L’accompagnatrice, une nouvelle de Micheline Frenette…

L’ACCOMPAGNATRICE

Je n’aime pas l’odeur infecte de notre chambre. Ça pue la pourriture de cette plaie sur ton corps qui ne guérit pas, qui s’infecte, saigne et suinte. Pourtant tu n’es pas mort. Je vis, je couche près de toi malgré cette odeur qui rôde parce que toi, je t’aime. Tel que promis, nous serons ensemble à la vie à la mort.
C’est une promesse comme une ivresse. Je te regarde, je te caresse tendrement. Ta main s’accroche à la mienne. Tu peux encore me voir mais ton regard s’éteint. Je vis au rythme de ta respiration très profonde et qui devient plus lente. Toujours cette odeur nauséabonde…  Tu n’as que 50 ans.

Comme un chien de garde, je veille. Gare à ceux qui te feront mal. Tu vas mourir, c’est une promesse. Question de temps dit le docteur. Nous le savons tous les deux. Je reste seule avec toi dans cette chambre où la mort rôde, te guette, te cherche, t’attend impatiemment…  Je suis là.
Le courage me vient de cette photo récente de toi que j’asperge du parfum que tu portais. Je me raccroche  à ce temps insouciant, ce  temps de ta beauté, de ta virilité. En regardant cette photo j’ai l’impression que tu me nargues du haut de tes six pieds. Ce temps menteur, pilleur, voleur de vie.

Je te sens si fragile et inquiet. Tu sais que tu viens de signer sur ce papier en toute lucidité ta dernière signature de ton vivant.
C’est ton dernier contrat.

En ce moment tu peux encore me parler de cette angoisse face à ton dernier bout  de vie, de ta révolte ainsi que de tous tes projets inachevés. Tu t’inquiète pour moi et pour ta mère. Tu me souris, même que parfois tu ris.  Je dois garder le secret.

Je n’ose te parler de la mort, tu paniques. Je ne fais qu’écouter quand toi tu en parles. Alors je te parle de vie qui est la nôtre dans cette chambre.

Nous sommes presque toujours seuls, à part ces passants. Ne t’inquiète pas, ce sont nos amis, docteurs et infirmières, ils respectent notre intimité.

Au printemps, l’ironie c’est qu’il fait beau et chaud. 30 ° Celsius. Même le climatiseur de notre chambre ne fournit plus. Tu transpires, tu as faim, tu as soif. Mais tu ne peux ni manger ni boire. Pour te soulager je passe un doigt mouillé sur tes lèvres et dans un réflexe tu me mords le doigt.

Il fait tellement chaud que je sors boire un soda sur la terrasse.   Je suffoque, j’ai besoin d’air. L’angoisse m’étrangle, je ne peux m’éloigner longtemps de toi. J’ai peur de faillir à ma promesse et de ne pas être là pour ton dernier soupir, lorsque la vie quittera ton corps.

Meurtri, affaibli, depuis trois jours tu dors. Moi je ne dors presque plus depuis déjà sept  jours six nuits. Tu ne peux que serrer ma main.
Me faire un petit signe. Je n’entends plus tes mots, ils se perdent dans tes chuchotements et certains murmures. Je vois couler tes larmes et les efforts que tu fais pour rester avec moi. Je sais tu veux me transmettre un dernier message de vie. Pourtant je ne te retiens pas. Je suis juste là à tes côtés.

Tu es dans le coma. Plus de réaction. Je te parle espérant juste que tu m’entendes afin que tu saches que je suis toujours là.

Ce matin je me suis assoupie, je me réveille en sursaut il est 6 h 30.
Je m’approche de toi. Tu as une forte fièvre. Ta respiration est de plus en plus laborieuse et espacée.

Alors je sais que c’est aujourd’hui qu’on va se quitter. Je veux rester seule avec toi.

Un prêtre est sur le seuil de la porte. Je dois l’empêcher d’entrer et je n’ai pas une minute à perdre. Je respecte ta volonté car tu as perdu la foi, enfin je pense que tu ne crois plus en ce que les hommes de Dieu veulent te dire.
Peut-être as-tu un Dieu en toi ?

Je me fais une brève toilette, prenant soin de ne pas fermer la porte. Je vis au rythme de ta respiration, tous mes sens sont en éveils. Je ne quitte plus notre chambre car je sens, je sais que c’est pour bientôt,  voire même ce matin.

Je ferme la porte de notre chambre. S’il vous plait, ne pas déranger.

Nous sommes trois : toi , moi et la mort.

Je m’étends près de toi et je dépose ta tête contre mon cœur qui bat la chamade alors que le tien se résigne peu à peu à cesser de battre.

Je te berce et je te parle doucement.

« Ce matin tu peux te permettre de faire la grasse matinée, on est jeudi, et il fait gris dehors. Ne sois pas inquiet je suis là !
Reste calme et respire. Je t’aime et aujourd’hui je peux te dire que tel que l’on s’est promis nous sommes unis et amis à la vie à la mort. Je sais que tu me quitteras bientôt et même si je n’ai aucune croyance, comme tu le sais, j’ose espérer que tu seras mieux de l’autre côté. Il ne me reste plus maintenant qu’à vivre ton absence. Mais tu m’y as bien préparé. Aujourd’hui on se quitte comme prévu, et je te dis Merci de m’accorder ces moments privilégiés et de me faire confiance pour franchir cette étape de vie avec moi. Respire et reste calme. N’ai pas peur.»

…et les trois derniers soupirs….

« Tu es mort dans mes bras. »

Je te tiens toujours contre mon cœur, j’échappe quelques sanglots. Le temps s’est figé.

Ton corps refroidit et commence à raidir. Ça fait 1 heure 30 que je te tiens dans mes bras !

Une heure vivant et 30 minutes mort.

Je sonne. Le docteur et les infirmières arrivent. On constate ton décès.

On m’aide à te retirer de mes bras car tu es lourd.

On te replace dans ce lit. On t’enfile la jaquette dont tu aimais l’odeur. Je place ta tête sur l’oreiller que je t’ai acheté et que tu aimes tant. Je couvre ton corps d’une couverture. Je ne veux pas que tu aies froid.

Je recule, je te regarde et je viens te peigner et t’embrasser pour la dernière fois.

On m’a laissée seule avec  toi.

Je sors finalement de notre chambre.
J’emprunte ce long couloir froid en silence pour me rendre au salon.
Je dois faire les téléphones d’usage.
Je suis de marbre …  Aucune émotion.
Je m’assois dans le salon et j’attends ta mère.

Notice

Micheline Frenette est née en 1953.  Aînée de trois enfants, elle a vécu son enfance et son adolescence sur le plateau Mont-Royal.  Elle a étudié en Biochimie pour se diriger plus tard vers la psychologie. Donc, depuis 1984, elle travaille comme psychologue clinicienne et essaie de marier l’art , la science et la psychologie. Elle est particulièrement fascinée par les humains, leurs histoire, leur vécu.  Elle s’adonne  à l’écriture depuis longtemps, de façon spontanée, et s’inspire du quotidien.  Le présent texte relate une situation d’impuissance devant l’inéluctabilité  du destin.

Nous en avons aimé l’émotion sans fard.

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One Response to L’accompagnatrice, une nouvelle de Micheline Frenette…

  1. Karine Gelais dit :

    Étant aide soignante, votre texte ma beaucoup touché… merci!

    J’aime

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