Billet de Milan, par Clémence Tombereau…

La tarte et le clochard…alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Il la voit, il la veut. Chaque jour. Elle n’est jamais la même. Se vend toujours à d’autres, impies inconscients de leur bonheur.

Il la voit, il la veut. Quelle qu’elle soit, elle l’attire toujours. Il ne passe jamais les portes de cet enfer aux mille tentations. Il s’arrête devant et renifle l’odeur. Il se damnerait pour ce parfum.

Il la voit, il la veut. Il renifle en rêvant, il rêve qu’il renifle. Il rêve qu’un beau jour il pourra se l’offrir. Il rêve. Et la réalité, sous les traits d’un client ou d’un passant maussade, revient le bousculer, lui remettre dans la face ce qu’il est réellement. Un pauvre type qui bave devant une vitrine. Le Paradis du Palais. L’enfer de sa faim.

Depuis les quelques mois qu’il erre dans les rues, il n’a trouvé de salut que dans cette adoration salivante. La vie ne tient à rien. Pour lui ce rien s’incarne dans une tarte aux fraises. Ridicule, dites-vous ? Mais l’absurdité n’a pas attendu l’homme pour être reine du monde.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecQuand il se couche, au creux de la nuit sur son carton trop dur, c’est à elle qu’il pense. Il rêve qu’il la croque, que la saveur trop suave de la gelée lui attaque légèrement les gencives. Trop de sucre. Trop de bonheur dans la bouche qui pue. La gelée rosée collante dégouline généreusement sur la commissure des lèvres, avant de se cramponner aux poils de sa barbe affamée. Puis vient la texture jubilatoire du fruit encore frais. Acidité. La bouche devient fraise. La langue palpite de joie et les papilles jouissent. Le craquant de la pâte ramollie par le jus fruité. Tout ce sucre. Tout ce bonheur. Ça lui rappelle les gâteaux que sa mère ne lui faisait jamais.

Lorsqu’il se réveille, inédite sensation du rêve encore là. Mais la bouche est pâteuse, engluée des restes d’un mauvais vin du soir, celui qu’on se partage entre clochards. Celui à un euro la brique d’un litre. Le vin aigre au même goût que leur vie.

Cinq euros la tarte. Il ne peut pas. Non. Avec cinq euros il tient deux jours, parfois trois. Il tient pour tenir. Il tient malgré lui. Parce que la vie, quand même, ça s’accroche drôlement même quand ça ne vaut rien.

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecClémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concouJrs littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous que vous auriez intérêt à visiter :http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante : http://www.editionslechatquilouche.com/)

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One Response to Billet de Milan, par Clémence Tombereau…

  1. Maestitia dit :

    Ce texte m’a fait penser à “La grasse matinée” de Jacques Prévert.
    “Il est terrible
    le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain
    il est terrible ce bruit
    quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim” […]

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