquinage, j’ai rapporté cette biographie habile.  Le cadre de présentation du personnage et de son milieu est original et  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecefficace ; j’ignore s’il est historiquement véridique — qu’importe !  Nous sommes le 24 octobre 1943.  La famille élargie de  de St-Denys Garneau, en visite au Manoir Juchereau-Duchesnay à Sainte-Catherine de Fossambault, attend le poète qui, parti en excursion sur la rivière Jacques-Cartier, tarde.  Le jour décline.  On s’inquiète et, pour tuer le temps, on parle.  De soi et des autres.  Nous retrouvons dans ces pages une fresque assez précise de ce que sont ces descendants des familles seigneuriales des régimes français et anglais.  Les noms passent : Fraser, Baby, Le Moyne, Hébert, Taché…  Un aspect de notre histoire et de notre constitution ethnographique peu connu.

Mais, pour moi,  c’est pour une autre raison que le livre de Prévost apporte de l’inédit : pour la première fois, nous assistons, en direct, à la naissance d’un poète authentique, par l’entremise d’une lettre que de St-Denys envoie à André Laurendeau le 6 juillet 1931, dont voici un extrait :

« .. Je suis allé parcourir les lieux où j’errai bien des fois ... j’avais la seule envie de revoir les choses qui me sont familières et d’étudier les réactions que j’aurais devant elles. J’ai été déçu. J’étais là comme un étranger. Était-ce l’ancien moi que j’y cherchais comme pour me rendre compte de ce qu’il avait vraiment existé ? Et je n’ai rien trouvé. Le lendemain j’y suis retourné et j’ai senti que vraiment les lieux tiennent à nous…, que leur aspect n’y est pour rien…, qu’un lien nous y attache, un lien physique mais impalpable, tissé en silence et enraciné au sein même de la terre, un lien qu’on ressent parfois profondément quand on se tait longtemps et qu’on cesse de penser, quelque chose qui ne semble pouvoir s’exprimer qu’avec des mots d’une étrange simplicité.

« Je me suis aperçu que j’avais longtemps revêtu cela de littérature mais que c’était la première fois que je le ressentais vraiment et j’attends que peut-être à un long contact ces mots-là, ces mots simples, ces mots d’une langue d’enfants viennent du fond de moi chanter, que je puisse les répéter. »

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Le manoir

Ce qu’est la poésie est souvent décrit par des critiques, des spécialistes diplômés de la poétique, des poètes qui, après coup, tentent d’expliquer aux autres comment ils ont pu faire ça…  Mais c’est soit du savant, soit du réchauffé, c’est-à-dire à une très grande distance de la poésie.  Cette lettre de de St-Denys à Laurendeau est un document unique : il nous donne à voir à chaud, sans intermédiaire, sans commentaires extérieurs, sans glose, ce que c’est, pour un poète, de passer de l’imitation des maîtres , des goûts du jour et des joliesses apprises à la simplicité et à l’efficacité de sa propre voix.  Nous avons là, en quelques lignes, mieux que ce que Rainer Maria Rilke nous offre dans Lettres à un jeune poète.

Et cela donne, entre autres, ce poème sobre :

SAULES

La tête penchée

 

Le vent peigne leurs chevelures longues

Les saules au bord de l’onde

Les agite au-dessus de l’eau

Pendant qu’ils songent

Et se plaisent indéfiniment

Aux jeux du soleil dans leur feuillage froid

Ou quand la nuit emmêle ses ruissellements

 

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (MBNE) ; récemment il publiait un essai, Fantômes d’étoiles, chez ce même éditeur .  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

Advertisements

4 Responses to Notes de lecture : De St-Denys Garneau, une biographie pertinente…

  1. Dominique B. dit :

    St-Denis Garneau est un très grand poète que je préfère à Anne Hébert. C’est vrai que l’oeuvre d’Hébert est très loin de moi. Autre effet d’une culture différente, ce qui prouve que la poésie est universelle… Quant à Rainer Maria Rilke, j’ai honte pour lui. Comme a-t-il pu faire autant de morale douteuse dans ses lettres à un jeune poète alors qu’il a mené une vie tellement dissolue. Il me laisse de glace!

    J’aime

  2. Alain Gagnon dit :

    Chère Dominique,

    Merci pour votre commentaire. J’apprécie Rilke (entre autres Vergers). Quant à sa vie personnelle, je n’en connais rien. Et je me demande si ça importe. Si nous commencions à faire les Guillemin, qui nous resterait-il à admirer ? Tolstoï ? Nietzsche ? Sartre ? Camus ?…
    Ce que je trouve fort chez de Saint Denys (qui , entre vous et moi, a aussi eu une vie assez dissolue…), c’est ce passage de cette lettre à Laurendeau où il décrit (malhabilement, j’en conviens) cette évolution du poète rimailleur à la vraie poésie. Je ne connais pas d’autres exemples d’une si intime description de ce bizarre phénomène.

    Alain G.

    J’aime

  3. Dominique B. dit :

    Alain,

    célèbres ou non, que les gens aient une vie dissolue m’est complètement égal mais qu’ils se permettent de faire la morale, surtout à des jeunes, c’est cela qui me dérange…

    J’aime

  4. Jean-Marc Ouellet dit :

    Le débat est intéressant et inutile à la fois. Il y a longtemps que j’ai lu les lettres de Rilke. Oui, il était présomptueuex peut-être pour lui de donner des conseils, surtout à son âge ( fin vingtaine, je pense ) et pendant que sa vie était désordonnée, semble-t-il. Mais d’un autre côté, qui peut le mieux conseiller que celui qui a commis des erreurs et qui cherche encore les réponses? Ce qui est sage ne provient pas toujours de la plus vertueuse des personnes.

    Par ailleurs, votre sujet, monsieur Gagnon, m’a toujours fasciné. Qu’est-ce qui donne au poète son accès à la poésie ? Sûrement pas les rîmes. À mon avis, c’est la sensibilité, que chacun cache en lui. Certains l’utiliseront naturellement, d’autres vivront leur vie sans la libérer. La majorité cependant l’utiliseront à leur façon, mais rares sont ceux qui reconnaîtront le moment du déclic.

    D’ailleurs, à mon avis : sensibilité excessive = questionnements = tourments. Il n’est donc pas surprenant d’observer des vies houleuses et tourmentées chez beaucoup de grands poètes.

    JMO

    J’aime

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment ce contenu :