La source du récit, par Alain Gagnon…

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Récit — La source du récit…  Oncle Philippe était un vieux garçon.[1] Il demeurait chez son frère Johnny, mon grand-père qui m’avait adopté à la suite du décès de ma mère.  J’avais sept ou huit ans à l’époque.

L’une des passions de cet oncle un peu original était le cinéma.  Il y allait tous les samedis soir, programme double.  Et le dimanche matin, après la grand-messe – alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecl’hiver dans sa chambrette et l’été dehors entre les parterres de glaïeuls –, il me racontait les films de la veille.  Je n’ai aucun meilleur souvenir de l’enfance.  Pendant plus d’une heure, je courais derrière Tonto et Zorro, j’entendais, stridente, la fameuse phrase du Bossu de Paul Féval : « Et si tu ne viens pas à Lagardère, Lagardère viendra à toi !… » Sans parler des légions romaines, des chrétiens de Quo vadis ?,  de Néron qui regardait brûler Rome, lyre à la main…  Plus tard, j’ai lu Paul Féval, j’ai vu au cinéma ou à la télévision une bonne partie des films qu’oncle Philippe m’avait racontés, avec moins d’intensité dans l’émerveillement que celui provoqué par les comptes rendus mimés en ces matins dominicaux de l’enfance.  Aucune technique, aucun artifice ne pourront jamais surpasser en efficacité la meilleure complice du conteur : l’imagination de l’écoutant, lorsque celle-ci est bien stimulée par un verbe habile.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecCes gens de l’oralité jouissaient d’un imaginaire fulgurant.  D’octobre à avril, le samedi soir, mon père venait et, côte à côte, dans le vivoir surchauffé par la proximité du gros poêle, Philippe et Lucien (mon père), oreilles collées à la radio, écoutaient religieusement Michel Normandin : « Sawdchuck bloque !…  Richard reprend la passe…  Doug Harvey recule, tel un fauve prêt à bondir, dernier rempart entre un gardien déjà blessé au genou droit et un Gordie Howe déchaîné… »

Ils n’étaient jamais allés au Forum.  Mais ils y étaient tout autant, sinon plus, que les spectateurs des premières rangées.  Force de l’imaginaire.

Après, vint le Hockey à la télévision.  Aux premiers matches, ils me sont apparus ébahis, un peu perdus.  Je me demande s’ils n’étaient pas franchement déçus, sans oser se l’avouer l’un à l’autre.  Dans leur tête, c’était tellement plus animé, tellement plus vrai…


[1] Célibataire d’un certain âge.

 

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One Response to La source du récit, par Alain Gagnon…

  1. Les sources du récit rassemblent des événements que j’ai vécus entre 10 et 15 ans. Nous avons un vécu semblable. Mon oncle s’appelait Clément et nous allions au Théâtre Diane. On faisait des cabanes dans les «coulées». Merci Alain.

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