Montée de lait, un texte de Sophie Torris…

Montée de lait

Cher Chat,

J’ai laissé le chat aller au fromage et par trois fois, mon ventre baratte a fait son alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecbeurre. Après neuf mois d’affinage, j’ai pu boire du p’tit lait devant le plus beau des « cheese » de chacun de mes bébés.
19 % de matières grasses et grises plus tard, me voilà, fière Vache qui rit, à fêter deux décennies de maternité et apte à poser, entre la poire et le fromage, un constat sur la mère terroir que je suis devenue au gré des saisons, des tempêtes et des accalmies.

Vous n’êtes pas sans savoir, le Chat, que ma marmaille ne compte pas pour du beurre et que l’on peut craindre mes montées lait quand on s’attaque à mes enfants.
Ceci dit, si j’ai bien aspiré pendant un temps à devenir ce modèle longue conservation de mère parfaite homogénéisée par la presse féminine, force m’est de constater que je ne suis pas la crème des mères et que mes enfants ne sont pas les petits choux à la crème dont j’ai rêvés. En effet, le lait a vite tourné. J’ai bien tenté de passer les grumeaux au mixeur pour faire illusion, mais ça m’a rendue chèvre. Mes prétentions à la perfection n’ont donc pas fermenté très longtemps. Et heureusement, car je sais aujourd’hui qu’il n’existe ni enfant parfait ni mère parfaite, et, s’il en est une, qu’elle me lance la première tarte à la crème.

Permettez donc que je beurre épais ce plaidoyer afin de décomplexer toutes ces mères qui se tartinent l’existence de devoirs, car, à quoi bon exhiber un bonheur factice derrière des mines à faire beurre ? Je ne suis pas de nature soupe au lait, mais je me refuse, alors qu’on s’est récemment écrémées du patriarcat, à succomber à une autre tyrannie, celle d’enfants qui savent être si délicieusement despotes. Petitpotdebeurre, il est temps de te dépetitpodebeurriser !

Et pour cela, il faut avant tout apprendre que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. Cette leçon d’un Munster de la littérature vaut bien tous les fromages sans doute. Je n’ai pas inventé le fil à couper le beurre, mais personne ne me fera croire qu’avec trois enfants, une maison peut ressembler à un catalogue Ikea ou une paire de fesses à une pâte ferme. Le problème, c’est que l’époque fait son beurre avec une normalisation à l’extrême qui pousse les femmes à se fondre dans un même moule, comme s’il y avait un idéal de vie conjugale, sexuelle, sociale, professionnelle, comme s’il existait un archétype maternel à atteindre. Que nos mères l’aient cru, passe encore, mais, aujourd’hui, il faut être vachement naïves pour se laisser berner. Meuuuh, les filles ! Wonder Woman est une héroïne de bande dessinée ! Elle compte pour du beurre !

Moi, je veux juste être une mère suffisamment bonne*. Je ne serai jamais une vache à lait et mon cœur se gruyère devant la traite que certaines mères s’imposent. C’est pour cette raison que je vais prendre le taureau par les cornes afin de désarçonner cette culpabilité de n’être pas Super Maman.

Voilà ! Je suis prête à recevoir les foudres de celles qui voient se dissoudre l’instinct maternel dans le lait en poudre. Mes enfants n’ont jamais été frères et sœur de lait, je n’ai dégrafé ma brassière que pour leur père. Et puis, je les ai laissés pleurer la nuit, trop fatiguée pour me lever une troisième fois. Quand certaines cèdent à tous les caprices des dieux, j’ai refusé d’en faire des enfants rois. Je n’ai pas toujours fait bouillir l’eau des biberons pendant une minute. J’ai risqué la santé de mes poupons, mais la vie n’est-elle pas une dure lutte ? Je leur ai fait goûter la crème glacée avant l’introduction des produits laitiers et dans un gâteau défiant toutes les allergies alimentaires, j’ai planté une bougie pour leur premier anniversaire. J’ai même réchauffé au microonde des petits pots industriels dans lesquels abondent des saveurs artificielles. J’ai cédé à leur gourmandise et les ai nourris au Mac Do et c’est par flemmardise que je n’ai jamais cuisiné bio. Je les ai parfois laissés seuls pour écouter la Galère, une suce en amuse-gueule pour les inviter à se taire. Je ne leur ai pas fait écouter du Mozart, ne leur ai pas raconté tous les soirs une histoire. Je leur ai même crié dessus sans préliminaires, tout simplement parce que j’étais à bout de nerfs. Je les ai parfois couchés tard pour qu’ils ne me réveillent pas trop tôt. Voyez, le Chat, je ne suis pas l’avatar de Françoise Dolto. Je ne les ai pas portés jusqu’à 5 ans dans un sac kangourou. Je me suis acheté du temps en les mettant devant Caillou. Je n’ai pas attendu qu’ils aient des dents pour les confier à la nounou et je les lui ai laissés en pyjama pour prendre la poudre d’escampette. Voyez le Chat, je n’ai jamais suivi le mode d’emploi de la mère parfaite. Je ne suis pas non plus une pro de la mop, pas du genre à faire le ménage non-stop. Ce sont leurs petits derrières qui me servaient de ramasse-poussières. Et puis, je les ai laissés dessiner sur les murs et se couper eux-mêmes les tifs. La créativité sans censure, c’est mieux que tous les jeux instructifs. J’ai souvent encouragé leurs bêtises pour qu’ils ne soient pas trop sages, car je sais que la vie goûte les friandises quand on ose changer de paysage.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJe n’ai pas sacrifié mon bonheur à mes enfants même si je bois tous les jours le lait de cette tendresse humaine. Je n’ai pas toutes les bonnes réponses, mais je pense avoir gagné leurs petits cœurs de lion en étant moi-même, en me trompant, parfois juste pour leur apprendre l’indulgence.
Je ne crois pas en l’instinct maternel. Je ne suis pas née mère, mais je prends plaisir à m’inventer maman, tous les jours et différemment, pour chacun de mes enfants. Il ne faut pas oublier qu’on a 20 ans pour les élever et pour ajouter petit à petit du beurre dans leurs épinards.

Je continue donc, en fière mère indigne, à ne pas suivre les consignes et mes enfants, eux, n’en font pas tout un fromage !

Sophie

*D.W Winnicot

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

 

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